Métrique en Ligne
ROS56/ROS56
Edmond ROSTAND
1897
CYRANO DE BERGERAC
Comédie héroïque en cinq actes en vers
Personnages
CYRANO DE BERGERAC CHRISTIAN DE NEUVILLETTE COMTE DE GUICHE RAGUENEAU LE BRET CARBON DE CASTEL-JALOUX Les Cadets LIGNIÈRE DE VALVERT Un Marquis Deuxième Marquis Troisième Marquis MONTFLEURY BELLEROSE JODELET CUIGY BRISSAILLE Un Fâcheux Un Mousquetaire Un Autre Un Officier Espagnol Un Chevau-Léger Le Portier Un Bourgeois Son Fils Un Tire-Laine Un Spectateur Un Garde Bertrandou Le Fifre Le Capucin Deux Musiciens Les Poètes Les Pâtissiers ROXANE Soeur MARTHE LISE La Distributrice Mère MARGUERITE DE JÉSUS La Duègne Soeur CLAIRE Une Comédienne La Soubrette Les Pages La Bouquetière La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, pâtissiers, poètes, cadets gascons, comédiens, violons, pages, enfants, soldats, espagnols, spectateurs, spectatrices, précieuses, comédiennes, bourgeoises, religieuses, etc.
PREMIER ACTE
UNE REPRÉSENTATION À L'HOTEL DE BOURGOGNE
La salle de l'Hôtel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de paume aménagé et embelli pour des représentations.
La salle est un carré long ; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses côtés forme le fond qui part du premier plan, à droite, et va au dernier plan, à gauche, faire angle avec la scène qu'on aperçoit en pan coupé.
Cette scène est encombrée, des deux côtés, le long des coulisses, par des banquettes. Le rideau est formé par deux tapisseries qui peuvent s'écarter. Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On descend de l'estrade dans la salle par de longues marches. De chaque côté de ces marches, la place des violons. Rampe de chandelles…
Deux rangs superposés de galeries latérales : le rang supérieur est divisé en loges. Pas de sièges au parterre, qui est la scène même du théâtre ; au fond de ce parterre, c'est-à-dire à droite, premier plan, quelques bancs formant gradins et, sous un escalier qui monte vers des places supérieures et dont on ne voit que le départ, une sorte de buffet orné de petits lustres, de vases fleuris, de verres de cristal, d'assiettes de gâteaux, de flacons, etc.
Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entrée du théâtre. Grande porte qui s'entrebâille pour laisser passer les spectateurs. Sur les battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit : La Clorise.
Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité, vide encore. Les lustres sont baissés au milieu du parterre, attendant d'être allumés.
SCÈNE PREMIÈRE
LE PUBLIC, qui arrive peu à peu. CAVALIERS, BOURGEOIS,
LAQUAIS, PAGES, TIRE-LAINE, LE PORTIER, etc.,
puis LES MARQUIS, CUIGY, BRISSAILLE, LA DISTRIBUTRICE,
LES VIOLONS, etc.
On entend derrière la porte un tumulte de voix,
puis un cavalier entre brusquement.
LE PORTIER,
le poursuivant :
Holà ! Vos quinze sols !
LE CAVALIER :
J'entre gratis !
LE PORTIER :
Pourquoi ?
LE CAVALIER :
Je suis chevau-léger de la maison du Roi ! 12
LE PORTIER,
à un autre cavalier qui vient d'entrer :
Vous ?
DEUXIÈME CAVALIER :
Je ne paye pas !
LE PORTIER :
Mais…
DEUXIÈME CAVALIER :
Je suis mousquetaire.
PREMIER CAVALIER,
au deuxième :
On ne commence qu'à deux heures. Le parterre 12
Est vide. Exerçons-nous au fleuret.
Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportés.
UN LAQUAIS,
entrant :
5 Pst… Flanquin…
UN AUTRE,
déjà arrivé :
Champagne ?…
LE PREMIER,
lui montrant des jeux qu'ils sort de son pourpoint :
Cartes. Dés.
Il s'assied par terre.
Jouons.
LE DEUXIÈME,
même jeu :
Oui mon coquin.
PREMIER LAQUAIS,
tirant de sa poche un bout de chandelle
qu'il allume et colle par terre :
J'ai soustrait à mon maître un peu de luminaire. 12
UN GARDE,
à une bouquetière qui s'avance :
C'est gentil de venir avant que l'on éclaire !… 12
Il lui prend la taille.
UN DES BRETTEURS,
recevant un coup de fleuret
Touche !
UN DES JOUEURS
Trèfle !
LE GARDE,
poursuivant la fille
Un baiser !
LA BOUQUETIÈRE,
se dégageant
On voit !…
LE GARDE,
l'entraînant dans les coins sombres
Pas de danger !
UN HOMME,
s 'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions de bouche
10 Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger. 12
UN BOURGEOIS,
conduisant son fils
Plaçons-nous là, mon fils.
UN JOUEUR
Brelan d'as !
UN HOMME,
tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi
Un ivrogne
Doit boire son bourgogne…
Il boit.
… à l'hôtel de Bourgogne !
LE BOURGEOIS,
à son fils
Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ? 12
Il montre l'ivrogne du bout de sa canne.
Buveurs…
En rompant, un des cavaliers le bouscule.
Bretteurs !
Il tombe au milieu des joueurs.
Joueurs !
LE GARDE,
derrière lui, lutinant toujours la femme
Un baiser !
LE BOURGEOIS,
éloignant vivement son fils
Jour de Dieu !
15 — Et penser que c'est dans une salle pareille 12
Qu'on joua du Rotrou, mon fils !
LE JEUNE HOMME
Et du Corneille !
UNE BANDE DE PAGES,
se tenant par la main, entre en farandole et chante
Tra la la la la la la la la la la lère… 12
LE PORTIER,
sévèrement aux pages
Les pages, pas de farce !…
PREMIER PAGE,
avec une dignité blessée
Oh ! Monsieur ! ce soupçon !…
Vivement au deuxième, dès que le portier a tourné le dos
As-tu de la ficelle ?
LE DEUXIÈME
Avec un hameçon.
PREMIER PAGE
20 On pourra de là-haut pêcher quelque perruque. 12
UN TIRE-LAINE,
groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine
Or çà, jeunes escrocs, venez qu'on vous éduque 12
Puis donc que vous volez pour la première fois… 12
DEUXIÈME PAGE,
criant à d'autres pages déjà placés aux galeries supérieures
Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?
TROISIÈME PAGE,
d'en haut
Et des pois !
Il souffle et les crible de pois.
LE JEUNE HOMME,
à son père
Que va-t-on nous jouer ?
LE BOURGEOIS
Clorise
LE JEUNE HOMME
De qui est-ce ?
LE BOURGEOIS
25 De monsieur Balthazar BARO. C'est une pièce !… 12
Il remonte au bras de son fils.
LE TIRE-LAINE,
à ses acolytes
… La dentelle surtout des canons, coupez-la ! 12
UN SPECTATEUR,
à un autre, lui montrant une encoignure élevée
Tenez, à la première du Cid, j'étais là ! 12
LE TIRE-LAINE,
faisant avec ses doigts le geste de subtiliser
Les montres…
LE BOURGEOIS,
redescendant, à son fils
Vous verrez des acteurs très illustres…
LE TIRE-LAINE,
faisant le geste de tirer par petites secousses furtives
Les mouchoirs…
LE BOURGEOIS
Montfleury…
QUELQU'UN,
criant de la galerie supérieure
Allumez donc les lustres !
LE BOURGEOIS
30 … Bellerose, l'Épy, la Beaupré, Jodelet ! 12
UN PAGE,
au parterre
Ah ! voici la distributrice !…
LA DISTRIBUTRICE,
paraissant derrière le buffet
Oranges, lait,
Eau de framboise, aigre de cèdre…
Brouhaha à la porte.
UNE VOIX DE FAUSSET
Place, brutes !
UN LAQUAIS,
s'étonnant.
Les marquis !… au parterre ?…
UN AUTRE LAQUAIS
Oh ! pour quelques minutes.
Entre une bande de petits marquis.
UN MARQUIS,
voyant la salle à moitié vide
Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers, 12
35 Sans déranger les gens ? sans marcher sur les pieds 12
Ah ! fi ! fi ! fi !
Il se trouve devant d'autres gentilshommes entrés peu avant.
Cuigy ! Brissaille !
Grandes embrassades.
CUIGY
Des fidèles !…
Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles… 12
LE MARQUIS
Ah ! ne m'en parlez pas ! Je suis dans une humeur… 12
UN AUTRE
Console-toi, marquis, car voici l'allumeur ! 12
LA SALLE,
saluant l'entrée de l'allumeur
Ah !…
On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes
ont pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant
le bras à Christian de Neuvillette. Lignière, un peu débraillé,
figure d'ivrogne distingué. Christian, vêtu élégamment, mais
d'une façon un peu démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.
SCÈNE II
LES MÊMES, CHRISTIAN, LIGNIÈRE,
puis RAGUENEAU et LE BRET
CUIGY
Lignière !
BRISSAILLE,
riant
Pas encor gris !…
LIGNIÈRE,
bas à Christian
40 Je vous présente ?
Signe d'assentiment de Christian.
Baron de Neuvillette.
Saluts.
LA SALLE,
acclamant l'ascension du premier lustre allumé
Ah !
CUIGY,
à Brissaille, en regardant Christian
La tête est charmante.
PREMIER MARQUIS,
qui a entendu
Peuh !…
LIGNIÈRE,
présentant à Christian
Messieurs de Cuigy, de Brissaille…
CHRISTIAN,
s'inclinant
Enchanté !…
PREMIER MARQUIS,
au deuxième
Il est assez joli, mais n'est pas ajusté 12
Au dernier goût.
LIGNIÈRE,
à Cuigy
Monsieur débarque de Touraine.
CHRISTIAN
45 Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine. 12
J'entre aux gardes demain, dans les cadets.
PREMIER MARQUIS,
regardant les personnes qui entrent dans les loges
Voilà
La présidente Aubry !
LA DISTRIBUTRICE
Oranges, lait…
LES VIOLONS,
s'accordant
La… la…
CUIGY,
à Christian lui désignant la salle qui se garnit
Du monde !
CHRISTIAN
Et ! oui, beaucoup.
PREMIER MARQUIS
Tout le bel air !
Ils nomment les femmes à mesure qu'elle entrent, très parées,
dans les loges. Envois de saluts,réponses de sourires.
DEUXIÈME MARQUIS
Mesdames
De Guéméné…
CUIGY
De Bois-Dauphin…
PREMIER MARQUIS
Que nous aimâmes…
BRISSAILLE
De Chavigny…
DEUXIÈME MARQUIS
50 Qui de nos cœurs va se jouant !
LIGNIÈRE
Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen. 12
LE JEUNE HOMME,
à son père
L'Académie est là ?
LE BOURGEOIS
Mais… j'en vois plus d'un membre ;
Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre ; 12
Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud… 12
55 Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau ! 12
PREMIER MARQUIS
Attention ! nos précieuses prennent place 12
Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace, 12
Félixérie…
DEUXIÈME MARQUIS,
se pâmant
Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis !
Marquis, tu les sais tous ?
PREMIER MARQUIS
Je les sais tous, marquis !
LIGNIÈRE,
prenant Christian à part
60 Mon cher, je suis entré pour vous rendre service 12
La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice ! 12
CHRISTIAN,
suppliant
Non !… Vous qui chansonnez et la ville et la cour, 12
Restez : vous me direz pour qui je meurs d'amour. 12
LE CHEF DES VIOLONS,
frappant sur son pupitre, avec son archet
Messieurs les violons !…
Il lève son archet.
LA DISTRIBUTRICE
Macarons, citronnée…
Les violons commencent à jouer.
CHRISTIAN
65 J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffinée, 12
Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit… 12
Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on écrit, 12
Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide. 12
— Elle est toujours, à droite, au fond : la loge est vide. 12
LIGNIÈRE,
faisant mine de sortir
Je pars.
CHRISTIAN,
le retenant encore
Oh ! non, restez !
LIGNIÈRE
70 Je ne peux. D'assoucy
M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici. 12
LA DISTRIBUTRICE,
passant devant lui avec un plateau
Orangeade ?
LIGNIÈRE
Fi !
LA DISTRIBUTRICE
Lait ?
LIGNIÈRE
Pouah !
LA DISTRIBUTRICE
Rivesalte ?
LIGNIÈRE
Halte !
A Christian.
Je reste encor un peu. — Voyons ce rivesalte ? 12
Il s'assied près du buffet. La distributrice
lui verse son rivesalte.
CRIS,
dans le public à l'entrée d'un petit homme grassouillet et réjoui
Ah ! Ragueneau !…
LIGNIÈRE,
à Christian
Le grand rôtisseur Ragueneau.
RAGUENEAU,
costume de pâtissier endimanché, s'avançant vivement vers Lignière
75 Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ? 12
LIGNIÈRE,
présentant Ragueneau à Christian
Le pâtissier des comédiens et des poètes ! 12
RAGUENEAU,
se confondant
Trop d'honneur…
LIGNIÈRE
Taisez-vous, Mécène que vous êtes !
RAGUENEAU
Oui, ces messieurs chez moi se servent…
LIGNIÈRE
A crédit.
Poète de talent lui-même…
RAGUENEAU
Ils me l'ont dit.
LIGNIÈRE
Fou de vers !
RAGUENEAU
80 Il est vrai que pour une odelette…
LIGNIÈRE
Vous donnez une tarte…
RAGUENEAU
Oh ! une tartelette !
LIGNIÈRE
Brave homme, il s'en excuse !… Et pour un triolet 12
Ne donnâtes-vous pas ?
RAGUENEAU
Des petits pains !
LIGNIÈRE,
sévèrement
Au lait.
— Et le théâtre ! Vous l'aimez ?
RAGUENEAU
Je l'idolâtre.
LIGNIÈRE
85 Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre ! 12
Votre place, aujourd'hui, là, voyons, entre nous, 12
Vous a coûté combien ?
RAGUENEAU
Quatre flans. Quinze choux.
Il regarde de tous côtés.
Monsieur de Cyrano n'est pas là ? Je m'étonne. 12
LIGNIÈRE
Pourquoi ?
RAGUENEAU
Montfleury joue !
LIGNIÈRE
En effet, cette tonne
90 Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon. 12
Qu'importe à Cyrano ?
RAGUENEAU
Mais vous ignorez donc ?
Il fit à Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine, 12
Défense, pour un mois, de reparaître en scène. 12
LIGNIÈRE,
qui en est à son quatrième petit verre
Eh bien ?
RAGUENEAU
Montfleury joue !
CUIGY,
qui s'est rapproché de son groupe
Il n'y peut rien.
RAGUENEAU
Oh ! oh !
Moi, je suis venu voir !
PREMIER MARQUIS
95 Quel est ce Cyrano ?
CUIGY
C'est un garçon versé dans les colichemardes. 12
DEUXIÈME MARQUIS
Noble ?
CUIGY
Suffisamment. Il est cadet aux gardes.
Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle
comme s'il cherchait quelqu'un.
Mais son ami Le Bret peut vous dire…
Il appelle.
Le Bret !
Vous cherchez Bergerac ?
LE BRET
Oui, je suis inquiet !…
CUIGY
100 N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ? 12
LE BRET,
avec tendresse
Ah ! c'est le plus exquis des êtres sublunaires ! 12
RAGUENEAU
Rimeur !
CUIGY
Bretteur !
BRISSAILLE
Physicien !
LE BRET
Musicien !
LIGNIÈRE
Et quel aspect hétéroclite que le sien ! 12
RAGUENEAU
Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne 12
105 Le solennel monsieur Philippe de Champaigne ; 12
Mais bizarre, excessif, extravagant, falot, 12
Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot 12
Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques 12
Feutre à panache triple et pourpoint à six basques, 12
110 Cape, que par derrière, avec pompe, l'estoc 12
Lève, comme une queue insolente de coq, 12
Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne 12
Fut et sera toujours l'alme Mère Gigogne, 12
Il promène, en sa fraise à la Pulcinella, 12
115 Un nez !… Ah ! messeigneurs, quel nez que ce nez-là !…. 12
On ne peut voir passer un pareil nasigère 12
Sans s'écrier : « Oh ! non, vraiment, il exagère ! » 12
Puis on sourit, on dit : « Il va l'enlever… » Mais 12
Monsieur de Bergerac ne l'enlève jamais. 12
LE BRET,
hochant la tête
120 Il le porte,— et pourfend quiconque le remarque ! 12
RAGUENEAU,
fièrement
Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque ! 12
PREMIER MARQUIS,
haussant les épaules
Il ne viendra pas !
RAGUENEAU
Si !… Je parie un poulet
A la Ragueneau !
LE MARQUIS,
riant
Soit !
Rumeurs d'admiration dans la salle. Roxane vient de paraître dans sa loge.
Elle s'assied sur le devant, sa duègne prend place au fond. Christian,
occupé à payer la distributrice, ne regarde pas.
DEUXIÈME MARQUIS,
avec des petits cris
Ah ! messieurs ! mais elle est
Épouvantablement ravissante !
PREMIER MARQUIS
Une pêche
Qui sourirait avec une fraise !
DEUXIÈME MARQUIS
125 Et si fraîche
Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de cœur ! 12
CHRISTIAN,
lève la tête, aperçoit Roxane,
et saisit vivement Lignière par le bras
C'est elle !
LIGNIÈRE,
regardant
Ah ! c'est elle ?…
CHRISTIAN
Oui. Dites vite. J'ai peur.
LIGNIÈRE,
dégustant son rivesalte à petits coups
Magdeleine Robin, dite Roxane.— Fine. 12
Précieuse.
CHRISTIAN
Hélas !
LIGNIÈRE
Libre. Orpheline. Cousine
De Cyrano,— dont on parlait…
A ce moment, un seigneur très élégant, le cordon bleu en sautoir,
entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.
CHRISTIAN,
tressaillant
Cet homme ?…
LIGNIÈRE,
qui commence à être gris, clignant de l'œil
130 Hé ! hé !…
— Comte de Guiche. Épris d'elle. Mais marié 12
A la nièce d'Armand de Richelieu. Désire 12
Faire épouser Roxane à certain triste sire, 12
Un monsieur de Valvert, vicomte… et complaisant. 12
135 Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant 12
Il peut persécuter une simple bourgeoise. 12
D'ailleurs j'ai dévoilé sa manœuvre sournoise 12
Dans une chanson qui… Ho ! il doit m'en vouloir ! 12
— La fin était méchante… Écoutez…
Il se lève en titubant, le verre haut, prêt à chanter.
CHRISTIAN
Non. Bonsoir.
LIGNIÈRE
Vous allez ?
CHRISTIAN
Chez monsieur de Valvert !
LIGNIÈRE
140 Prenez garde
C'est lui qui vous tuera !
Lui désignant du coin de l'œil Roxane.
Restez. On vous regarde.
CHRISTIAN
C'est vrai !
Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce moment,
le voyant la tête en l'air et bouche bée, se rapproche de lui.
LIGNIÈRE
C'est moi qui pars. J'ai soif ! Et l'on m'attend
— Dans des tavernes !
Il sort en zigzaguant.
LE BRET,
qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une voix rassurée
Pas de Cyrano.
RAGUENEAU,
incrédule
Pourtant…
LE BRET
Ah ! je veux espérer qu'il n'a pas vu l'affiche ! 12
LA SALLE
Commencez ! Commencez !
SCÈNE III
LES MÊMES, moins LIGNIÈRE ; DE GUICHE, VALVERT, puis MONTFLEURY.
UN MARQUIS,
voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse le parterre,
entouré de seigneurs obséquieux, parmi lesquels le vicomte de Valvert
145 Quelle cour, ce de Guiche !
UN AUTRE
Fi !… Encore un Gascon !
LE PREMIER
Le Gascon souple et froid,
Celui qui réussit !… Saluons-le, crois-moi. 12
Ils vont vers de Guiche.
DEUXIÈME MARQUIS
Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de Guiche ? 12
Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche ? 12
DE GUICHE
C'est couleur Espagnol malade.
PREMIER MARQUIS
150 La couleur
Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur, 12
L'Espagnol ira mal, dans les Flandres !
DE GUICHE
Je monte
Sur scène. Venez-vous ?
Il se dirige suivi de tous les marquis et gentilshommes
vers le théâtre. Il se retourne et appelle.
Viens, Valvert !
CHRISTIAN,
qui les écoute et les observe, tressaille en entendant ce nom.
Le vicomte !
Ah ! je vais lui jeter à la face mon…
Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine
en train de le dévaliser. Il se retourne.
Hein ?
LE TIRE-LAINE
Ay !…
CHRISTIAN,
sans le lâcher.
Je cherchais un gant !
LE TIRE-LAINE,
avec un sourire piteux.
155 Vous trouvez une main.
Changeant de ton, bas et vite.
Lâchez-moi. Je vous livre un secret.
CHRISTIAN,
le tenant toujours.
Quel ?
LE TIRE-LAINE
Lignière…
Qui vous quitte…
CHRISTIAN,
de même.
Eh ! bien ?
LE TIRE-LAINE
… touche à son heure dernière.
Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand, 12
Et cent hommes — j'en suis — ce soir sont postés !…
CHRISTIAN
Cent !
Par qui ?
LE TIRE-LAINE
Discrétion…
CHRISTIAN,
haussant les épaules.
Oh !
LE TIRE-LAINE,
avec beaucoup de dignité.
160 Professionnelle !
CHRISTIAN
Où seront-ils postés ?
LE TIRE-LAINE
A la porte de Nesle.
Sur son chemin. Prévenez-le !
CHRISTIAN,
qui lui lâche enfin le poignet.
Mais où le voir !
LE TIRE-LAINE
Allez courir tous les cabarets : le Pressoir 12
D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque, 12
165 Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,-et dans chaque, 12
Laissez un petit mot d'écrit l'avertissant. 12
CHRISTIAN
Oui, je cours ! Ah ! les gueux ! Contre un seul homme, cent ! 12
Regardant Roxane avec amour.
La quitter… elle !
Regardant avec fureur, Valvert.
Et lui !… — Mais il faut que je sauve
Lignière !…
Il sort en courant. — De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les gentilshommes
ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur les banquettes de la scène.
Le parterre est complètement rempli. Plus une place vide aux galeries et aux loges.
LA SALLE
Commencez.
UN BOURGEOIS,
dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle,
pêchée par un page de la galerie supérieure.
Ma perruque !
CRIS DE JOIE
Il est chauve !…
Bravo, les pages !… Ha ! ha ! ha !…
LE BOURGEOIS,
furieux, montrant le poing.
170 Petit gredin !
RIRES ET CRIS,
qui commencent très fort et vont décroissant.
Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha !
Silence complet.
LE BRET,
étonné.
Ce silence soudain ?…
Un spectateur lui parle bas.
Ah ?…
LE SPECTATEUR
La chose me vient d'être certifiée.
MURMURES,
qui courent.
Chut ! — Il paraît ?… — Non !… — Si ! — Dans la loge grillée. 12
— Le Cardinal ! — Le Cardinal ? — Le Cardinal ! 12
UN PAGE
175 Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !… 12
On frappe sur la scène. Tout le monde s'immobilise. Attente.
LA VOIX D'UN MARQUIS,
dans le silence, derrière le rideau.
Mouchez cette chandelle !
UN AUTRE MARQUIS,
passant la tête par la fente du rideau.
Une chaise !
Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes.
Le marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers aux loges.
UN SPECTATEUR
Silence !
On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis
assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond représentant
un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de cristal
éclairent la scène. Les violons jouent doucement.
LE BRET,
à Ragueneau, bas.
Montfleury entre en scène ?
RAGUENEAU,
bas aussi.
Oui, c'est lui qui commence.
LE BRET
Cyrano n'est pas là.
RAGUENEAU
J'ai perdu mon pari.
LE BRET
Tant mieux ! tant mieux !
On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme,
dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses
penché sur l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.
LE PARTERRE,
applaudissant.
Bravo, Montfleury ! Montfleury !
MONTFLEURY,
après avoir salué, jouant le rôle de Phédon.
180 « Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire, 12
Se prescrit à soi-même un exil volontaire, 12
Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois… » 12
UNE VOIX,
au milieu du parterre.
Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois ? 12
VOIX DIVERSES
Hein ? — Quoi ? — Qu'est-ce ?…
On se lève dans les loges, pour voir.
CUIGY
C'est lui !
LE BRET,
terrifié.
Cyrano !
LA VOIX
Roi des pitres,
Hors de scène à l'instant !
TOUTE LA SALLE,
indignée.
Oh !
MONTFLEURY
Mais…
LA VOIX
185 Tu récalcitres ?
VOIX DIVERSES,
du parterre, des loges.
Chut ! — Assez ! — Montfleury jouez ! — Ne craignez rien !… 12
MONTFLEURY,
d'une voix mal assurée.
« Heureux qui loin des cours dans un lieu sol… »
LA VOIX,
plus menaçante.
Eh bien ?
Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles, 12
Une plantation de bois sur vos épaules ? 12
Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des têtes.
MONTFLEURY,
d'une voix de plus en plus faible.
« Heureux qui… »
La canne s'agite.
LA VOIX
Sortez !
LE PARTERRE
Oh !
MONTFLEURY,
s'étranglant.
190 « Heureux qui loin des cours… »
CYRANO,
surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croisés,
le feutre en bataille, la moustache hérissée, le nez terrible.
Ah ! je vais me fâcher !…
Sensation à sa vue.
Scène IV
LES MÊMES, CYRANO, puis BELLEROSE, JODELET
MONTFLEURY,
aux marquis.
Venez à mon secours,
Messieurs !
UN MARQUIS,
nonchalamment.
Mais jouez donc !
CYRANO
Gros homme, si tu joues
Je vais être obligé de te fesser les joues ! 12
LE MARQUIS
Assez !
CYRANO
Que les marquis se taisent sur leurs bancs,
195 Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans ! 12
TOUS LES MARQUIS,
debout.
C'en est trop !… Montfleury…
CYRANO
Que Montfleury s'en aille,
Ou bien je l'essorille et le désentripaille ! 12
UNE VOIX
Mais…
CYRANO
Qu'il sorte !
UNE AUTRE VOIX
Pourtant…
CYRANO
Ce n'est pas encor fait ?
Avec le geste de retrousser ses manches.
Bon ! je vais sur la scène en guise de buffet, 12
200 Découper cette mortadelle d'Italie ! 12
MONTFLEURY,
rassemblant toute sa dignité.
En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie ! 12
CYRANO,
très poli.
Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n'êtes rien, 12
Avait l'honneur de vous connaître, croyez bien 12
Qu'en vous voyant si gros et bête comme une urne, 12
205 Elle vous flanquerait quelque part son cothurne. 12
LE PARTERRE
Montfleury ! Montfleury ! — La pièce de Baro ! — 12
CYRANO,
à ceux qui crient autour de lui.
Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau 12
Si vous continuez, il va rendre sa lame ! 12
Le cercle s'élargit.
LA FOULE,
reculant.
Hé ! la !…
CYRANO,
à Montfleury.
Sortez de scène !
LA FOULE,
se rapprochant et grondant.
Oh ! oh !
CYRANO,
se retournant vivement.
Quelqu'un réclame ?
Nouveau recul.
UNE VOIX,
chantant au fond.
210 Monsieur de Cyrano 6
Vraiment nous tyrannise, 6
Malgré ce tyranneau 6
On jouera la Clorise. 6
TOUTE LA SALLE,
chantant.
La Clorise, la Clorise !… 7
CYRANO
215 Si j'entends une fois encor cette chanson, 12
Je vous assomme tous.
UN BOURGEOIS
Vous n'êtes pas Samson !
CYRANO
Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire ? 12
UNE DAME,
dans les loges.
C'est inouï !
UN SEIGNEUR
C'est scandaleux !
UN BOURGEOIS
C'est vexatoire !
UN PAGE
Ce qu'on s'amuse !
LE PARTERRE
Kss ! — Montfleury ! — Cyrano !
CYRANO
Silence !
LE PARTERRE,
en délire.
220 Hi han ! Bêê ! Ouah, ouah ! Cocorico !
CYRANO
Je vous…
UN PAGE
Miâou !
CYRANO
Je vous ordonne de vous taire !
Et j'adresse un défi collectif au parterre ! 12
— J'inscris les noms ! — Approchez-vous, jeunes héros ! 12
Chacun son tour ! Je vais donner des numéros ! — 12
225 Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ? 12
Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste, 12
Je l'expédie avec les honneurs qu'on lui doit ! 12
— Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt. 12
Silence
La pudeur vous défend de voir ma lame nue ? 12
230 Pas un nom ? — Pas un doigt ? — C'est bien. Je continue. 12
Se retournant vers la scène où Montfleury attend avec angoisse.
Donc, je désire voir le théâtre guéri 12
De cette fluxion. Sinon…
La main à son épée.
Le bistouri !
MONTFLEURY
Je…
CYRANO,
descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond
qui s'est formé, s'installe comme chez lui.
Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune !
Vous vous éclipserez à la troisième.
LE PARTERRE,
amusé.
Ah ?…
CYRANO,
frappant dans ses mains.
Une !
MONTFLEURY
Je…
UNE VOIX,
des loges.
Restez !
LE PARTERRE
Restera… restera pas…
MONTFLEURY
235 Je crois,
Messieurs…
CYRANO :
Deux !
MONTFLEURY
Je suis sûr qu'il vaudrait mieux que…
CYRANO
Trois !
Montfleury disparaît comme dans une trappe.
Tempête de rires, et sifflets de huées.
LA SALLE
Hu !… hu !… Lâche !… Reviens !…
CYRANO,
épanoui, se renverse sur sa chaise et croise ses jambes.
Qu'il revienne, s'il ose !
UN BOURGEOIS
L'orateur de la troupe !
Bellerose s'avance et salue.
LES LOGES
Ah !… Voilà Bellerose !
BELLEROSE,
avec élégance.
Nobles seigneurs…
LE PARTERRE
Non ! Non ! Jodelet !
JODELET,
s'avance, et, nasillard.
Tas de veaux !
LE PARTERRE
Ah ! Ah ! Bravo ! très bien ! bravo !
JODELET
240 Pas de bravos !
Le gros tragédien dont vous aimez le ventre 12
S'est senti…
LE PARTERRE
C'est un lâche !
JODELET
Il dut sortir !
LE PARTERRE
Qu'il rentre !
LES UNS
Non !
LES AUTRES
Si !
UN JEUNE HOMME,
à Cyrano.
Mais à la fin, monsieur, quelle raison
Avez-vous de haïr Montfleury ?
CYRANO,
gracieux, toujours assis.
Jeune oison,
245 J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule. 12
Primo : c'est un acteur déplorable, qui gueule, 12
Et qui soulève avec des han ! de porteur d'eau, 12
Le vers qu'il faut laisser s'envoler !-Secundo 12
Est mon secret…
LE VIEUX BOURGEOIS,
derrière lui.
Mais vous nous privez sans scrupule
De la Clorise ! Je m'entête…
CYRANO,
tournant sa chaise vers le bourgeois, respectueusement.
250 Vieille mule,
Les vers du vieux Baro valant moins que zéro, 12
J'interromps sans remords !
LES PRÉCIEUSES,
dans les loges.
Ha ! — Ho ! — Notre Baro !
Ma chère ! — Peut-on dire ?… Ah ! Dieu !…
CYRANO,
tournant sa chaise vers les loges, galant.
Belles personnes,
Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes 12
255 De rêve, d'un sourire enchantez un trépas, 12
Inspirez-nous des vers… mais ne les jugez pas ! 12
BELLEROSE
Et l'argent qu'il va falloir rendre !
CYRANO,
tournant sa chaise vers la scène.
Bellerose,
Vous avez dit la seule intelligente chose ! 12
Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous 12
Il se lève, et lançant un sac sur la scène.
260 Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous ! 12
LA SALLE,
éblouie.
Ah !… Oh !…
JODELET,
ramassant prestement la bourse et la soupesant.
A ce prix-là, monsieur, je t'autorise
A venir chaque jour empêcher la Clorise !… 12
LA SALLE
Hu !… Hu !…
JODELET
Dussions-nous même ensemble être hués !…
BELLEROSE
Il faut évacuer la salle !…
JODELET
Évacuez !…
On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait.
Mais la foule s'arrête bientôt en entendant la scène suivante,
et la sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout,
leur manteau remis, s'arrêtent pour écouter, et finissent par se rasseoir.
LE BRET,
à Cyrano.
C'est fou !…
UN FÂCHEUX,
qui s'est approché de Cyrano.
265 Le comédien Montfleury ! Quel scandale !
Mais il est protégé par le duc de Candale ! 12
Avez-vous un patron ?
CYRANO
Non !
LE FÂCHEUX
Vous n'avez pas ?…
CYRANO
Non !
LE FÂCHEUX
Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ?… 12
CYRANO,
agacé.
Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ? 12
Non pas de protecteur…
La main à son épée.
270 mais une protectrice !
LE FÂCHEUX
Mais vous allez quitter la ville ?
CYRANO
C'est selon.
LE FÂCHEUX
Mais le duc de Candale a le bras long !
CYRANO
Moins long
Que n'est le mien…
Montrant son épée
quand je lui mets cette rallonge !
LE FÂCHEUX
Mais vous ne songez pas à prétendre…
CYRANO
J'y songe.
LE FÂCHEUX
Mais…
CYRANO
Tournez les talons, maintenant.
LE FÂCHEUX
Mais…
CYRANO
275 Tournez !
— Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez. 12
LE FÂCHEUX,
ahuri.
Je…
CYRANO,
marchant sur lui.
Qu'a-t-il d'étonnant ?
LE FÂCHEUX,
reculant.
Votre Grâce se trompe…
CYRANO
Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?… 12
LE FÂCHEUX,
même jeu.
Je n'ai pas…
CYRANO
Ou crochu comme un bec de hibou ?
LE FÂCHEUX
Je…
CYRANO
280 Y distingue-t-on une verrue au bout ?
LE FÂCHEUX
Mais…
CYRANO
Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène ?
Qu'a-t-il d'hétéroclite ?
LE FÂCHEUX
Oh !…
CYRANO
Est-ce un phénomène ?
LE FÂCHEUX
Mais d'y porter les yeux, j'avais su me garder ! 12
CYRANO
Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder ? 12
LE FÂCHEUX
J'avais…
CYRANO
Il vous dégoûte alors ?
LE FÂCHEUX
Monsieur…
CYRANO
285 Malsaine
Vous semble sa couleur ?
LE FÂCHEUX
Monsieur !
CYRANO
Sa forme, obscène ?
LE FÂCHEUX
Mais du tout !…
CYRANO
Pourquoi donc prendre un air dénigrant ?
— Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ? 12
LE FÂCHEUX,
balbutiant.
Je le trouve petit, tout petit, minuscule ! 12
CYRANO
290 Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule ? 12
Petit, mon nez ? Hola !
LE FÂCHEUX
Ciel !
CYRANO
Énorme, mon nez !
— Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez 12
Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice, 12
Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice 12
295 D'un homme affable, bon, courtois, spirituel, 12
Libéral, courageux, tel que je suis, et tel 12
Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire, 12
Déplorable maraud ! car la face sans gloire 12
Que va chercher ma main en haut de votre col, 12
Est aussi dénuée…
Il le soufflette.
LE FÂCHEUX
Aï !
CYRANO
300 De fierté, d'envol,
De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle, 12
De somptuosité, de Nez enfin, que celle… 12
Il le retourne par les épaules, joignant le geste à la parole.
Que va chercher ma botte au bas de votre dos ! 12
LE FÂCHEUX,
se sauvant.
Au secours ! A la garde !
CYRANO
Avis donc aux badauds
305 Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage, 12
Et si le plaisantin est noble, mon usage 12
Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir, 12
Par devant, et plus haut, du fer, et non du cuir ! 12
DE GUICHE,
qui est descendu de la scène, avec les marquis.
Mais à la fin il nous ennuie !
LE VICOMTE DE VALVERT,
haussant les épaules.
Il fanfaronne !
DE GUICHE
Personne ne va donc lui répondre ?…
LE VICOMTE
310 Personne ?
Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !… 12
Il s'avance vers Cyrano qui l'observe,
et se campant devant lui d'un air fat.
Vous… Vous avez un nez… heu… un nez… très grand.
CYRANO,
gravement.
Très.
LE VICOMTE,
riant.
Ha !
CYRANO,
imperturbable.
C'est tout ?…
LE VICOMTE
Mais…
CYRANO
Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh ! Dieu !… bien des choses en somme… 12
315 En variant le ton, — par exemple, tenez 12
Agressif : « Moi, monsieur, si j'avais un tel nez, 12
Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse ! » 12
Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse 12
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! » 12
320 Descriptif : « C'est un roc !… c'est un pic !… c'est un cap ! 12
Que dis-je, c'est un cap ?… C'est une péninsule ! » 12
Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ? 12
D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? » 12
Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux 12
325 Que paternellement vous vous préoccupâtes 12
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? » 12
Truculent : «Ça, monsieur, lorsque vous pétunez, 12
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez 12
Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ? » 12
330 Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée 12
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! » 12
Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol 12
De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! » 12
Pédant : « L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane 12
335 Appelle Hippocampelephantocamélos 12
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os ! » 12
Cavalier : « Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ? 12
Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode ! » 12
Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral, 12
340 T'enrhumer tout entier, excepté le mistral ! » 12
Dramatique : « C'est la Mer Rouge quand il saigne ! » 12
Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigne ! » 12
Lyrique : « Est-ce une conque, êtes-vous un triton ? » 12
Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on ? » 12
345 Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu'on vous salue, 12
C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue ! » 12
Campagnard : « Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain ! 12
C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain ! » 12
Militaire : « Pointez contre cavalerie ! » 12
350 Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie ? 12
Assurément, monsieur, ce sera le gros lot ! » 12
Enfin parodiant Pyrame en un sanglot 12
« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître 12
A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître ! » 12
355 — Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit 12
Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit 12
Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres, 12
Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres 12
Vous n'avez que les trois qui forment le mot : sot ! 12
360 Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut 12
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries, 12
Me servir toutes ces folles plaisanteries, 12
Que vous n'en eussiez pas articulé le quart 12
De la moitié du commencement d'une, car 12
365 Je me les sers moi-même, avec assez de verve, 12
Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve. 12
DE GUICHE,
voulant emmener le vicomte pétrifié.
Vicomte, laissez donc !
LE VICOMTE,
suffoqué.
Ces grands airs arrogants !
Un hobereau qui… qui… n'a même pas de gants ! 12
Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses ! 12
CYRANO
370 Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances. 12
Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet, 12
Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet ; 12
Je ne sortirais pas avec, par négligence, 12
Un affront pas très bien lavé, la conscience 12
375 Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil, 12
Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil. 12
Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise, 12
Empanaché d'indépendance et de franchise ; 12
Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est 12
380 Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset, 12
Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache, 12
Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache, 12
Je fais, en traversant les groupes et les ronds, 12
Sonner les vérités comme des éperons. 12
LE VICOMTE
Mais, monsieur…
CYRANO
385 Je n'ai pas de gants ?… La belle affaire !
Il m'en restait un seul d'une très vieille paire ! 12
— Lequel m'était d'ailleurs encor fort importun 12
Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un. 12
LE VICOMTE
Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule. 12
CYRANO,
ôtant son chapeau et saluant comme si
le vicomte venait de se présenter.
390 Ah ?… Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule 12
De Bergerac.
Rires.
LE VICOMTE,
exaspéré.
Bouffon !
CYRANO,
poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe.
Ay !…
LE VICOMTE,
qui remontait, se retournant.
Qu'est-ce encor qu'il dit ?
CYRANO,
avec des grimaces de douleur.
Il faut la remuer car elle s'engourdit… 12
— Ce que c'est que de la laisser inoccupée ! — 12
Ay !…
LE VICOMTE
Qu'avez-vous ?
CYRANO,
J'ai des fourmis dans mon épée !
LE VICOMTE,
tirant la sienne.
Soit !
CYRANO
395 Je vais vous donnez un petit coup charmant.
LE VICOMTE,
méprisant.
Poète !…
CYRANO
Oui, monsieur, poète ! et tellement,
Qu'en ferraillant je vais — hop ! — à l'improvisade, 12
Vous composez une ballade.
LE VICOMTE
Une ballade ?
CYRANO
Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ? 12
LE VICOMTE
Mais…
CYRANO,
récitant comme une leçon.
400 La ballade, donc, se compose de trois
Couplets de huit vers…
LE VICOMTE,
piétinant.
Oh !
CYRANO,
continuant.
Et d'un envoi de quatre…
LE VICOMTE
Vous…
CYRANO
Je vais tout ensemble en faire une et me battre,
Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.
LE VICOMTE
Non !
CYRANO
Non ?
Déclamant
« Ballade du duel qu'en l'hôtel bourguignon 12
405 Monsieur de Bergerac eut avec un bélître ! » 12
LE VICOMTE
Qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît ?
CYRANO
C'est le titre.
LA SALLE,
surexcitée au plus haut point.
Place ! — Très amusant ! — Rangez-vous ! — Pas de bruits ! 12
Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers
mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple ; les pages grimpés sur des
épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges.
A droite, De Guiche et ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau,
Cuigy, etc.
CYRANO,
fermant une seconde les yeux.
Attendez !… je choisis mes rimes… Là, j'y suis. 12
Il fait ce qu'il dit, à mesure.
Je jette avec grâce mon feutre, 8
410 Je fais lentement l'abandon 8
Du grand manteau qui me calfeutre, 8
Et je tire mon espadon ; 8
Élégant comme Céladon, 8
Agile comme Scaramouche, 8
415 Je vous préviens, cher Mirmydon, 8
Qu'à la fin de l'envoi je touche ! 8
Premiers engagements de fer.
Vous auriez bien dû rester neutre ; 8
Où vais-je vous larder, dindon ?… 8
Dans le flanc, sous votre maheutre ?… 8
420 Au cœur, sous votre bleu cordon ?… 8
— Les coquilles tintent, ding-don ! 8
Ma pointe voltige : une mouche ! 8
Décidément… c'est au bedon, 8
Qu'à la fin de l'envoi je touche. 8
425 Il me manque une rime en eutre… 8
Vous rompez, plus blanc qu'amidon ? 8
C'est pour me fournir le mot pleutre ! 8
— Tac ! je pare la pointe dont 8
Vous espériez me faire don : — 8
430 J'ouvre la ligne, — je la bouche… 8
Tiens bien ta broche, Laridon ! 8
A la fin de l'envoi, je touche 8
Il annonce solennellement
ENVOI
Prince, demande à Dieu pardon ! 8
Je quarte du pied, j'escarmouche, 8
je coupe, je feinte…
Se fendant.
435 Hé ! là donc
Le vicomte chancelle ; Cyrano salue.
A la fin de l'envoi, je touche. 8
Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des mouchoirs tombent.
Les officiers entourent et félicitent Cyrano. Ragueneau danse d'enthousiasme.
Le Bret est heureux et navré. Les amis du vicomte le soutiennent et l'emmènent.
LA FOULE,
en un long cri.
Ah !…
UN CHEVAU-LÉGER
Superbe !
UNE FEMME
Joli !
RAGUENEAU
Pharamineux !
UN MARQUIS
Nouveau !…
LE BRET
Insensé !
Bousculade autour de Cyrano. On entend
…Compliments… Félicite… bravo…
VOIX DE FEMME
C'est un héros !…
UN MOUSQUETAIRE,
s'avançant vivement vers Cyrano, la main tendue.
Monsieur, voulez-vous me permettre ?…
440 C'est tout à fait très bien, et je crois m'y connaître ; 12
J'ai du reste exprimé ma joie en trépignant !… 12
Il s'éloigne.
CYRANO,
à Cuigy.
Comment s'appelle donc ce monsieur ?
CUIGY
D'Artagnan.
LE BRET,
à Cyrano, lui prenant le bras.
Çà, causons !…
CYRANO
Laisse un peu sortir cette cohue…
A Bellerose.
Je peux rester ?
BELLEROSE,
respectueusement.
Mais oui !…
On entend des cris au dehors.
JODELET,
qui a regardé.
C'est Montfleury qu'on hue !
BELLEROSE,
solennellement.
Sic transit !…
Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles.
445 Balayer. Fermer. N'éteignez pas.
Nous allons revenir après notre repas. 12
Répéter pour demain une nouvelle farce. 12
Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.
LE PORTIER,
à Cyrano
Vous ne dînez donc pas ?
CYRANO
Moi ?… Non.
Le portier se retire.
LE BRET,
à Cyrano.
Parce que ?
CYRANO,
fièrement.
Parce…
Changeant de ton, en voyant que le portier est loin.
Que je n'ai pas d'argent !…
LE BRET,
faisant le geste de lancer un sac.
Comment ! le sac d'écus ?…
CYRANO
450 Pension paternelle, en un jour, tu vécus ! 12
LE BRET
Pour vivre tout un mois, alors ?…
CYRANO
Rien ne me reste.
LE BRET
Jeter ce sac, quelle sottise !
CYRANO
Mais quel geste !…
LA DISTRIBUTRICE,
toussant derrière son petit comptoir.
Hum !…
Cyrano et le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée.
Monsieur… Vous savoir jeûner… le cœur me fend…
Montrant le buffet.
J'ai là tout ce qu'il faut…
Avec élan.
Prenez !
CYRANO,
se découvrant.
Ma chère enfant,
455 Encor que mon orgueil de Gascon m'interdise 12
D'accepter de vos doigts la moindre friandise, 12
J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin, 12
Et j'accepterais donc…
Il va au buffet et choisis.
Oh ! peu de chose ! — Un grain
De ce raisin…
Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain.
Un seul !… Ce verre d'eau…
Elle veut y verser du vin, il l'arrête.
Limpide !
— Et la moitié d'un macaron !
Il rend l'autre moitié.
LE BRET
460 Mais c'est stupide !
LA DISTRIBUTRICE
Oh ! quelque chose encor !
CYRANO
Oui. La main à baiser.
Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.
LA DISTRIBUTRICE
Merci, monsieur.
Révérence.
Bonsoir.
Elle sort.
Scène V
CYRANO, LE BRET, puis LE PORTIER.
CYRANO,
à Le Bret
Je t'écoute causer.
Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron.
Dîner !…
… le verre d'eau.
Boisson !…
… le grain de raisin.
Dessert !…
Il s'assied.
Là, je me mets à table !
— Ah !… j'avais une faim, mon cher, épouvantable ! 12
Mangeant.
— Tu disais ?
LE BRET
465 Que ces fats aux grands airs belliqueux
Te fausseront l'esprit si tu n'écoutes qu'eux !… 12
Va consulter des gens de bon sens, et t'informe 12
De l'effet qu'a produit ton algarade.
CYRANO,
achevant son macaron.
Énorme.
LE BRET
Le Cardinal
CYRANO,
s'épanouissant.
Il était là, le Cardinal ?
LE BRET
A dû trouver cela…
CYRANO
470 Mais très original.
LE BRET
Pourtant…
CYRANO
C'est un auteur. Il ne peut lui déplaire
Que l'on vienne troubler la pièce d'un confrère. 12
LE BRET
Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis ! 12
CYRANO,
attaquant son grain de raisin.
Combien puis-je, à peu près, ce soir, m'en être mis ? 12
LE BRET
Quarante-huit. Sans compter les femmes.
CYRANO
475 Voyons, compte !
LE BRET
Montfleury, le bourgeois, De Guiche,le vicomte, 12
Baro, l'Académie…
CYRANO
Assez ! tu me ravis !
LE BRET
Mais où te mènera la façon dont tu vis ? 12
Quel système est le tien ?
CYRANO
J'errais dans un méandre ;
480 J'avais trop de partis, trop compliqués, à prendre ; 12
J'ai pris…
LE BRET
Lequel ?
CYRANO
Mais le plus simple, de beaucoup.
J'ai décidé d'être admirable, en tout, pour tout ! 12
LE BRET,
haussant les épaules.
Soit ! — Mais enfin, à moi, le motif de ta haine 12
Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !
CYRANO,
se levant.
Ce Silène,
485 Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril, 12
Pour les femmes encor se croit un doux péril, 12
Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille, 12
Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille !… 12
Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir, 12
490 De poser son regard, sur celle… Oh ! j'ai cru voir 12
Glisser sur une fleur une longue limace ! 12
LE BRET,
stupéfait.
Hein ? Comment ? Serait-il possible ?…
CYRANO,
avec un rire amer.
Que j'aimasse ?…
Changement de ton et gravement.
J'aime.
LE BRET
Et peut-on savoir ? Tu ne m'a jamais dit ?…
CYRANO
Qui j'aime ?… Réfléchis, voyons. Il m'interdit 12
495 Le rêve d'être aimé même par une laide, 12
Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède ; 12
Alors moi, j'aime qui ?… Mais cela va de soit ! 12
J'aime — mais c'est forcé ! — la plus belle qui soit ! 12
LE BRET
La plus belle ?…
CYRANO
Tout simplement, qui soit au monde !
La plus brillante, la plus fine,
Avec accablement
500 La plus blonde !
LE BRET
Eh, mon Dieu, quelle est donc cette femme ?…
CYRANO
Un danger
Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer, 12
Un piège de nature, une rose muscade 12
Dans laquelle l'amour se tient en embuscade ! 12
505 Qui connaît son sourire a connu le parfait. 12
Elle fait de la grâce avec rien, elle fait 12
Tenir tout le divin dans un geste quelconque, 12
Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque, 12
Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris, 12
510 Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !… 12
LE BRET
Sapristi ! Je comprends. C'est clair !
CYRANO
C'est diaphane.
LE BRET
Magdeleine Robin, ta cousine !
CYRANO
Oui, — Roxane.
LE BRET
Eh bien ! mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui ! 12
Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui ! 12
CYRANO
515 Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance 12
Pourrait bien me laisser cette protubérance ! 12
Oh ! je ne me fais pas d'illusions ! — Parbleu, 12
Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu ; 12
J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume ; 12
520 Avec mon pauvre grand diable de nez je hume 12
L'avril, — je suis des yeux, sous un rayon d'argent, 12
Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant 12
Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune, 12
Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une, 12
525 Je m'exalte, j'oublie… et j'aperçois soudain 12
L'ombre de mon profil sur le mur du jardin ! 12
LE BRET,
ému.
Mon ami !…
CYRANO
Mon ami, j'ai de mauvaises heures !
De me sentir si laid, parfois, tout seul…
LE BRET,
vivement, lui prenant la main.
Tu pleures ?
CYRANO
Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid, 12
530 Si le long de ce nez une larme coulait ! 12
Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître, 12
La divine beauté des larmes se commettre 12
Avec tant de laideur grossière !… Vois-tu bien, 12
Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien, 12
535 Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée, 12
Une seule, par moi, fut ridiculisée !… 12
LE BRET
Va ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard ! 12
CYRANO,
secouant la tête.
Non ! J'aime Cléopâtre : ai-je l'air d'un César ? 12
J'adore Bérénice : ai-je l'aspect d'un Tite ? 12
LE BRET
540 Mais ton courage ! ton esprit ! — Cette petite 12
Qui t'offrait là, tantôt, ce modeste repas, 12
Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te détestaient pas ! 12
CYRANO,
saisi.
C'est vrai !
LE BRET
Hé ! Bien ! alors ?… Mais, Roxane, elle-même,
Toute blême a suivi ton duel !…
CYRANO
Toute blême ?
LE BRET
545 Son cœur et son esprit déjà sont étonnés ! 12
Ose, et lui parle, afin…
CYRANO
Qu'elle me rie au nez ?
Non ! — C'est la seule chose au monde que je craigne ! 12
LE PORTIER,
introduisant quelqu'un à Cyrano.
Monsieur, on vous demande…
CYRANO,
voyant la duègne.
Ah ! mon Dieu ! Sa duègne !
Scène VI
CYRANO, LE BRET, LA DUÈGNE
LA DUÈGNE,
avec un grand salut
De son vaillant cousin on désire savoir 12
Où l'on peut, en secret, le voir.
CYRANO,
bouleversé.
Me voir ?
LA DUÈGNE,
avec une révérence.
550 Vous voir.
— On a des choses à vous dire.
CYRANO
Des ?…
LA DUÈGNE,
nouvelle révérence.
Des choses !
CYRANO,
chancelant.
Ah ! mon Dieu !
LA DUÈGNE
L'on ira, demain, aux primes roses
D'aurore, — ouïr la messe à Saint-Roch.
CYRANO,
se soutenant sur Le Bret.
Ah ! mon Dieu !
LA DUÈGNE
En sortant, — où peut-on entrer, causer un peu ? 12
CYRANO,
affolé.
Où ?… Je… mais… Ah ! mon Dieu !…
LA DUÈGNE
Dites vite.
CYRANO
555 Je cherche !…
LA DUÈGNE
Où ?…
CYRANO
Chez… chez… Ragueneau… le pâtissier…
LA DUÈGNE
Il perche ?
CYRANO
Dans la rue — Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! — Saint-Honoré !… 12
LA DUÈGNE,
remontant.
On ira. Soyez-y. Sept heures.
CYRANO
J'y serai.
La duègne sort.
Scène VII
CYRANO, LE BRET, puis LES COMÉDIENS,
LES COMÉDIENNES, CUIGY, BRISSAILLE, LIGNIÈRE,
LE PORTIER, LES VIOLONS.
CYRANO,
tombant dans les bras de Le Bret
Moi !… D'elle !… Un rendez-vous !…
LE BRET
Eh bien ! tu n'es plus triste ?
CYRANO
560 Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe ! 12
LE BRET
Maintenant, tu vas être calme ?
CYRANO,
hors de lui.
Maintenant…
Mais je vais être frénétique et fulminant ! 12
Il me faut une armée entière à déconfire ! 12
J'ai dix cœurs ; j'ai vingts bras ; il ne peut me suffire 12
De pourfendre des nains…
Il crie à tue-tête.
565 Il me faut des géants !
Depuis un moment, sur la scène, au fond,
des ombres de comédiens et de comédiennes
s'agitent, chuchotent : on commence à répéter.
Les violons ont repris leur place.
UNE VOIX,
de la scène.
Hé ! pst ! là-bas ! Silence ! on répète céans ! 12
CYRANO,
riant.
Nous partons
Il remonte ; par la grande porte du fond ; entrent Cuigy, Brissaille,
plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.
CUIGY
Cyrano !
CYRANO
Qu'est-ce ?
CUIGY
Une énorme grive
Qu'on t'apporte !
CYRANO
le reconnaissant
Lignière ! … hé, qu'est-ce qui t'arrive ?
CUIGY
Il te cherche !
BRISSAILLE
Il ne peut rentrer chez lui !
CYRANO
Pourquoi ?
LIGNIÈRE,
d'une voix pâteuse, lui montrant un billet tout chiffonné.
570 Ce billet m'avertit… cent hommes contre moi… 12
A cause de… chanson… grand danger me menace… 12
Porte de Nesle… Il faut, pour rentrer, que j'y passe… 12
Permets-moi donc d'aller coucher sous… sous ton toit ! 12
CYRANO
Cent hommes, m'as-tu dis ? Tu coucheras chez toi ! 12
LIGNIÈRE,
épouvanté.
Mais…
CYRANO,
d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allumé
que le portier balance en écoutant curieusement cette scène.
Prends cette lanterne !…
Lignière saisit précipitamment la lanterne.
575 Et marche ! — Je te jure
Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture !… 12
Aux officiers.
Vous, suivez à distance, et vous serez témoins ! 12
CUIGY
Mais cent hommes !…
CYRANO
Ce soir, il ne m'en faut pas moins !
Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène,
se sont rapprochés dans leurs divers costumes.
LE BRET
Mais pourquoi protéger…
CYRANO
Voilà Le Bret qui grogne !
LE BRET
Cet ivrogne banal ?…
CYRANO,
frappant sur l'épaule de Lignière.
580 Parce que cet ivrogne,
Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli, 12
Fit quelque chose un jour de tout à fait joli 12
Au sortir d'une messe ayant, selon le rite, 12
Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau bénite, 12
585 Lui que l'eau fait sauver, courut au bénitier, 12
Se pencha sur sa conque et le but tout entier !… 12
UNE COMÉDIENNE,
en costume de soubrette.
Tiens, c'est gentil, cela !
CYRANO
N'est-ce pas, la soubrette ?
LA COMÉDIENNE,
aux autres.
Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ? 12
CYRANO
Marchons.
Aux officiers.
Et vous, messieurs, en me voyant charger,
590 Ne me secondez pas, quel que soit le danger ! 12
UNE AUTRE COMÉDIENNE,
sautant de la scène.
Oh ! mais moi je vais voir !
CYRANO
Venez !…
UNE AUTRE,
sautant aussi, à un vieux comédien.
Viens-tu Cassandre ?…
CYRANO
Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre, 12
Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol, 12
La farce italienne à ce drame espagnol, 12
595 Et sur son ronflement tintant un bruit fantasque, 12
L'entourer de grelots comme un tambour de basque !… 12
TOUTES LES FEMMES,
sautant de joie.
Bravo ! — Vite, une mante ! — Un capuchon !
JODELET
Allons !
CYRANO,
aux violons.
Vous nous jouerez un air, messieurs les violons ! 12
Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s'empare
des chandelles allumées de la rampe et on se les distribue.
Cela devient une retraite aux flambeaux.
Bravo ! des officiers, des femmes en costume, 12
Et vingt pas en avant…
Il se place comme il dit.
600 Moi, tout seul, sous la plume
Que la gloire elle-même à ce feutre piqua, 12
Fier comme un Scipion triplement Nasica !… 12
— C'est compris ? Défendu de me prêter main-forte ! 12
On y est ?… Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte ! 12
Le portier ouvre à deux battants.
Un coin du vieux Paris pittoresque lunaire paraît.
605 Ah !… Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux ; 12
Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus ; 12
Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène ; 12
Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine, 12
Comme un mystérieux et magique miroir, 12
610 Tremble… Et vous allez voir ce que vous allez voir ! 12
TOUS
A la porte de Nesle !
CYRANO,
debout sur le seuil.
A la porte de Nesle !
Se retournant avant de sortir, à la soubrette.
Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle, 12
Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ? 12
Il tire l'épée et, tranquillement.
C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis ! 12
Il sort. Le cortège, — Lignière zigzaguant en tête,
— puis les comédiennes aux bras des officiers,
— puis les comédiens gambadant, — se met en marche dans la nuit
au son des violons, et à la lueur falote des chandelles.
RIDEAU
Deuxième Acte
LA RÔTISSERIE DES POÈTES
La boutique de Ragueneau, rôtisseur-pâtissier, vaste ouvroir au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on aperçoit largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans les premières lueurs de l'aube.
A gauche, premier plan, comptoir surmonté d'un dais en fer forgé, auquel sont accrochés des oies, des canards, des paons blancs. Dans de grands vases de faïence de hauts bouquets de fleurs naïves, principalement des tournesols jaunes. Du même côté, second plan, immense cheminée devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont chacun supporte une petite marmite, les rôtis pleurent dans les lèchefrites.
A droite, premier plan avec porte. Deuxième plan, un escalier montant à une petite salle en soupente, dont on aperçoit l'intérieure par des volets ouverts ; une table y est dressée, un menu lustre flamand y luit : c'est un réduit où l'on va manger et boire. Une galerie de bois, faisant suite à l'escalier, semble mener à d'autres petites salles analogues.
Au milieu de la rôtisserie, un cercle en fer que l'on peut faire descendre avec une corde, et auquel de grosses pièces sont accrochées, fait un lustre gibier.
Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres étincellent. Des broches tournent. Des pièces montées pyramident. Des jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons effarés, d'énormes cuisiniers et de minuscules gâte-sauces. Foisonnement de bonnets à plume de poulet ou à aile de pintade. On apporte, sur des plaques de tôle et des clayons d'osier, des quinconces de brioches, des villages de petits-fours.
Des tables sont couvertes de gâteaux et de plats. D'autres entourées de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite, dans un coin, disparaît sous les papiers. Ragueneau y est assis au lever du rideau, il écrit.
Scène première
RAGUENEAU, PÂTISSIER, puis LISE. Ragueneau, à la petite table,
écrivant d'un air inspiré, et comptant sur ses doigts.
PREMIER PÂTISSIER,
apportant une pièce montée.
Fruits en nougat !
DEUXIÈME PÂTISSIER,
apportant un plat.
Flan !
TROISIÈME PÂTISSIER,
apportant un rôti paré de plumes.
Paon !
QUATRIÈME PÂTISSIER,
apportant une plaque de gâteaux.
Roinsoles !
CINQUIÈME PÂTISSIER,
apportant une sorte de terrine.
615 Bœuf en daube !
RAGUENEAU,
cessant d'écrire et levant la tête.
Sur les cuivres, déjà, glisse l'argent de l'aube ! 12
Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau ! 12
L'heure du luth viendra, — c'est l'heure du fourneau ! 12
Il se lève. — A un cuisinier.
Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte ! 12
LE CUISINIER
De combien ?
RAGUENEAU
De trois pieds.
Il passe.
LE CUISINIER
Hein !
PREMIER PÂTISSIER
La tarte !
DEUXIÈME PÂTISSIER
620 La tourte !
RAGUENEAU,
devant la cheminée.
Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants 12
N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments ! 12
A un pâtissier, lui montrant des pains.
Vous avez mal placé la fente de ces miches 12
Au milieu la césure, — entre les hémistiches ! 12
A un autre, lui montrant un pâté inachevé.
625 A ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit… 12
A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles.
Et toi, sur cette broche interminable, toi, 12
Le modeste poulet et la dinde superbe, 12
Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe 12
Alternait les grands vers avec les plus petits, 12
630 Et fais tourner au feu des strophes de rôtis ! 12
UN AUTRE APPRENTI,
s'avançant avec un plateau recouvert d'une assiette.
Maître, en pensant à vous, dans le four, j'ai fait cuire 12
Ceci, qui vous plaira, je l'espère.
Il découvre un plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.
RAGUENEAU,
ébloui.
Une lyre !
L'APPRENTI
En pâte de brioche.
RAGUENEAU,
ému.
Avec des fruits confits !
L'APPRENTI
Et les cordes, voyez, en sucre je les fis. 12
RAGUENEAU,
lui donnant de l'argent.
Va boire à ma santé !
Apercevant Lise qui entre.
635 Chut ! ma femme ! Circule,
Et cache cet argent !
A Lise, lui montrant la lyre d'un air gêné.
C'est beau ?
LISE
C'est ridicule !
Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.
RAGUENEAU
Des sacs ?… Bon. Merci.
Il les regarde.
Ciel ! Mes livres vénérés !
Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés ! 12
Pour en faire des sacs à mettre des croquantes… 12
640 Ah ! vous renouvelez Orphée et les bacchantes ! 12
LISE,
sèchement.
Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment 12
Ce que laissent ici, pour unique paiement, 12
Vos méchants écriveurs de lignes inégales ! 12
RAGUENEAU
Fourmi !… n'insulte pas ces divines cigales ! 12
LISE
645 Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami, 12
Vous ne m'appeliez pas bacchante, — ni fourmi ! 12
RAGUENEAU
Avec des vers, faire cela !
LISE
Pas autre chose.
RAGUENEAU
Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ? 12
Scène II
LES MÊMES, DEUX ENFANTS qui viennent d'entrer dans la pâtisserie.
RAGUENEAU
Vous désirez, petits ?
PREMIER ENFANT
Trois pâtés.
RAGUENEAU,
les servant.
Là, bien roux…
Et bien chauds.
DEUXIÈME ENFANT
650 S'il vous plaît, enveloppez-les-nous ?
RAGUENEAU,
saisi, à part.
Hélas ! un de mes sacs !
Aux enfants.
Que je les enveloppe ?…
Il prend un sac et au moment d'y mettre les pâtés, il lit.
« Tel Ulysse, le jour qu'il quitta Pénélope… » 12
Pas celui-ci !…
Il le met de côté et en prend un autre.
Au moment d'y mettre les pâtés, il lit.
« Le blond Phœbus… » Pas celui-là !
Même jeu.
LISE,
impatientée.
Eh bien ! qu'attendez-vous ?
RAGUENEAU
Voilà, voilà, voilà !
Il en prend un troisième et se résigne.
655 Le sonnet à Philis !… mais c'est dur tout de même ! 12
LISE
C'est heureux qu'il se soit décidé !
Haussant les épaules.
Nicodème !
Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.
RAGUENEAU,
profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants déjà à la porte.
Pst !… Petits !… Rendez-moi le sonnet à Philis, 12
Au lieu de trois pâtés je vous en donne six. 12
Les enfants lui rendent le sac,
prennent vivement les gâteaux et sortent.
Ragueneau, défripant le papier,
se met à lire en déclamant.
« Philis !…» Sur ce doux nom, une tache de beurre !… 12
« Philis !… !
Cyrano entre brusquement.
Scène III
RAGUENEAU, LISE, CYRANO,puis LE MOUSQUETAIRE.
CYRANO
Quelle heure est-il ?
RAGUENEAU,
le saluant avec empressement.
Six heures.
CYRANO,
avec émotion.
660 Dans une heure !
Il va et vient dans la boutique.
RAGUENEAU,
le suivant.
Bravo ? J'ai vu…
CYRANO
Quoi donc !
RAGUENEAU
Votre combat !…
CYRANO
Lequel ?
RAGUENEAU
Celui de l'Hôtel de Bourgogne !
CYRANO,
avec dédain.
Ah !… Le duel !…
RAGUENEAU,
admiratif.
Oui, le duel en vers !…
LISE
Il en a plein la bouche !
CYRANO
Allons ! tant mieux !
RAGUENEAU,
se fendant avec une broche qu'il a saisi.
« A la fin de l'envoi, je touche !…
665 A la fin de l'envoi, je touche !… » Que c'est beau ! 12
Avec un enthousiasme croissant.
« A la fin de l'envoi… »
CYRANO
Quelle heure, Ragueneau ?
RAGUENEAU,
restant fendu pour regarder l'horloge.
Six heures cinq !… « …Je touche ! »
Il se relève.
… Oh ! faire une ballade
LISE,
à Cyrano, qui en passant devant son comptoir
lui a serré distraitement la main.
Qu'avez-vous à la main ?
CYRANO
Rien. Une estafilade.
RAGUENEAU
Courûtes-vous quelque péril ?
CYRANO
Aucun péril.
LISE,
le menaçant du doigt.
Je crois que vous mentez !
CYRANO
670 Mon nez remuerait-il ?
Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme ! 12
Changeant de ton.
J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme, 12
Vous nous laisserez seuls.
RAGUENEAU
C'est que je ne peux pas ;
Mes rimeurs vont venir…
LISE,
ironique.
Pour leur premier repas.
CYRANO
675 Tu les éloigneras quand je te ferai signe… 12
L'heure ?
RAGUENEAU
Six heures dix.
CYRANO,
s'asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant du papier.
Une plume ?…
RAGUENEAU,
lui offrant celle qu'il a à son oreille.
De cygne.
UN MOUSQUETAIRE,
superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor.
Salut !
Lise remonte vivement vers lui.
CYRANO,
se retournant.
Qu'est-ce ?
RAGUENEAU
Un ami de ma femme. Un guerrier
Terrible, — à ce qu'il dit !…
CYRANO,
reprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau.
Chut !…
Écrire, — plier, —
A lui-même.
Lui donner, — me sauver…
Jetant la plume.
Lâche !… Mais que je meure,
Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot…
A Ragueneau
680 L'heure ?
RAGUENEAU
Six et quart !…
CYRANO,
frappant sa poitrine.
…un seul mot de tous ceux que j'ai là !
Tandis qu'en écrivant…
Il reprend la plume.
Eh bien ! écrivons-là,
Cette lettre d'amour qu'en moi-même j'ai faite 12
Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prête, 12
685 Et que mettant mon âme à côté du papier, 12
Je n'ai tout simplement qu'à la recopier. 12
Il écrit. Derrière le vitrage de la porte
on voit s'agiter des silhouettes maigres et hésitantes.
Scène IV
RAGUENEAU, LISE, LE MOUSQUETAIRE, CYRANO, à la petite table écrivant,
LES POÈTES, vêtus de noir,les bas tombants, couverts de boue.
LISE
entrant, à Ragueneau
Les voici vos crottés !
PREMIER POÈTE,
entrant, à Ragueneau.
Confrère !…
DEUXIÈME POÈTE,
de même, lui secouant les mains.
Cher confrère !
TROISIÈME POÈTE
Aigle des pâtissiers !
Il renifle.
Ça sent bon dans votre aire.
QUATRIÈME POÈTE
O Phœbus-Rôtisseur !
CINQUIÈME POÈTE
Apollon maître-queux !…
RAGUENEAU,
entouré, embrassé, secoué.
690 Comme on est tout de suite à son aise avec eux !… 12
PREMIER POÈTE
Nous fûmes retardés par la foule attroupée 12
A la porte de Nesle !…
DEUXIÈME POÈTE
Ouverts à coups d'épée,
Huit malandrins sanglants illustraient les pavés ! 12
CYRANO,
levant une seconde la tête.
Huit ?… Tiens, je croyais sept.
Il reprend sa lettre.
RAGUENEAU,
à Cyrano.
Est-ce que vous savez
Le héros du combat ?
CYRANO,
négligemment.
Moi ?… Non !
LISE,
au mousquetaire.
Et vous ?
LE MOUSQUETAIRE,
se frisant la moustache.
695 Peut-être !
CYRANO,
écrivant, à part, on l'entend murmurer de temps en temps.
Je vous aime…
PREMIER POÈTE
Un seul homme, assurait-on, sut mettre
Toute une bande en fuite !…
DEUXIÈME POÈTE
Oh ! c'était curieux !
Des piques, des bâtons jonchaient le sol !…
CYRANO,
écrivant.
vos yeux…
TROISIÈME POÈTE
On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfèvres ! 12
PREMIER POÈTE
Sapristi ! ce dut être féroce…
CYRANO,
même jeu.
700 vos lèvres…
PREMIER POÈTE
Un terrible géant, l'auteur de ces exploits ! 12
CYRANO,
même jeu.
Et je m'évanouis de peur quand je vous vois. 12
DEUXIÈME POÈTE,
happant un gâteau.
Qu'as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?
CYRANO,
même jeu.
… qui vous aime…
Il s'arrête au moment de signer, et se lève,
mettant sa lettre dans son pourpoint.
Pas besoin de signer. Je la donne moi-même. 12
RAGUENEAU,
au deuxième poète.
J'ai mis une recette en vers.
TROISIÈME POÈTE,
s'installant près d'un plateau de choux à la crème.
705 Oyons ces vers !
QUATRIÈME POÈTE,
regardant une brioche qu'il a prise.
Cette brioche a mis son bonnet de travers. 12
Il la décoiffe d'un coup de dent.
PREMIER POÈTE
Ce pain d'épice suit le rimeur famélique, 12
De ses yeux en amande aux sourcils d'angélique ! 12
Il happe le morceau de pain d'épice.
DEUXIÈME POÈTE
Nous écoutons.
TROISIÈME POÈTE,
serrant légèrement un chou entre ses doigts.
Ce chou bave sa crème. Il rit.
DEUXIÈME POÈTE,
mordant à même la grande lyre de pâtisserie.
710 Pour la première fois la Lyre me nourrit ! 12
RAGUENEAU,
qui s'est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet, pris une pose.
Une recette en vers…
DEUXIÈME POÈTE,
au premier, lui donnant un coup de coude.
Tu déjeunes ?
PREMIER POÈTE,
au deuxième.
Tu dînes !
RAGUENEAU
Comment on fait les tartelettes amandines. 12
Battez, pour qu'ils soient mousseux, 7
Quelques œufs ; 3
715 Incorporez à leur mousse 7
Un jus de cédrat choisi ; 7
Versez-y 3
Un bon lait d'amande douce ; 7
Mettez de la pâte à flan 7
720 Dans le flanc 3
De moules à tartelette ; 7
D'un doigt preste, abricotez 7
Les côtés ; 3
Versez goutte à gouttelette 7
725 Votre mousse en ces puits, puis. 7
Que ces puits 3
Passent au four, et, blondines, 7
Sortant en gais troupelets, 7
Ce sont les 3
730 Tartelettes amandines ! 7
LES POÈTES,
la bouche pleine.
Exquis ! Délicieux !
UN POÈTE,
s'étouffant.
Homph !
Ils remontent vers le fond, en mangeant.
Cyrano qui a observé s'avance vers Ragueneau.
CYRANO
Bercés par ta voix,
Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent ?
RAGUENEAU,
plus bas, avec un sourire.
Je le vois…
Sans regarder, de peur que cela ne les trouble ; 12
Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double, 12
735 Puisque je satisfais un doux faible que j'ai 12
Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé ! 12
CYRANO,
lui frappant sur l'épaule.
Toi tu me plais !…
Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un peu brusquement.
Hé là, Lise ?
Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et descend vers Cyrano.
Ce capitaine…
Vous assiège ?
LISE,
offensée.
Oh ! mes yeux, d'une œillade hautaine,
Savent vaincre quiconque attaque mes vertus. 12
CYRANO
740 Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus. 12
LISE,
suffoquée.
Mais…
CYRANO,
nettement.
Ragueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise,
Je défends que quelqu'un le ridicoculise. 12
LISE
Mais…
CYRANO,
qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant.
A bon entendeur…
Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation,
à la porte du fond, après avoir regardé l'horloge
LISE,
au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano.
Vraiment, vous m'étonnez !…
Répondez… sur son nez…
LE MOUSQUETAIRE
Sur son nez… sur son nez…
Il s'éloigne vivement, Lise le suit.
CYRANO,
de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d'emmener les poètes.
Pst !…
RAGUENEAU,
montrant aux poètes la porte de droite.
Nous serons bien mieux par là…
CYRANO,
s'impatientant.
Pst ! pst !…
RAGUENEAU,
les entraînant.
745 Pour lire
Des vers…
PREMIER POÈTE,
désespéré, la bouche pleine.
Mais les gâteaux !…
DEUXIÈME POÈTE
Emportons-les !
Il sortent tous derrière Ragueneau, processionnellement,
et après avoir fait une rafle de plateaux.
Scène V
CYRANO, ROXANE, LA DUÈGNE
CYRANO
Je tire
Ma lettre si je sens seulement qu'il y a 12
Le moindre espoir !…
Roxane, masquée, suivie de la duègne,
paraît derrière le vitrage.
Il ouvre vivement la porte.
Entrez !…
Marchant sur la duègne.
Vous, deux mots duègna !
LA DUÈGNE
Quatre.
CYRANO
Êtes-vous gourmande ?
LA DUÈGNE
A m'en rendre malade.
CYRANO,
prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir.
750 Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade… 12
LA DUÈGNE,
piteuse.
Heu !…
CYRANO
…que je vous remplis de darioles.
LA DUÈGNE,
changeant de figure.
Hou !
CYRANO
Aimez-vous le gâteau qu'on nomme petit chou ? 12
LA DUÈGNE,
avec dignité.
Monsieur, j'en fais état, lorsqu'il est à la crème. 12
CYRANO
J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème 12
755 De Saint-Amand ! Et dans ces vers de Chapelain 12
Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin. 12
— Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ?
LA DUÈGNE
J'en suis férue !
CYRANO,
lui chargeant les bras de sacs remplis.
Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue. 12
LA DUÈGNE
Mais…
CYRANO,
la poussant dehors.
Et ne revenez qu'après avoir fini !
Il referme la porte, redescend vers Roxane,
et s'arrête, découvert, à une distance respectueuse.
Scène VI
CYRANO, ROXANE, LA DUÈGNE, un instant.
CYRANO
760 Que l'instant entre tous les instants soit béni, 12
Où, cessant d'oublier qu'humblement je respire 12
Vous venez jusqu'ici pour me dire… me dire ?… 12
ROXANE,
qui s'est démasquée.
Mais tout d'abord merci, car ce drôle, ce fat 12
Qu'au brave jeu d'épée, hier, vous avez fait mat, 12
C'est lui qu'un grand seigneur… épris de moi…
CYRANO
765 De Guiche ?
ROXANE,
baissant les yeux.
Cherchait à m'imposer… comme mari…
CYRANO
Postiche ?
Saluant.
Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux, 12
Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux. 12
ROXANE
Puis… je voulais… Mais pour l'aveu que je viens faire, 12
770 Il faut que je revoie en vous le… presque frère, 12
Avec qui je jouais, dans le parc-près du lac !… 12
CYRANO
Oui… Vous veniez tous les étés à Bergerac !… 12
ROXANE
Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées… 12
CYRANO
Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées ! 12
ROXANE
C'était le temps des jeux…
CYRANO
775 Des mûrons aigrelets…
ROXANE
Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !… 12
CYRANO
Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine… 12
ROXANE
J'étais jolie, alors ?
CYRANO
Vous n'étiez pas vilaine.
ROXANE
Parfois, la main en sang de quelque grimpement, 12
780 Vous accourriez ! — Alors, jouant à la maman, 12
Je disais d'une voix qui tâchait d'être dure 12
Elle lui prend la main.
« Qu'est-ce que c'est encor que cette égratignure ? » 12
Elle s'arrête stupéfaite.
Oh ! C'est trop fort ! Et celle-ci !
Cyrano veut retirer sa main.
Non ! montrez-la !
Hein ? à votre âge, encor ! — Où t'es-tu fait cela ? 12
CYRANO
785 En jouant, du côté de la porte de Nesle. 12
ROXANE,
s'asseyant à une table, et trempant son mouchoir dans un verre d'eau.
>Donnez !
CYRANO,
s'asseyant aussi.
Si gentiment ! Si gaiement maternelle !
ROXANE
Et, dites-moi, — pendant que j'ôte un peu le sang, — 12
Ils étaient contre vous ?
CYRANO
Oh ! pas tout à fait cent.
ROXANE
Racontez !
CYRANO
Non. Laissez. Mais vous, dites la chose
Que vous n'osiez tantôt me dire…
ROXANE,
sans quitter sa main.
790 A présent j'ose,
Car le passé m'encouragea de son parfum ! 12
Oui, j'ose maintenant. Voilà. J'aime quelqu'un. 12
CYRANO
Ah !…
ROXANE
Qui ne le sait pas d'ailleurs.
CYRANO ;
Ah !…
ROXANE
Pas encore.
CYRANO
Ah !…
ROXANE
Mais qui va bientôt le savoir, s'il l'ignore.
CYRANO
Ah !…
ROXANE
795 Un pauvre garçon qui jusqu'ici m'aima
Timidement, de loin, sans oser le dire…
CYRANO
Ah !…
ROXANE
Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre. — 12
Mais moi j'ai vu trembler les aveux sur sa lèvre. 12
CYRANO
Ah !…
ROXANE,
achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir.
Et figurez-vous, tenez, que, justement
800 Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment ! 12
CYRANO
Ah !…
ROXANE,
riant.
Puisqu'il est cadet dans votre compagnie !
CYRANO
Ah !…
ROXANE
Il a sur son front de l'esprit, du génie,
Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau…
CYRANO,
se levant tout pâle.
Beau !
ROXANE
Quoi ? Qu'avez-vous ?
CYRANO
Moi, rien… c'est… c'est…
Il montre sa main, avec un sourire.
C'est ce bobo.
ROXANE
805 Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die 12
Que je ne l'ai jamais vu qu'à la Comédie… 12
CYRANO
Vous ne vous êtes donc pas parlé ?
ROXANE
Nos yeux seuls.
CYRANO
Mais comment savez-vous, alors ?
ROXANE
Sous les tilleuls
De la place Royale, on cause… Des bavardes 12
M'ont renseignée…
CYRANO
Il est cadet ?
ROXANE
810 Cadet aux gardes.
CYRANO
Son nom ?
ROXANE
Baron Christian de Neuvillette.
CYRANO
Hein ?…
Il n'est pas aux cadets.
ROXANE
Si, depuis ce matin
Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.
CYRANO
Vite,
Vite, on lance son cœur !… Mais ma pauvre petite… 12
LA DUÈGNE,
ouvrant la porte du fond.
815 J'ai fini les gâteaux , monsieur de Bergerac ! 12
CYRANO
Eh bien ! lisez les vers imprimés sur le sac ! 12
La duègne disparaît.
…Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage, 12
Bel esprit, — si c'était un profane, un sauvage. 12
ROXANE
Non, il a les cheveux d'un héros de d'Urfé ! 12
CYRANO
820 S'il était aussi maldisant que bien coiffé ! 12
ROXANE
Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine ! 12
CYRANO
Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine. 12
— Mais si c'était un sot !…
ROXANE,
frappant du pied.
Eh bien ! j'en mourrais, là !
CYRANO,
après un temps.
Vous m'avez fait venir pour me dire cela ? 12
825 Je n'en sens pas très bien l'utilité, madame. 12
ROXANE
Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'âme, 12
Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons 12
Dans votre compagnie…
CYRANO
Et que nous provoquons
Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre 12
830 Parmi les purs Gascons que nous sommes, sans l'être ? 12
C'est ce qu'on vous a dit ?
ROXANE
Et vous pensez si j'ai
Tremblé pour lui !
CYRANO,
entre ses dents.
Non sans raison !
ROXANE
Mais j'ai songé
Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes, 12
Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes, — 12
835 J'ai songé : s'il voulait, lui que tous ils craindront… 12
CYRANO
C'est bien, je défendrai votre petit baron. 12
ROXANE
Oh, n'est-ce pas que vous allez me le défendre ? 12
J'ai toujours eu pour vous une amitié si tendre. 12
CYRANO
Oui, oui.
ROXANE
Vous serez son ami ?
CYRANO
Je le serai.
ROXANE
Et jamais il n'aura de duel ?
CYRANO
840 C'est juré.
ROXANE
Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille. 12
Elle remet vivement son masque, une dentelle
sur son front, et, distraitement.
Mais vous ne m'avez pas raconté la bataille 12
De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !… 12
— Dites-lui qu'il m'écrive.
Elle lui envoie un petit baiser de la main.
Oh ! je vous aime !
CYRANO
Oui, oui.
ROXANE
845 Cent hommes contre vous ? Allons adieu.-Nous sommes 12
De grands amis !
CYRANO
Oui, oui.
ROXANE
Qu'il m'écrive ! — Cent hommes ! —
Vous me direz plus tard. Maintenant je ne puis. 12
Cent hommes ! Quel courage !
CYRANO,
la saluant.
Oh ! j'ai fait mieux depuis.
Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre.
Un silence. La porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe la tête.
Scène VII
Scène VII — CYRANO, RAGUENEAU, LES POÈTES,
CARBON DE CASTEL-JALOUX, LES CADETS,
LA FOULE, etc., puis DE GUICHE.
RAGUENEAU
Peut-on rentrer ?
CYRANO,
sans bouger.
Oui…
Ragueneau fait signe et ses amis rentrent.
En même temps, à la porte du fond paraît
Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux gardes,
qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.
CARBON DE CASTEL-JALOUX
Le voilà !
CYRANO,
levant la tête.
Mon capitaine…
CARBON,
exultant.
850 Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine 12
De mes cadets sont là !…
CYRANO,
reculant.
Mais…
CARBON,
voulant l'entraîner.
Viens ! on veut te voir !
CYRANO
Non !
CARBON
Ils boivent en face, à la Croix du Trahoir.
CYRANO
Je…
CARBON,
remontant à la porte, et criant à la cantonade, d'une voix de tonnerre.
Le héros refuse. Il est d'humeur bourrue !
UNE VOIX,
au dehors.
Ah ! Sandious !
Tumulte au dehors, bruits d'épées et de bottes qui se rapprochent.
CARBON,
se frottant les mains.
Les voici qui traversent la rue !…
LES CADETS,
entrant dans la rôtisserie.
855 Mille dious ! — Capdedious ! — Mordious ! — Pocapdedious ! 12
RAGUENEAU,
reculant épouvanté.
Messieurs, vous êtes donc tous de Gascogne !
LES CADETS
Tous !
UN CADET,
à Cyrano.
Bravo !
CYRANO
Baron !
UN AUTRE,
lui secouant les mains.
Vivat !
CYRANO
Baron !
TROISIÈME CADET
Que je t'embrasse !
CYRANO
Baron !…
PLUSIEURS GASCONS
Embrassons-le !
CYRANO,
ne sachant auquel répondre.
Baron… baron… de grâce…
RAGUENEAU
Vous êtes tous barons, messieurs ?
LES CADETS
Tous ?
RAGUENEAU
Le sont-ils ?…
PREMIER CADET
860 On ferait une tour rien qu'avec nos tortils ! 12
LE BRET,
entrant, et courant à Cyrano.
On te cherche ! Une foule en délire conduite 12
Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite… 12
CYRANO,
épouvanté.
Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?…
LE BRET,
se frottant les mains.
Si !
UN BOURGEOIS,
entrant suivi d'un groupe.
Monsieur, tout le Marais se fait porter ici ! 12
Au dehors la rue s'est remplie de monde.
Des chaises à porteurs, des carrosses s'arrêtent.
LE BRET,
bas, souriant, à Cyrano.
Et Roxane ?
CYRANO,
vivement.
Tais-toi !
LA FOULE,
criant dehors.
Cyrano !…
Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.
RAGUENEAU,
debout sur une table.
865 Ma boutique
Est envahie ! On casse tout ! C'est magnifique ! 12
DES GENS,
autour de Cyrano.
Mon ami… mon ami…
CYRANO
Je n'avais pas hier
Tant d'amis !…
LE BRET,
ravi.
Le succès !
UN PETIT MARQUIS,
accourant, les mains tendues.
Si tu savais, mon cher…
CYRANO
Si tu ?… Tu ?… Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardâmes ? 12
UN AUTRE
870 Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames 12
Qui là, dans mon carrosse…
CYRANO,
froidement.
Et vous d'abord, à moi,
Qui vous présentera ?
LE BRET,
stupéfait.
Mais qu'as-tu donc ?
CYRANO
Tais-toi !
UN HOMME DE LETTRE,
avec une écritoire.
Puis-je avoir des détails sur ?…
CYRANO
Non.
LE BRET,
lui poussant le coude.
C'est Théophraste
Renaudot ! l'inventeur de la gazette.
CYRANO
Baste !
LE BRET
875 Cette feuille où l'on fait tant de choses tenir ! 12
On dit que cette idée a beaucoup d'avenir ! 12
LE POÈTE,
s'avançant.
Monsieur…
CYRANO
Encor !
LE POÈTE
Je veux faire un pentacrostiche
Sur votre nom…
QUELQU'UN,
s'avançant encore.
Monsieur…
CYRANO
Assez !
Mouvement. On se range. De Guiche paraît escorté d'officiers.
Cuigy, Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano
à la fin du premier acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.
CUIGY,
à Cyrano.
Monsieur de Guiche !
Murmure. Tout le monde se range.
Vient de la part du maréchal de Gassion ! 12
DE GUICHE,
saluant Cyrano.
880 …Qui tient à vous mander son admiration 12
Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre. 12
LA FOULE
Bravo !…
CYRANO,
s'inclinant.
Le maréchal s'y connaît en bravoure.
DE GUICHE
Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs 12
N'avaient pu lui jurer l'avoir vu.
CUIGY
De nos yeux.
LE BRET,
bas à Cyrano, qui a l'air absent.
Mais…
CYRANO
Tais-toi !
LE BRET
Tu parais souffrir !
CYRANO,
tressaillant et se redressant vivement.
885 Devant ce monde ?…
Sa moustache se hérisse ; il poitrine.
Moi souffrir ?… Tu vas voir !
DE GUICHE,
auquel Cuigy a parlé à l'oreille.
Votre carrière abonde
De beaux exploits, déjà. — Vous servez chez ces fous 12
De gascons, n'est-ce pas ?
CYRANO
Aux cadets, oui.
UN CADET,
d'une voix terrible.
Chez nous !
DE GUICHE,
regardant les Gascons, rangés derrière Cyrano.
Ah ! ah !… Tous ces messieurs à la mine hautaine, 12
Ce sont donc les fameux ?…
CARBON DE CASTEL-JALOUX
Cyrano !
CYRANO
890 Capitaine ?
CARBON
Puisque ma compagnie est, je crois, au complet, 12
Veuillez la présenter au comte, s'il vous plaît. 12
CYRANO,
faisant deux pas vers De Guiche, et montrant les cadets.
Ce sont les cadets de Gascogne 8
De Carbon de Castel-Jaloux ; 8
895 Bretteurs et menteurs sans vergogne, 8
Ce sont les cadets de Gascogne ! 8
Parlant blason, lambel, bastogne, 8
Tous plus nobles que des filous, 8
Ce sont les cadets de Gascogne 8
900 De Carbon de Castel-Jaloux 8
Œil d'aigle, jambe de cigogne, 8
Moustache de chat, dents de loups, 8
Fendant la canaille qui grogne, 8
Œil d'aigle, jambe de cigogne, 8
905 Ils vont, — coiffés d'un vieux vigogne 8
Dont la plume cache les trous ! — 8
Œil d'aigle, jambe de cigogne, 8
Moustache de chat, dents de loups ! 8
Perce-Bedaine et Casse-Trogne 8
910 Sont leurs sobriquets les plus doux ; 8
De gloire, leur âme est ivrogne ! 8
Perce-Bedaine et Casse-Trogne, 8
Dans tous les endroits où l'on cogne 8
Ils se donnent des rendez-vous… 8
915 Perce-Bedaine et Casse-Trogne 8
Sont leurs sobriquets les plus doux ! 8
Voici les cadets de Gascogne 8
Qui font cocus tous les jaloux ! 8
O femme, adorable carogne, 8
920 Voici les cadets de Gascogne ! 8
Que le vieil époux se renfrogne 8
Sonnez, clairons ! chantez, coucous ! 8
Voici les cadets de Gascogne 8
Qui font cocus tous les jaloux ! 8
DE GUICHE,
nonchalamment assis dans un fauteuil
que Ragueneau a vite apporté.
925 Un poète est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne. 12
— Voulez-vous être à moi ?
CYRANO
Non, Monsieur, à personne.
DE GUICHE
Votre verve amusa mon oncle Richelieu, 12
Hier. Je veux vous servir auprès de lui.
LE BRET,
ébloui.
Grand Dieu !
DE GUICHE
Vous avez bien rimé cinq actes, j'imagine ? 12
LE BRET,
à l'oreille de Cyrano.
930 Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine ! 12
DE GUICHE
Portez-les-lui.
CYRANO,
tenté et un peu charmé.
Vraiment…
DE GUICHE
Il est des plus experts.
Il vous corrigera seulement quelques vers… 12
CYRANO,
dont le visage s'est immédiatement rembruni.
Impossible, Monsieur ; mon sang se coagule 12
En pensant qu'on y peut changer une virgule. 12
DE GUICHE
935 Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher, 12
Il le paye très cher.
CYRANO
Il le paye moins cher
Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime, 12
Je me le paye, en me le chantant à moi-même ! 12
DE GUICHE
Vous êtes fier.
CYRANO
Vraiment, vous l'avez remarqué ?
UN CADET,
entrant avec, enfilés à son épée, des chapeaux
aux plumets miteux, aux coiffes trouées, défoncées.
940 Regarde, Cyrano ! ce matin, sur le quai, 12
Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes ! 12
Les feutres des fuyards !…
CARBON
Des dépouilles opimes !
TOUT LE MONDE,
riant.
Ah ! Ah ! Ah !
CUIGY
Celui qui posta ces gueux, ma foi,
Doit rager aujourd'hui.
BRISSAILLE
Sait-on qui c'est ?
DE GUICHE
C'est moi.
Les rires s'arrêtent.
945 Je les avais chargés de châtier, — besogne 12
Qu'on ne fait pas soi-même, — un rimailleur ivrogne. 12
Silence gêné.
LE CADET,
à mi-voix, à Cyrano, lui montrant les feutres.
Que faut-il qu'on en fasse ? Ils sont gras… Un salmis ? 12
CYRANO,
prenant l'épée où ils sont enfilés, et les faisant,
dans un salut, tous glisser aux pieds de De Guiche.
Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ? 12
DE GUICHE,
se levant et d'une voix brève.
Ma chaise et mes porteurs, tout de suite : je monte. 12
A Cyrano, violemment.
Vous, Monsieur !…
UNE VOIX,
dans la rue, criant.
950 Les porteurs de monseigneur le comte
De Guiche !
DE GUICHE,
qui s'est dominé, avec un sourire.
… Avez-vous lu Don Quichot ?
CYRANO
Je l'ai lu.
Et me découvre au nom de cet hurluberlu. 12
DE GUICHE
Veuillez donc méditer alors…
UN PORTEUR,
paraissant au fond.
Voici la chaise.
DE GUICHE
Sur le chapitre des moulins !
CYRANO,
saluant.
Chapitre treize.
DE GUICHE
955 Car lorsqu'on les attaque, il arrive souvent… 12
CYRANO
J'attaque donc des gens qui tournent à tout vent ? 12
DE GUICHE
Qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles 12
Vous lance dans la boue !…
CYRANO
Ou bien dans les étoiles !
De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs
s'éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.
Scène VIII
CYRANO, LE BRET, LES CADETS, qui se sont attablés à droite
et à gauche et auxquels on sert à boire et à manger.
CYRANO,
saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer
Messieurs… Messieurs… Messieurs…
LE BRET,
désolé, redescendant, les bras au ciel.
Ah ! dans quels jolis draps…
CYRANO
Oh ! toi ! tu vas grogner !
LE BRET
960 Enfin, tu conviendras
Qu'assassiner toujours la chance passagère, 12
Devient exagéré.
CYRANO
Hé bien oui, j'exagère !
LE BRET,
triomphant.
Ah !
CYRANO
Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi,
Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi. 12
LE BRET
965 Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire 12
La fortune et la gloire…
CYRANO
Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron, 12
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc 12
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce, 12
970 Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ? 12
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font, 12
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon 12
Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre, 12
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ? 12
975 Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ? 12
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau 12
Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ? 12
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?… 12
Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou 12
980 Cependant que, de l'autre, on arrose le chou, 12
Et donneur de séné par désir de rhubarbe, 12
Avoir un encensoir, toujours, dans quelque barbe ? 12
Non, merci ! Se pousser de giron en giron, 12
Devenir un petit grand homme dans un rond, 12
985 Et naviguer, avec des madrigaux pour rames, 12
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ? 12
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy 12
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci ! 12
S'aller faire nommer pape par les conciles 12
990 Que dans les cabarets tiennent des imbéciles ? 12
Non, merci ! Travailler à se construire un nom 12
Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non, 12
Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ? 12
Être terrorisé par de vagues gazettes, 12
995 Et se dire sans cesse : « Oh, pourvu que je sois 12
Dans les petits papiers du Mercure François ? » 12
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême, 12
Préférer faire une visite qu'un poème, 12
Rédiger des placets, se faire présenter ? 12
1000 Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter, 12
Rêver, rire, passer, être seul, être libre, 12
Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre, 12
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers, 12
Pour un oui, pour un non, se battre, — ou faire un vers ! 12
1005 Travailler sans souci de gloire ou de fortune, 12
A tel voyage, auquel on pense, dans la lune ! 12
N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît, 12
Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit, 12
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, 12
1010 Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! 12
Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard, 12
Ne pas être obligé d'en rien rendre à César, 12
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite, 12
Bref, dédaignant d'être le lierre parasite, 12
1015 Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul, 12
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! 12
LE BRET
Tout seul, soit ! mais non pas contre tous ! Comment diable 12
As-tu donc contracté la manie effroyable 12
De te faire toujours, partout, des ennemis ? 12
CYRANO
1020 A force de vous voir vous faire des amis, 12
Et rire à ces amis dont vous avez des foules, 12
D'une bouche empruntée au derrière des poules ! 12
J'aime raréfier sur mes pas les saluts, 12
Et m'écrie avec joie : un ennemi de plus ! 12
LE BRET
Quelle aberration !
CYRANO
1025 Eh bien ! oui, c'est mon vice.
Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse. 12
Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux 12
Sous la pistolétade excitante des yeux ! 12
Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches 12
1030 Le fiel des envieux et la bave des lâches ! 12
— Vous, la molle amitié dont vous vous entourez, 12
Ressemble à ces grands cols d'Italie, ajourés 12
Et flottants, dans lesquels votre cou s'effémine 12
On y est plus à l'aise… et de moins haute mine, 12
1035 Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi, 12
S'abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi, 12
La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprête 12
La fraise dont l'empois force à lever la tête ; 12
Chaque ennemi de plus est un nouveau godron 12
1040 Qui m'ajoute une gêne, et m'ajoute un rayon 12
Car, pareille en tous points à la fraise espagnole, 12
La Haine est un carcan, mais c'est une auréole ! 12
LE BRET,
après un silence, passant son bras sous le sien.
Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais tout bas, 12
Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas ! 12
CYRANO,
vivement.
Tais-toi !
Depuis un moment, Christian est entré, s'est mêlé aux cadets ;
ceux-ci ne lui adressent pas la parole ; il a fini par s'asseoir
seul à une petite table où Lise le sert.
Scène IX
CYRANO, LE BRET, LES CADETS, CHRISTIAN DE NEUVILLETTE.
UN CADET,
assis à une table du fond, le verre en main
Hé ! Cyrano !
Cyrano se retourne.
Le récit ?
CYRANO
1045 Tout à l'heure !
Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.
LE CADET,
se levant, et descendant.
Le récit du combat ! Ce sera la meilleure 12
Leçon
Il s'arrête devant la table où est Christian.
pour ce timide apprentif !
CHRISTIAN,
levant la tête.
Apprentif ?
UN AUTRE CADET
Oui, septentrional maladif !
CHRISTIAN
Maladif ?
PREMIER CADET,
goguenard.
Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose 12
1050 C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause 12
Pas plus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu ! 12
CHRISTIAN
Qu'est-ce ?
UN AUTRE CADET,
d'une voix terrible.
Regardez-moi !
Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez.
M'avez-vous entendu ?
CHRISTIAN
Ah ! c'est le…
UN AUTRE
Chut !… jamais ce mot ne se profère !
Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.
Ou c'est à lui, là-bas, que l'on aurait affaire ! 12
UN AUTRE,
qui, pendant qu'il était tourné vers les premiers,
est venu sans bruit s'asseoir sur la table, dans son dos.
1055 Deux nasillard par lui furent exterminés 12
Parce qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez ! 12
UN AUTRE,
d'une voix caverneuse, surgissant de sous la table
où il s'est glissé à quatre pattes.
On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge, 12
La moindre allusion au fatal cartilage ! 12
UN AUTRE,
lui posant la main sur l'épaule.
Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul ! 12
1060 Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul ! 12
Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent.
Il se lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant
avec un officier, a l'air de ne rien voir.
CHRISTIAN
Capitaine !
CARBON,
se retournant et le toisant.
Monsieur ?
CHRISTIAN
Que fait-on quand on trouve
Des méridionaux trop vantard ?…
CARBON
On leur prouve
Qu'on peut être du Nord et courageux.
Il lui tourne le dos.
CHRISTIAN
Merci.
PREMIER CADET,
à Cyrano.
Maintenant, ton récit !
TOUS
Son récit !
CYRANO,
redescendant vers eux.
Mon récit ?…
Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui,
tendent le col. Christian s'est mis à cheval sur une chaise.
1065 Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre. 12
La lune, dans le ciel, luisait comme une montre, 12
Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger 12
S'étant mis à passer un coton nuager 12
Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde, 12
1070 Il se fit une nuit la plus noire du monde, 12
Et les quais n'étant pas du tout illuminés, 12
Mordious ! on n'y voyait pas plus loin…
CHRISTIAN
Que son nez.
Silence. Tout le monde se lève lentement. On regarde Cyrano
avec terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.
CYRANO
Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ?
UN CADET,
à mi-voix.
C'est un homme
Arrivé ce matin.
CYRANO,
faisant un pas vers Christian.
Ce matin ?
CARBON,
à mi-voix.
Il se nomme
Le baron de Neuvil…
CYRANO,
vivement, s'arrêtant.
Ah ! c'est bien…
Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian.
Je…
Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde.
1075 Très bien…
Il reprend.
Je disais donc…
Avec un éclat de rage dans la voix.
Mordious !…
Il continue d'un ton naturel.
que l'on n'y voyait rien.
Stupeur. On se rassied en se regardant.
Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince 12
J'allais mécontenter quelque grand, quelque prince, 12
Qui m'aurait sûrement…
CHRISTIAN
Dans le nez…
Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.
CYRANO,
d'une voix étranglée.
Une dent, —
1080 Qui m'aurait une dent… et qu'en somme, imprudent, 12
J'allais fourrer…
CHRISTIAN
Le nez…
CYRANO
Le doigt… entre l'écorce
Et l'arbre, car ce grand pouvait être de force 12
A me faire donner…
CHRISTIAN
Sur le nez…
CYRANO,
essuyant la sueur à son front.
Sur les doigts.
— Mais j'ajoutai : Marche, Gascon, fais ce que dois ! 12
1085 Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde, 12
Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte…
CHRISTIAN
Une nasarde.
CYRANO
Je la pare et soudain me trouve…
CHRISTIAN
Nez à nez…
CYRANO,
bondissant vers lui.
Ventre-Saint-Gris !
Tous les Gascons se précipitent pour voir ;
arrivé sur Christian, il se maîtrise et continue.
avec cent braillards avinés
Qui puaient…
CHRISTIAN
A plein nez…
CYRANO,
blême et souriant.
L'oignon et la litharge !
Je bondis, front baissé…
CHRISTIAN
Nez au vent !
CYRANO
1090 Et je charge !
J'en estomaque deux ! J'en empale un tout vif ! 12
Quelqu'un m'ajuste : Paf ! et je riposte…
CHRISTIAN
Pif !
CYRANO,
éclatant.
Tonnerre ! Sortez tous !
Tous les cadets se précipitent vers les portes.
PREMIER CADET
C'est le réveil du tigre !
CYRANO
Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !
DEUXIÈME CADET
Bigre !
On va le retrouver en hachis !
RAGUENEAU
1095 En hachis ?
UN AUTRE CADET
Dans un de vos pâtés !
RAGUENEAU
Je sens que je blanchis,
Et que je m'amollis comme une serviette ! 12
CARBON
Sortons !
UN AUTRE
Il n'en va pas laisser une miette !
UN AUTRE
Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi ! 12
UN AUTRE,
refermant la porte de droite.
Quelque chose d'épouvantable !
Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent.
Il se lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant

avec un officier, a l'air de ne rien voir.
Scène X
CYRANO, CHRISTIAN
CYRANO
1100 Embrasse-moi !
CHRISTIAN
Monsieur…
CYRANO
Brave.
CHRISTIAN
Ah çà ! mais !…
CYRANO
Très brave. Je préfère.
CHRISTIAN
Me direz-vous ?…
CYRANO
Embrasse-moi. Je suis son frère.
CHRISTIAN
De qui ?
CYRANO
Mais d'elle !
CHRISTIAN
Hein ?…
CYRANO
Mais de Roxane !
CHRISTIAN,
courant à lui.
Ciel !
Vous, son frère ?
CYRANO
Ou tout comme : un cousin fraternel.
CHRISTIAN
Elle vous a ?…
CYRANO
Tout dit !
CHRISTIAN
M'aime-t-elle ?
CYRANO
1105 Peut-être !
CHRISTIAN,
lui prenant les mains.
Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître ! 12
CYRANO
Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain. 12
CHRISTIAN
Pardonnez-moi…
CYRANO,
le regardant, et lui mettant la main sur l'épaule.
C'est vrai qu'il est beau, le gredin !
CHRISTIAN
Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire ! 12
CYRANO
Mais tous ces nez que vous m'avez…
CHRISTIAN
1110 Je les retire !
CYRANO
Roxane attend ce soir une lettre…
CHRISTIAN
Hélas !
CYRANO
Quoi !
CHRISTIAN
C'est me perdre que de cesser de rester coi ! 12
CYRANO
Comment ?
CHRISTIAN
Las ! je suis sot à m'en tuer de honte !
CYRANO
Mais non, tu ne l'es pas puisque tu t'en rends compte. 12
1115 D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqué comme un sot. 12
CHRISTIAN
Bah ! on trouve des mots quand on monte à l'assaut ! 12
Oui, j'ai certain esprit facile et militaire, 12
Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire. 12
Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés… 12
CYRANO
1120 Leurs cœurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ? 12
CHRISTIAN
Non ! car je suis de ceux, — je le sais… et je tremble ! — 12
Qui ne savent parler d'amour.
CYRANO
Tiens !… Il me semble
Que si l'on eût pris soin de me mieux modeler, 12
J'aurais été de ceux qui savent en parler. 12
CHRISTIAN
1125 Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce ! 12
CYRANO
Être un joli petit mousquetaire qui passe ! 12
CHRISTIAN
Roxane est précieuse et sûrement je vais 12
Désillusionner Roxane !
CYRANO,
regardant Christian.
Si j'avais
Pour exprimer mon âme un pareil interprète ! 12
CHRISTIAN,
avec désespoir.
Il me faudrait de l'éloquence !
CYRANO,
brusquement.
1130 Je t'en prête !
Toi du charme physique et vainqueur, prête-m'en 12
Et faisons à nous deux un héros de roman ! 12
CHRISTIAN
Quoi ?
CYRANO
Te sentirais-tu de répéter les choses
Que chaque jour je t'apprendrais ?…
CHRISTIAN
Tu me proposes ?…
CYRANO
1135 Roxane n'aura pas de désillusion ! 12
Dis, veux-tu qu'à nous deux nous la séduisions ? 12
Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle 12
Dans ton pourpoint brodé, l'âme que je t'insuffle !… 12
CHRISTIAN
Mais, Cyrano !…
CYRANO
Christian, veux-tu ?
CHRISTIAN
Tu me fais peur !
CYRANO
1140 Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur, 12
Veux-tu que nous fassions — et bientôt tu l'embrases ! — 12
Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?… 12
CHRISTIAN
Tes yeux brillent !…
CYRANO
Veux-tu ?…
CHRISTIAN
Quoi ! cela te ferait
Tant de plaisir ?…
CYRANO,
avec enivrement.
Cela…
Se reprenant, et en artiste.
Cela m'amuserait !
1145 C'est une expérience à tenter un poète. 12
Veux-tu me compléter et que je te complète ? 12
Tu marcheras, j'irai dans l'ombre à ton côté 12
Je serai ton esprit, tu seras ma beauté. 12
CHRISTIAN
Mais la lettre qu'il faut, au plus tôt, lui remettre ! 12
Je ne pourrai jamais…
CYRANO,
sortant de son pourpoint la lettre qu'il a écrite.
1150 Tiens, la voilà, ta lettre !
CHRISTIAN
Comment ?
CYRANO
Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien.
CHRISTIAN
Je…
CYRANO
Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.
CHRISTIAN
Vous aviez ?…
CYRANO
Nous avons toujours, nous, dans nos poches,
Des épîtres à des Chloris… de nos caboches, 12
1155 Car nous sommes ceux-là qui pour amantes n'ont 12
Que du rêve soufflé dans la bulle d'un nom !… 12
Prends, et tu changeras en vérités ces feintes ; 12
Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes 12
Tu verras se poser tous ces oiseaux errants. 12
1160 Tu verras que je fus dans cette lettre — prends ! — 12
D'autant plus éloquent que j'étais moins sincère ! 12
— Prends donc, et finissons !
CHRISTIAN
N'est-il pas nécessaire
De changer quelques mots ? Écrite en divaguant, 12
Ira-t-elle à Roxane ?
CYRANO
Elle ira comme un gant !
CHRISTIAN
Mais…
CYRANO
1165 La crédulité de l'amour-propre est telle,
Que Roxane croira que c'est écrit pour elle ! 12
CHRISTIAN
Ah ! mon ami !
Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.
Scène XI
CYRANO, CHRISTIAN, LES GASCONS, LE MOUSQUETAIRE, LISE
UN CADET,
entr'ouvrant la porte
Plus rien… Un silence de mort…
Je n'ose regarder…
Il passe la tête.
Hein ?
TOUS LES CADETS,
entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent.
Ah !… Oh !…
UN CADET
C'est trop fort !
Consternation.
LE MOUSQUETAIRE,
goguenard.
Ouais ?…
CARBON
Notre démon est doux comme un apôtre !
1170 Quand sur une narine on le frappe, — il tend l'autre ? 12
LE MOUSQUETAIRE
On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?… 12
Appelant Lise, d'un air triomphant.
— Eh ! Lise ! Tu vas voir !
Humant l'air avec affectation.
Oh !… oh !… c'est surprenant !
Quelle odeur !…
Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence.
Mais monsieur doit l'avoir reniflée ?
Qu'est-ce que cela sent ici ?…
CYRANO,
le souffletant.
La giroflée !
Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano : ils font des culbutes.
RIDEAU
Troisième acte
LE BAISER DE ROXANE
Une petite place dans l'ancien Marais. Vieilles maisons. Perspectives de ruelles. A droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que débordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenêtre et balcon. Un banc devant le seuil.
Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et retombe.
Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper au balcon.
En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre, avec une porte d'entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté de linge comme un pouce malade.
Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La fenêtre est grande ouverte sur le balcon de Roxane.
Prés de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d'une sorte de livrée : il termine un récit en s'essuyant les yeux.
Scène première
RAGUENEAU, LA DUÈGNE, puis ROXANE, CYRANO et DEUX PAGES
RAGUENEAU
1175 … Et puis, elle est partie avec un mousquetaire ! 12
Seul, ruiné, je me pends. J'avais quitté la terre. 12
Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant, 12
Me vient à sa cousine offrir comme intendant. 12
LA DUÈGNE
Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ? 12
RAGUENEAU
1180 Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poètes ! 12
Mars mangeait les gâteaux que laissaient Apollon 12
— Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long ! 12
LA DUÈGNE,
se levant et appelant vers la fenêtre ouverte.
Roxane, êtes-vous prête ?… On nous attend !
LA VOIX DE ROXANE,
par la fenêtre.
Je passe
Une mante !
LA DUÈGNE,
à Ragueneau, lui montrant la porte d'en face.
C'est là qu'on nous attend, en face.
1185 Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit. 12
On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui. 12
RAGUENEAU
Sur le Tendre ?
LA DUÈGNE,
minaudant.
Mais oui !…
Criant vers la fenêtre.
Roxane, il faut descendre,
Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre ! 12
LA VOIX DE ROXANE
Je viens !
On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.
LA VOIX DE CYRANO,
chantant dans la coulisse.
La ! la ! la ! la !
LA DUÈGNE,
surprise.
On nous joue un morceau ?
CYRANO,
suivi de deux pages porteurs de théorbes.
1190 Je vous dis que la croche est triple, triple sot ! 12
PREMIER PAGE,
ironique.
Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ? 12
CYRANO
Je suis musicien, comme tous les disciples 12
De Gassendi !
LE PAGE,
jouant et chantant.
La ! la !
CYRANO,
lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale.
Je peux continuer !…
La ! la ! la ! la !
ROXANE,
paraissant sur le balcon.
C'est vous ?
CYRANO,
chantant sur l'air qu'il continue.
Moi qui viens saluer
1195 Vos lys, et présenter mes respects à vos roses ! 12
ROXANE
Je descends !
Elle quitte le balcon.
LA DUÈGNE,
montrant les pages.
Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ?
CYRANO
C'est un pari que j'ai gagné sur d'Assoucy. 12
Nous discutions un point de grammaire. — Non !-Si ! — 12
Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes 12
1200 Habiles à gratter les cordes de leurs griffes, 12
Et dont il fait toujours son escorte, il me dit 12
« Je te parie un jour de musique ! » Il perdit. 12
Jusqu'à ce que Phœbus recommence son orbe, 12
J'ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe, 12
1205 De tout ce que je fais harmonieux témoins !… 12
Ce fut d'abord charmant, et ce l'est déjà moins. 12
Aux musiciens.
Hep !… Allez de ma part jouer une pavane 12
A Montfleury !…
Les pages remontent pour sortir. — A la duègne.
Je viens demander à Roxane
Ainsi que chaque soir…
Aux pages qui sortent.
Jouez longtemps, — et faux !
A la duègne.
1210 …Si l'ami de son cœur est toujours sans défauts ? 12
ROXANE,
sortant de la maison.
Ah ! qu'il est beau, qu'il a d'esprit et que je l'aime ! 12
CYRANO,
souriant.
Christian a tant d'esprit ?…
ROXANE
Mon cher, plus que vous-même !
CYRANO
J'y consens.
ROXANE
Il ne peut exister à mon goût
Plus fin diseur de ces jolis rien qui sont tout. 12
1215 Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes ; 12
Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes ! 12
CYRANO,
incrédule.
Non ?
ROXANE
C'est trop fort ! Voilà comme les hommes sont
Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon ! 12
CYRANO
Il sait parler du cœur d'une façon experte ? 12
ROXANE
1220 Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte ! 12
CYRANO
Il écrit ?
ROXANE
Mieux encor ! Écoutez donc un peu
Déclamant.
« Plus tu me prends de cœur, plus j'en ai !… »
Triomphante.
Eh bien !
CYRANO
Peuh !…
ROXANE
Et ceci : « Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre, 12
Si vous gardez mon cœur, envoyez-moi le vôtre ! » 12
CYRANO
1225 Tantôt il en a trop et tantôt pas assez. 12
Qu'est-ce au juste qu'il veut, de cœur ?…
ROXANE,
frappant du pied.
Vous m'agacez !
C'est la jalousie…
CYRANO,
tressaillant.
Hein !…
ROXANE
…d'auteur qui vous dévore !
— Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore ? 12
« Croyez que devers vous mon cœur ne fait qu'un cri, 12
1230 Et que si les baisers s'envoyaient par écrit, 12
Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !… » 12
CYRANO,
souriant malgré lui de satisfaction.
Ha ! ha ! ces lignes-là sont… hé ! hé !
Se reprenant et avec dédain.
mais bien mièvres !
ROXANE
Et ceci…
CYRANO,
ravi.
Vous savez donc ses lettres par cœur ?
ROXANE
Toutes !
CYRANO,
frisant sa moustache.
Il n'y a pas à dire : c'est flatteur !
ROXANE
C'est un maître !
CYRANO,
modeste.
Oh !… un maître !…
ROXANE,
péremptoire.
Un maître !…
CYRANO,
saluant.
1235 Soit !… un maître !…
LA DUÈGNE,
qui était remontée, redescend vivement.
Monsieur de Guiche !
A Cyrano, le poussant vers la maison.
Entrez !… car il vaut mieux, peut-être,
Qu'il ne vous trouve pas ici ; Cela pourrait 12
Le mettre sur la piste…
ROXANE,
à Cyrano.
Oui, de mon cher secret !
Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache ! 12
1240 Il peut dans mes amours donner un coup de hache ! 12
CYRANO,
entrant dans la maison.
Bien ! bien ! bien !
De Guiche paraît.
Scène II
ROXANE, DE GUICHE, LA DUÈGNE à l'écart.
ROXANE,
à de Guiche, lui faisant une révérence
Je sortais.
DE GUICHE
Je viens prendre congé.
ROXANE
Vous partez ?
DE GUICHE
Pour la guerre.
ROXANE
Ah !
DE GUICHE
Ce soir même.
ROXANE
Ah !
DE GUICHE
J'ai
Des ordres. On assiège Arras.
ROXANE
Ah !… on assiège ?…
DE GUICHE
Oui… Mon départ a l'air de vous laisser de neige. 12
ROXANE,
poliment.
Oh !…
DE GUICHE
1245 Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?… Quand ?
— Vous savez que je suis nommé mestre de camp ? 12
ROXANE,
indifférente.
Bravo.
DE GUICHE
Du régiment des gardes.
ROXANE,
saisie.
Ah ! des gardes ?
DE GUICHE
Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes. 12
Je saurai me venger de lui, là-bas.
ROXANE,
suffoquée.
Comment !
Les gardes vont là-bas ?
DE GUICHE,
riant.
1250 Tiens ! c'est mon régiment !
ROXANE,
tombant assise sur le banc, — à part.
Christian !
DE GUICHE
Qu'avez-vous ?
ROXANE,
toute émue.
Ce… départ… me désespère !
Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre ! 12
DE GUICHE,
surpris et charmé.
Pour la première fois me dire un mot si doux, 12
Le jour de mon départ !
ROXANE,
changeant de ton et s'éventant.
Alors, — vous allez vous
Venger de mon cousin ?…
DE GUICHE,
souriant.
On est pour lui ?
ROXANE
1255 Non, — contre !
DE GUICHE
Vous le voyez ?
ROXANE
Très peu.
DE GUICHE
Partout on le rencontre
Avec un des cadets…
Il cherche le nom.
ce Neu… villen… viller…
ROXANE
Un grand ?
DE GUICHE
Blond.
ROXANE
Roux.
DE GUICHE
Beau !
ROXANE
Peuh !
DE GUICHE
Mais bête.
ROXANE
Il en a l'air !
Changeant de ton.
…Votre vengeance envers Cyrano,-c'est peut-être 12
1260 De l'exposer au feu, qu'il adore ?… Elle est piètre ! 12
Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !
DE GUICHE
C'est ?…
ROXANE
Mais si le régiment, en partant, le laissait 12
Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre, 12
A Paris, bras croisés !… C'est la seule manière, 12
1265 Un homme comme lui, de le faire enrager 12
Vous voulez le punir ? privez-le de danger. 12
DE GUICHE
Une femme ! une femme ! il n'y a qu'une femme 12
Pour inventer ce tour !
ROXANE
Il se rongera l'âme,
Et ses amis les poings, de n'être pas au feu 12
Et vous serez vengé !
DE GUICHE,
se rapprochant.
1270 Vous m'aimez donc un peu !
Elle sourit.
Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune 12
Une preuve d'amour, Roxane !…
ROXANE
C'en est une.
DE GUICHE,
montrant plusieurs plis cachetés.
J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis 12
A chaque compagnie, à l'instant même, hormis… 12
Il en détache un.
Celui-ci ! C'est celui des cadets.
Il le met dans sa poche.
1275 Je le garde.
Riant.
Ah ! ah ! ah ! Cyrano !… Son humeur bataillarde !… 12
— Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?…
ROXANE,
le regardant.
Quelquefois.
DE GUICHE,
tout près d'elle.
Vous m'affolez ! Ce soir-écoutez-oui, je dois 12
Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !… 12
1280 Écoutez. Il y a, près d'ici dans la rue 12
D'Orléans, un couvent fondé par le syndic 12
Des capucins, le Père Athanase. Un laïc 12
N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge !… 12
Ils peuvent me cacher dans leur manche : elle est large. 12
1285 — Ce sont les capucins qui servent Richelieu 12
Chez lui ; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu. — 12
On me croira parti. Je viendrai sous le masque. 12
Laissez-moi retarder d'un jour, chère fantasque ! 12
ROXANE,
vivement.
Mais si cela s'apprend, votre gloire…
DE GUICHE
Bah !
ROXANE
Mais
Le siège, Arras…
DE GUICHE
Tant pis ! Permettez !
ROXANE
Non !
DE GUICHE
1290 Permets !
ROXANE,
tendrement.
Je dois vous le défendre !
DE GUICHE
Ah !
ROXANE
Partez !
A part.
Christian reste.
Haut.
Je vous veux héroïque, — Antoine !
DE GUICHE
Mot céleste !
Vous aimez donc celui ?…
ROXANE
Pour lequel j'ai frémi.
DE GUICHE,
transporté de joie.
Je pars !
Il lui baise la main.
Êtes-vous contente ?
ROXANE
Oui, mon ami !
Il sort.
LA DUÈGNE,
lui faisant dans le dos une révérence comique.
Oui mon ami !
ROXANE,
à la duègne.
1295 Taisons ce que je viens de faire
Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre ! 12
Elle appelle vers la maison.
Cousin !
Scène III
ROXANE, LA DUÈGNE, CYRANO.
ROXANE
Nous allons chez Clomire.
Elle désigne la porte d'en face.
Alcandre y doit
Parler, et Lysimon !
LA DUÈGNE,
mettant son petit doigt dans son oreille.
Oui ! mais mon petit doigt
Dit qu'on va les manquer !
CYRANO,
à Roxane.
Ne manquez pas ces singes.
Ils sont arrivés devant la porte de Clomire.
LA DUÈGNE,
avec ravissement.
1300 Oh ! voyez ! le heurtoir est entouré de linges !… 12
Au heurtoir.
On vous a bâillonné pour que votre métal 12
Ne troublât pas les beaux discours, — petit brutal ! 12
Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.
ROXANE,
voyant qu'on ouvre.
Entrons !…
Du seuil, à Cyrano.
Si Christian vient, comme je le présume,
Qu'il m'attende !
CYRANO,
vivement comme elle va disparaître.
Ah !…
Elle se retourne.
Sur quoi, selon votre coutume,
Comptez-vous aujourd'hui l'interroger ?
ROXANE
Sur…
CYRANO,
vivement.
1305 Sur ?
ROXANE
Mais vous serez muet, là-dessus !
CYRANO
Comme un mur.
ROXANE
Sur rien !… Je vais lui dire : Allez ! Partez sans bride ! 12
Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide ! 12
CYRANO,
souriant.
Bon.
ROXANE
Chut !…
CYRANO
Chut !…
ROXANE
Pas un mot !…
Elle rentre et referme la porte.
CYRANO,
la saluant, la porte une fois fermée.
En vous remerciant.
La porte se rouvre et Roxane passe la tête.
ROXANE
Il se préparerait !…
CYRANO
Diable, non !…
TOUS LES DEUX,
ensemble.
Chut !…
La porte se ferme.
CYRANO,
appelant.
1310 Christian !
Scène IV
CYRANO, CHRISTIAN.
CYRANO
Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire. 12
Voici l'occasion de se couvrir de gloire. 12
Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon. 12
Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre…
CHRISTIAN
Non !
CYRANO
Hein ?
CHRISTIAN
Non ! J'attends Roxane ici.
CYRANO
1315 De quel vertige
Es-tu frappé ? Viens vite apprendre…
CHRISTIAN
Non, te dis-je !
Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours, 12
Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !… 12
C'était bon au début ! Mais je sens qu'elle m'aime ! 12
1320 Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même. 12
CYRANO
Ouais !
CHRISTIAN
Et qui te dit que je ne saurai pas ?…
Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras ! 12
Mais, mon cher, tes leçons m'ont été profitables. 12
Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables, 12
1325 Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !… 12
Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire.
— C'est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas ! 12
CYRANO,
le saluant.
Parlez tout seul, Monsieur.
Il disparaît derrière le mur du jardin.
Scène V
CHRISTIAN, ROXANE,quelques Précieux
et Précieuses, et la duègne , un instant.
ROXANE,
sortant de la maison de Clomire avec une compagnie
qu'elle quitte : révérences et saluts
Barthénoïde ! — Alcandre ! —
Grémione !…
LA DUÈGNE,
désespérée.
On a manqué le discours sur le Tendre !
Elle rentre chez Roxane.
ROXANE,
saluant encore.
Urimédonte… Adieu !…
Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux,
se séparent et s'éloignent par différentes rues.
Roxane voit Christian.
C'est vous !…
Elle va à lui.
Le soir descend.
1330 Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant. 12
Asseyons-nous. Parlez. J'écoute.
CHRISTIAN,
s'assied près d'elle, sur le banc. Un silence.
Je vous aime.
ROXANE,
fermant les yeux.
Oui, parlez-moi d'amour.
CHRISTIAN
Je t'aime.
ROXANE
C'est le thème.
Brodez, brodez.
CHRISTIAN
Je vous…
ROXANE
Brodez !
CHRISTIAN
Je t'aime tant.
ROXANE
Sans doute. Et puis ?
CHRISTIAN
Et puis… je serai si content
1335 Si vous m'aimiez ! — Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes ! 12
ROXANE,
avec une moue.
Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes ! 12
Dites un peu comment vous m'aimez ?…
CHRISTIAN
Mais… beaucoup.
ROXANE
Oh !… Délabyrinthez vos sentiments !
CHRISTIAN,
qui s'est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde.
Ton cou !
Je voudrais l'embrasser !…
ROXANE
Christian !
CHRISTIAN
Je t'aime !
ROXANE,
voulant se lever.
Encore !
CHRISTIAN,
vivement, la retenant.
Non, je ne t'aime pas !
ROXANE,
se rasseyant.
C'est heureux.
CHRISTIAN
1340 Je t'adore !
ROXANE,
se levant et s'éloignant.
Oh !
CHRISTIAN
Oui… je deviens sot !
ROXANE
Et cela me déplaît !
Comme il me déplairait que vous devinssiez laid. 12
CHRISTIAN
Mais…
ROXANE
Allez rassembler votre éloquence en fuite !
CHRISTIAN
Je…
ROXANE
Vous m'aimez, je sais. Adieu.
Elle va vers la maison.
CHRISTIAN
Pas tout de suite !
Je vous dirai…
ROXANE,
poussant la porte pour rentrer.
1345 Que vous m'adorez… oui, je sais.
Non ! non ! Allez-vous-en !
CHRISTIAN
Mais je…
Elle lui ferme la porte au nez.
CYRANO,
qui depuis un moment est rentré sans être vu.
C'est un succès.
Scène VI
CHRISTIAN, CYRANO, les Pages, un instant.
CHRISTIAN
Au secours !
CYRANO
Non, monsieur.
CHRISTIAN
Je meurs si je ne rentre
En grâce, à l'instant même…
CYRANO
Et comment puis-je, diantre !
Vous faire à l'instant même, apprendre ?…
CHRISTIAN,
lui saisissant le bras.
Oh ! là, tiens, vois !
La fenêtre du balcon s'est éclairée.
CYRANO,
ému.
Sa fenêtre !
CHRISTAN,
criant.
Je vais mourir !
CYRANO
1350 Baissez la voix !
CHRISTIAN,
tout bas.
Mourir !…
CYRANO
La nuit est noire…
CHRISTIAN
Eh bien ?
CYRANO
C'est réparable !
Vous ne méritez pas… Mets-toi là, misérable ! 12
Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous… 12
Et je te soufflerai tes mots.
CHRISTIAN
Mais…
CYRANO
Taisez-vous !
LES PAGES,
reparaissant au fond, à Cyrano.
Hep
CYRANO
Chut !…
Il leur fait signe de parler bas.
PREMIER PAGE,
à mi-voix.
1355 Nous venons de donner la sérénade
A Montfleury !…
CYRANO,
bas, vite.
Allez vous mettre en embuscade
L'un à ce coin de rue, et l'autre à celui-ci ; 12
Et si quelque passant gênant vient par ici, 12
Jouez un air !
DEUXIÈME PAGE
Quel air, monsieur le gassendiste ?
CYRANO
1360 Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste ! 12
Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue. — A Christian.
Appelle-la !
CHRISTIAN
Roxane !
CYRANO,
ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres.
Attends ! Quelques cailloux.
Scène VII
ROXANE, CHRISTIAN, CYRANO, d'abord caché sous le balcon.
ROXANE,
entrouvrant sa fenêtre
Qui donc m'appelle ?
CHRISTIAN
Moi.
ROXANE
Qui, moi ?
CHRISTIAN
Christian.
ROXANE,
avec dédain.
C'est vous ?
CHRISTIAN
Je voudrais vous parler.
CYRANO,
sous le balcon, à Christian.
Bien. Bien. Presque à voix basse.
ROXANE
Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !
CHRISTIAN
De grâce !…
ROXANE
Non ! Vous ne m'aimez plus !
CHRISTIAN,
à qui Cyrano souffle ses mots.
1365 M'accuser, — justes dieux !
De n'aimez plus… quand… j'aime plus !
ROXANE,
qui allait refermer sa fenêtre, s'arrêtant.
Tiens, mais c'est mieux !
CHRISTIAN,
même jeu.
L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète… 12
Que ce… cruel marmot prit pour… barcelonnette ! 12
ROXANE,
s'avançant sur le balcon.
C'est mieux ! — Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot 12
1370 De ne pas, cet amour, l'étouffer au berceau ! 12
CHRISTIAN,
même jeu.
Aussi l'ai-je tenté, mais tentative nulle 12
Ce… nouveau-né, Madame, est un petit… Hercule. 12
ROXANE
C'est mieux !
CHRISTIAN,
même jeu.
De sorte qu'il… strangula comme rien…
Les deux serpents… Orgueil et… Doute.
ROXANE,
s'accoudant au balcon.
Ah ! c'est très bien.
1375 — Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ? 12
Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative ? 12
CYRANO,
tirant Christian sous le balcon et se glissant à sa place.
Chut ! Cela devient trop difficile !…
ROXANE
Aujourd'hui…
Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?
CYRANO,
parlant à mi-voix, comme Christian.
C'est qu'il fait nuit,
Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille. 12
ROXANE
1380 Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille. 12
CYRANO
Ils trouvent tout de suite ? oh ! cela va de soi, 12
Puisque c'est dans mon cœur, eux, que je les reçois ; 12
Or, moi, j'ai le cœur grand, vous, l'oreille petite. 12
D'ailleurs vos mots à vous descendent : ils vont vite, 12
1385 Les miens montent, Madame : il leur faut plus de temps ! 12
ROXANE
Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants. 12
CYRANO
De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude ! 12
ROXANE
Je vous parle en effet d'une vraie altitude ! 12
CYRANO
Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur 12
1390 Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur ! 12
ROXANE,
avec un mouvement.
Je descends !
CYRANO,
vivement.
Non !
ROXANE,
lui montrant le banc qui est sous le balcon.
Grimpez sur le banc, alors, vite !
CYRANO,
reculant avec effroi dans la nuit.
Non !
ROXANE
Comment… non ?
CYRANO,
que l'émotion gagne de plus en plus.
Laissez un peu que l'on profite…
De cette occasion qui s'offre… de pouvoir 12
Se parler doucement, sans se voir.
ROXANE
Sans se voir ?
CYRANO
1395 Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine. 12
Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne, 12
J'aperçois la blancheur d'une robe d'été 12
Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté ! 12
Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes ! 12
Si quelquefois je fus éloquent…
ROXANE
1400 Vous le fûtes !
CYRANO
Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti 12
De mon vrai cœur…
ROXANE
Pourquoi ?
CYRANO
Parce que… jusqu'ici
Je parlais à travers…
ROXANE
Quoi ?
CYRANO
…le vertige où tremble
Quiconque est sous vos yeux !… Mais ce soir, il me semble… 12
1405 Que je vais vous parler pour la première fois ! 12
ROXANE
C'est vrai que vous avez une toute autre voix. 12
CYRANO,
se rapprochant avec fièvre.
Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège 12
J'ose être enfin moi-même, et j'ose…
Il s'arrête et, avec égarement.
Où en étais-je ?
Je ne sais… tout ceci, — pardonnez mon émoi, — 12
1410 C'est si délicieux… c'est si nouveau pour moi ! 12
ROXANE
Si nouveau ?
CYRANO,
bouleversé, et essayant toujours de rattraper ses mots.
Si nouveau… mais oui… d'être sincère
La peur d'être raillé, toujours au cœur me serre… 12
ROXANE
Raillé de quoi ?
CYRANO
Mais de… d'un élan !… Oui, mon cœur
Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur 12
1415 Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête 12
Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette ! 12
ROXANE
La fleurette a du bon.
CYRANO
Ce soir, dédaignons-la !
ROXANE
Vous ne m'aviez jamais parler comme cela ! 12
CYRANO
Ah ! si, loin des carquois, des torches et des flèches, 12
1420 On se sauvait un peu vers des choses… plus fraîches ! 12
Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon 12
Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon, 12
Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve 12
En buvant largement à même le grand fleuve ! 12
ROXANE
Mais l'esprit ?…
CYRANO
1425 J'en ai fait pour vous faire rester
D'abord, mais maintenant ce serait insulter 12
Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature, 12
Que de parler comme un billet doux de Voiture ! 12
— Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel 12
1430 Nous désarmer de tout notre artificiel 12
Je crains tant que parmi notre alchimie exquise 12
Le vrai du sentiment ne se volatilise, 12
Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains, 12
Et que le fin du fin ne soit la fin des fins ! 12
ROXANE
Mais l'esprit ?…
CYRANO
1435 Je le hais, dans l'amour ! C'est un crime
Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime ! 12
Le moment vient d'ailleurs inévitablement, 12
— Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment ! 12
Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe 12
1440 Que chaque joli mot que nous disons rend triste ! 12
ROXANE
Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux, 12
Quels mots me direz-vous ?
CYRANO
Tous ceux, tous ceux, tous ceux
Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe, 12
Sans les mettre en bouquets : je vous aime, j'étouffe, 12
1445 Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop ; 12
Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot, 12
Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne, 12
Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne ! 12
De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé 12
1450 Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai, 12
Pour sortir le matin tu changeas de coiffure ! 12
J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure 12
Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil, 12
On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil, 12
1455 Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes, 12
Mon regard ébloui pose des taches blondes ! 12
ROXANE,
d'une voix troublée.
Oui, c'est bien de l'amour…
CYRANO
Certes, ce sentiment
Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment 12
De l'amour, il en a toute la fureur triste ! 12
1460 De l'amour, — et pourtant il n'est pas égoïste ! 12
Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien, 12
Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien, 12
S'il ne pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse 12
Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice ! 12
1465 — Chaque regard de toi suscite une vertu 12
Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu 12
A comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ? 12
Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?… 12
Oh ! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux ! 12
1470 Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous ! 12
C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste, 12
Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste 12
Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots 12
Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux ! 12
1475 Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles ! 12
Car tu trembles ! car j'ai senti, que tu le veuilles 12
Ou non, le tremblement adoré de ta main 12
Descendre tout le long des branches du jasmin !` 12
Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.
ROXANE
Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne ! 12
Et tu m'as enivrée !
CYRANO
1480 Alors, que la mort vienne !
Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer ! 12
Je ne demande plus qu'une chose…
CHRISTIAN,
sous le balcon.
Un baiser !
ROXANE,
se rejetant en arrière.
Hein ?
CYRANO
Oh !
ROXANE
Vous demandez ?
CYRANO
Oui… je…
A Christian bas.
Tu vas trop vite.
CHRISTIAN
Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite ! 12
CYRANO,
à Roxane.
1485 Oui, je… j'ai demandé, c'est vrai… mais justes cieux ! 12
Je comprends que je fus bien trop audacieux. 12
ROXANE,
un peu déçue.
Vous n'insistez pas plus que cela ?
CYRANO
Si ! j'insiste…
Sans insister !… Oui, oui ! votre pudeur s'attriste ! 12
Eh bien ! mais, ce baiser… ne me l'accordez pas ! 12
CHRISTIAN,
à Cyrano, le tirant par son manteau.
Pourquoi ?
CYRANO
Tais-toi, Christian !
ROXANE,
se penchant.
1490 Que dites-vous tout bas ?
CYRANO
Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde ; 12
Je me disais : tais-toi, Christian !…
Les théorbes se mettent à jouer.
Une seconde !…
On vient !
Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes,
dont un joue un air folâtre et l'autre un air lugubre.
Air triste ? Air gai ?… Quel est donc leur dessein ?
Est-ce un homme ? une femme ?-Ah ! c'est un capucin ! 12
Entre un capucin qui va de maison en maison,
une lanterne à la main, regardant les portes.
Scène VIII
CYRANO, CHRISTIAN, UN CAPUCIN.
CYRANO,
au capucin
1495 Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ? 12
LE CAPUCIN
Je cherche la maison de madame…
CHRISTIAN
Il nous gêne !
LE CAPUCIN
Magdeleine Robin…
CHRISTIAN
Que veut-il ?
CYRANO,
lui montrant une rue montante.
Par ici !
Tout droit, toujours tout droit…
LE CAPUCIN
Je vais pour vous ! — merci :
Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule. 12
Il sort.
CYRANO
1500 Bonne chance ! mes vœux suivent votre cuculle ! 12
Il redescend vers Christian.
Scène IX
CYRANO, CHRISTIAN
CHRISTIAN
Obtiens-moi ce baiser !…
CYRANO
Non !
CHRISTIAN
Tôt ou tard…
CYRANO
C'est vrai !
Il viendra, ce moment de vertige enivré 12
Où vos bouches iront l'une vers l'autre, à cause 12
De ta moustache blonde et de sa lèvre rose ! 12
A lui-même.
J'aime mieux que ce soit à cause de…
Bruit de volet qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.
Scène X
CYRANO, CHRISTIAN, ROXANE.
ROXANE,
s'avançant sur le balcon
1505 C'est vous ?
Nous parlions de… de… d'un…
CYRANO
Baiser. Le mot est doux !
Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose ; 12
S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ? 12
Ne vous en faites pas un épouvantement 12
1510 N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement, 12
Quitté le badinage et glissé sans alarmes 12
De sourire au soupir, et du soupir aux larmes ! 12
Glisser encore un peu d'insensible façon 12
Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson ! 12
ROXANE
Taisez-vous !
CYRANO
1515 Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ?
Un serment fait d'un peu plus près, une promesse 12
Plus précise, un aveu qui veut se confirmer, 12
Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer ; 12
C'est un secret qui prend la bouche pour oreille, 12
1520 Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille, 12
Une communion ayant un goût de fleur, 12
Une façon d'un peu se respirer le cœur, 12
Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme ! 12
ROXANE
Taisez-vous !
CYRANO
Un baiser, c'est si noble, Madame,
1525 Que la reine de France, au plus heureux des lords, 12
En a laissé prendre un, la reine même !
ROXANE
Alors !
CYRANO,
s'exaltant.
J'eus comme Buckingham des souffrances muettes, 12
J'adore comme lui la reine que vous êtes, 12
Comme lui je suis triste et fidèle…
ROXANE
Et tu es
Beau comme lui !
CYRANO,
à part, dégrisé.
1530 C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !
ROXANE
Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille… 12
CYRANO,
poussant Christian vers le balcon.
Monte !
ROXANE
Ce goût de cœur…
CYRANO
Monte !
ROXANE
Ce bruit d'abeille…
CYRANO
Monte !
CHRISTIAN,
hésitant.
Mais il me semble à présent que c'est mal !
ROXANE
Cet instant d'infini !…
CYRANO,
le poussant.
Monte donc, animal !
Christian s'élance, et par le banc, le feuillage,
les piliers, atteint les balustres qu'il enjambe.
CHRISTIAN
Ah ! Roxane !
Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.
CYRANO
1535 Aïe ! au cœur, quel pincement bizarre !
— Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare ! 12
Il me vient de cette ombre une miette de toi, — 12
Mais oui, je sens un peu mon cœur qui te reçoit, 12
Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre 12
1540 Elle baise les mots que j'ai dits tout à l'heure ! 12
On entend les théorbes.
Un air triste, un air gai : le capucin !
Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire.
Holà !
ROXANE
Qu'est-ce ?
CYRANO
Moi. Je passais… Christian est encor là ?
CHRISTIAN,
très étonné.
Tiens, Cyrano !
ROXANE
Bonjour, cousin !
CYRANO
Bonjour, cousine !
ROXANE
Je descends !
Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.
CHRISTIAN,
l'apercevant.
Oh ! encor !
Il suit Roxane.
Scène XI
CYRANO, CHRISTIAN, LE CAPUCIN, RAGUENEAU.
LE CAPUCIN
C'est ici, — je m'obstine—
Magdeleine Robin !
CYRANO
1545 Vous aviez dit : Ro-lin.
LE CAPUCIN
Non : Bin. B, i, ènn, bin !
ROXANE,
paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau,
qui porte une lanterne, et de Christian.
Qu'est-ce ?
LE CAPUCIN
Une lettre.
CHRISTIAN
Hein ?
LE CAPUCIN,
à Roxane.
Oh ! il ne peut s'agir que d'une sainte chose ! 12
C'est un digne seigneur qui…
ROXANE,
à Christian.
C'est De Guiche !
CHRISTIAN
Il ose ?
ROXANE
Oh ! mais il ne va pas m'importunez toujours ! 12
Décachetant la lettre.
Je t'aime, et si…
A la lueur de la lanterne de Ragueneau,
elle lit, à l'écart, à voix basse.
« Mademoiselle,
1550 Les tambours
Battent ; mon régiment boucle sa soubreveste ; 12
Il part ; moi, l'on me croit déjà parti : je reste. 12
Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent. 12
Je vais venir, et vous le mande auparavant 12
1555 Par un religieux simple comme une chèvre 12
Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre 12
M'a trop souri tantôt : j'ai voulu la revoir. 12
Éloignez un chacun, et daignez recevoir 12
L'audacieux déjà pardonné, je l'espère, 12
Qui signe votre très… et cætera… »
Au capucin.
1560 Mon père,
Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez. 12
Tous se rapprochent, elle lit à haute voix.
« Mademoiselle,
Il faut souscrire aux volontés
Du cardinal, si dur que cela vous puisse être. 12
C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre 12
1565 Ces lignes en vos mains charmantes, d'un très saint, 12
D'un très intelligent et discret capucin ; 12
Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure, 12
La bénédiction
Elle tourne la page.
Nuptiale sur l'heure.
Christian doit en secret devenir votre époux ; 12
1570 Je vous l'envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous. 12
Songez bien que le ciel bénira votre zèle, 12
Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle, 12
Le respect de celui qui fut et qui sera 12
Toujours votre très humble et très… et cætera. » 12
LE CAPUCIN,
rayonnant.
1575 Digne seigneur !… Je l'avais dit. J'étais sans crainte ! 12
Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte ! 12
ROXANE,
bas à Christian.
N'est-ce pas que je lis très bien les lettres ?
CHRISTIAN
Hum !
ROXANE,
haut, avec désespoir.
Ah !… c'est affreux !
LE CAPUCIN,
qui a dirigé sur Cyrano la clarté de sa lumière.
C'est vous ?
CHRISTIAN
C'est moi !
LE CAPUCIN,
tournant la lumière vers lui, et, comme si
un doute lui venait, en voyant sa beauté.
Mais…
ROXANE,
vivement.
Post-scriptum
« Donnez pour le couvent cent vingt pistoles. »
LE CAPUCIN
Digne,
Digne seigneur !
A Roxane.
Résignez-vous !
ROXANE,
en martyre.
1580 Je me résigne !
Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin
que Christian invite à entrer, elle dit bas à Cyrano
Vous retenez ici De Guiche ! Il va venir ! 12
Qu'il n'entre pas tant que…
CYRANO
Compris !
Au capucin.
Pour les bénir
Il vous faut ?…
LE CAPUCIN
Un quart d'heure.
CYRANO,
les poussant tous vers la maison.
Allez ! moi, je demeure !
ROXANE,
à Christian.
Viens !…
Ils entrent.
Scène XII
CYRANO, seul.
CYRANO
Comment faire perdre à De Guiche un quart d'heure ?
Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon.
Là !… grimpons !… J'ai mon plan !…
Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre.
Ho ! c'est un homme !
Le trémolo devient sinistre.
1585 Ho ! ho !
Cette fois, c'en est un !…
Il est sur le balcon,
il rabaisse son feutre sur ses yeux,
ôte son épée, se drape dans sa cape,
puis se penche et regarde au-dehors.
Non, ce n'est pas trop haut…
Il enjambe les balustres et attirant à lui
la longue branche d'un des arbres qui débordent
le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains,
prêt à se laisser tomber.
Je vais légèrement troubler cette atmosphère !… 12
Scène XIII
CYRANO, DE GUICHE.
DE GUICHE,
qui entre, masqué, tâtonnant dans la nuit
Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ? 12
CYRANO
Diable ! et ma voix ?… S'il la reconnaissait ?
Lâchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef.
Cric ! Crac !
Solennellement.
1590 Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac !… 12
DE GUICHE,
regardant la maison.
Oui, c'est là. J'y vois mal. Ce masque m'importune ! 12
Il va pour entrer. Cyrano saute du balcon en se tenant
à la branche, qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche ;
il feint de tomber lourdement, comme si c'était de très haut,
et s'aplatit par terre, où il reste immobile, comme étourdi.
De Guiche fait un bon en arrière.
Hein ? quoi ?
Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée ;
il ne voit que le ciel ; il ne comprend pas.
D'où tombe donc cet homme ?
CYRANO,
se mettant sur son séant, et avec l'accent de Gascogne.
De la lune !
DE GUICHE
De la ?…
CYRANO,
d'une voix de rêve.
Quelle heure est-il ?
DE GUICHE
N'a-t-il plus sa raison ?
CYRANO
Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ? 12
DE GUICHE
Mais…
CYRANO
Je suis étourdi !
DE GUICHE
Monsieur…
CYRANO
1595 Comme une bombe
Je tombe de la lune !
DE GUICHE,
impatienté.
Ah çà ! Monsieur !
CYRANO,
se relevant, d'une voix terrible.
J'en tombe !
DE GUICHE,
reculant.
Soit ! soit ! vous en tombez !… c'est peut-être un dément ! 12
CYRANO,
marchant sur lui.
Et je n'en tombe pas métaphoriquement !… 12
DE GUICHE
Mais…
CYRANO
Il y a cent ans, ou bien une minute,
1600 — J'ignore tout à fait ce que dura ma chute !— 12
J'étais dans cette boule à couleur de safran ! 12
DE GUICHE,
haussant les épaules.
Oui. Laissez-moi passer !
CYRANO,
s'interposant.
Où suis-je ? Soyez franc !
Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site, 12
Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ? 12
DE GUICHE
Morbleu !…
CYRANO
1605 Tout en cheyant je n'ai pu faire choix
De mon point d'arrivée, — et j'ignore où je chois ! 12
Est-ce dans une lune ou bien dans une terre, 12
Que vient de m'entraîner le poids de mon postère ? 12
DE GUICHE
Mais je vous dis, Monsieur…
CYRANO,
avec un cri de terreur qui fait reculer De Guiche.
Ha ! grand Dieu !… je crois voir
1610 Qu'on a dans ce pays le visage tout noir ! 12
DE GUICHE,
portant la main à son visage.
Comment ?
CYRANO,
avec une peur emphatique.
Suis-je en Alger ? Êtes-vous indigène ?…
DE GUICHE,
qui a senti son masque.
Ce masque !…
CYRANO,
feignant de se rassurer un peu.
Je suis donc à Venise, ou dans Gêne ?
DE GUICHE,
voulant passer.
Une dame m'attend !…
CYRANO,
complètement rassuré.
Je suis donc à Paris.
DE GUICHE,
souriant malgré lui.
Le drôle est assez drôle !
CYRANO
Ah ! vous riez ?
DE GUICHE
Je ris,
Mais veux passer !
CYRANO,
rayonnant.
1615 C'est à Paris que je retombe !
Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant.
J'arrive — excusez-moi — ! Par la dernière trombe. 12
Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé ! 12
J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai 12
Aux éperons, encor, quelques poils de planète ! 12
Cueillant quelque chose sur sa manche.
1620 Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !… 12
Il souffle comme pour le faire envoler.
DE GUICHE,
hors de lui.
Monsieur !…
CYRANO,
au moment où il va passer, tend sa jambe comme
pour y montrer quelque chose et l'arrête.
Dans mon mollet je rapporte une dent
De la Grande Ourse, — et comme, en frôlant le Trident, 12
Je voulais éviter une de ses trois lances, 12
Je suis aller tomber assis dans les Balances, — 12
1625 Dont l'aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids ! 12
Empêchant vivement De Guiche de passer
et le prenant à un bouton du pourpoint.
Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts, 12
Il jaillirait du lait !
DE GUICHE
Hein ? du lait ?…
CYRANO
De la Voie
Lactée !…
DE GUICHE
Oh ! par l'enfer !
CYRANO
C'est le ciel qui m'envoie !
Se croisant les bras.
Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant, 12
1630 Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban ? 12
Confidentiel.
L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde ! 12
Riant.
J'ai traversé la Lyre en cassant une corde ! 12
Superbe.
Mais je compte en un livre écrire tout ceci, 12
Et les étoiles d'or qu'en mon manteau roussi 12
1635 Je viens de rapporter à mes périls et risques, 12
Quand on l'imprimera, serviront d'astérisques ! 12
DE GUICHE
A la parfin, je veux…
CYRANO
Vous, je vous vois venir !
DE GUICHE
Monsieur !
CYRANO
Vous voudriez de ma bouche tenir
Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite 12
1640 Dans la rotondité de cette cucurbite ? 12
DE GUICHE,
criant.
Mais non ! Je veux…
CYRANO
Savoir comment j'y suis monté.
Ce fut par un moyen que j'avais inventé. 12
DE GUICHE,
découragé.
C'est un fou !
CYRANO,
dédaigneux.
Je n'ai pas refait l'aigle stupide
De Regiomontanus, ni le pigeon timide 12
D'Archytas !…
DE GUICHE
1645 C'est un fou, — mais c'est un fou savant.
CYRANO
Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant ! 12
De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte
de Roxane. Cyrano le suit, prêt à l'empoigner.
J'inventai six moyens de violer l'azur vierge ! 12
DE GUICHE,
se retournant.
Six ?
CYRANO,
avec volubilité.
Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge,
Le caparaçonner de fioles de cristal 12
1650 Toutes pleines des pleurs d'un ciel maturinal, 12
Et ma personne, alors, au soleil exposée, 12
L'astre l'aurait humée en humant la rosée ! 12
DE GUICHE,
surpris et faisant un pas vers Cyrano.
Tiens ! Oui, cela fait un !
CYRANO,
reculant pour l'entraîner de l'autre côté.
Et je pouvais encor
Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor, 12
1655 En raréfiant l'air dans un coffre de cèdre 12
Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre ! 12
DE GUICHE,
fait encore un pas.
Deux !
CYRANO,
reculant toujours.
Ou bien, machiniste autant qu'artificier,
Sur une sauterelle aux détentes d'acier, 12
Me faire, par des feux successifs de salpêtre, 12
1660 Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître ! 12
DE GUICHE,
le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts.
Trois !
CYRANO
Puisque la fumée a tendance à monter,
En souffler dans un globe assez pour m'emporter ! 12
DE GUICHE,
même jeu, de plus en plus étonné.
Quatre !
CYRANO
Puisque Phœbé, quand son acte est le moindre,
Aime sucer, ô bœufs, votre moelle… m'en oindre ! 12
DE GUICHE,
stupéfait.
Cinq !
CYRANO,
qui en parlant l'a amené jusqu'à l'autre côté
de la place, près d'un banc.
1665 Enfin, me plaçant sur un plateau de fer,
Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air ! 12
Ça, c'est un bon moyen : le fer se précipite, 12
Aussitôt que l'aimant s'envole, à sa poursuite ; 12
On relance l'aimant bien vite, et cadédis ! 12
On peut monter ainsi indéfiniment.
DE GUICHE
1670 Six !
— Mais voilà six moyens excellents !… Quel système 12
Choisîtes-vous des six, Monsieur ?
CYRANO
Un septième !
DE GUICHE
Par exemple ! Et lequel ?
CYRANO
Je vous le donne en cent !
DE GUICHE
C'est que ce mâtin-là devient intéressant ! 12
CYRANO,
faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mystérieux.
Houüh ! houüh !
DE GUICHE
Eh bien !
CYRANO
Vous devinez ?
DE GUICHE
Non !
CYRANO
1675 La marée !…
A l'heure où l'onde par la lune est attirée, 12
Je me mis sur le sable — après un bain de mer — 12
Et la tête partant la première, mon cher, 12
— Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur frange ! — 12
1680 Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange. 12
Je montais, je montais, doucement, sans efforts, 12
Quand je sentis un choc !… Alors…
DE GUICHE,
entraîné par la curiosité et s'asseyant sur le banc.
Alors ?
CYRANO
Alors…
Reprenant sa voix naturelle.
Le quart d'heure est passé, Monsieur, je vous délivre 12
Le mariage est fait.
DE GUICHE,
se relevant d'un bond.
Ça, voyons, je suis ivre !…
Cette voix ?
La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent
portant des candélabres allumés. Lumière.
Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé.
Et ce nez !… Cyrano ?
CYRANO,
saluant.
1685 Cyrano.
— Ils viennent à l'instant d'échanger leur anneau. 12
DE GUICHE
Qui cela ?
Il se retourne. — Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian
se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau
élève aussi un flambeau. La duègne ferme la marche, ahurie,
en petit saut-de-lit.
Ciel !
Scène XIV
LES MÊMES, ROXANE, CHRISTIAN, Le Capucin,
RAGUENEAU, Laquais, La Duègne.
DE GUICHE,
à Roxane
Vous !
Reconnaissant Christian avec stupeur.
Lui ?
Saluant Roxane avec admiration.
Vous êtes des plus fines !
A Cyrano.
Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines 12
Votre récit eût fait s'arrêter au portail 12
1690 Du paradis, un saint ! Notez-en le détail, 12
Car vraiment cela peut resservir dans un livre ! 12
CYRANO,
s'inclinant.
Monsieur, c'est un conseil que je m'engage à suivre. 12
LE CAPUCIN,
montrant les amants à De Guiche et hochant
avec satisfaction sa grande barbe blanche.
Un beau couple, mon fils, réuni là par vous ! 12
DE GUICHE,
le regardant d'un œil glacé.
Oui.
A Roxane.
Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux.
ROXANE
Comment ?
DE GUICHE,
à Christian.
1695 Le régiment déjà se met en route.
Joignez-le !
ROXANE
Pour aller à la guerre ?
DE GUICHE
Sans doute !
ROXANE
Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas !
DE GUICHE
Ils iront.
Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche.
Voici l'ordre.
A Christian.
Courez le portez, vous, baron.
ROXANE,
se jetant dans les bras de Christian.
Christian !
DE GUICHE,
ricanant, à Cyrano.
La nuit de noce est encore lointaine !
CYRANO,
à part.
1700 Dire qu'il croit me faire énormément de peine ! 12
CHRISTIAN,
à Roxane.
Oh ! tes lèvres encor !
CYRANO
Allons, voyons, assez !
CHRISTIAN,
continuant à embrasser Roxane.
C'est dur de la quitter… Tu ne sais pas…
CYRANO,
cherchant à l'entraîner.
Je sais.
On entend au loin des tambours qui battent une marche.
DE GUICHE,
qui est remonté au fond.
Le régiment qui part !
ROXANE,
à Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entraîner.
Oh !… je vous le confie !
Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie 12
En danger !
CYRANO
1705 J'essaierai… mais ne peux cependant
Promettre…
ROXANE,
même jeu.
Promettez qu'il sera très prudent !
CYRANO
Oui, je tâcherai, mais…
ROXANE,
même jeu.
Qu'à ce siège terrible
Il n'aura jamais froid !
CYRANO
Je ferai mon possible.
Mais…
ROXANE,
même jeu.
Qu'il sera fidèle !
CYRANO
Eh oui ! sans doute, mais…
ROXANE,
même jeu.
Qu'il m'écrira souvent !
CYRANO,
s'arrêtant.
1710 Ça, je vous le promets !
RIDEAU
Quatrième acte
LES CADETS DE GASCOGNE
Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siège d'Arras.
Au fond, talus traversant toute la scène. Au-delà s'aperçoit un horizon de plaine : le pays couvert de travaux de siège. Les murs d'Arras et la silhouette de ses toits sur le ciel, très loin.
Tentes ; armes éparses ; tambours, etc. — Le jour va se lever. Jaune Orient.— Sentinelles espacées. Feux.
Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et très maigris. Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le visage éclairé par un feu. Silence.
Scène première
CHRISTIAN, CARBON DE CASTEL-JALOUX, LE BRET,
Les cadets, puis CYRANO.
LE BRET
C'est affreux !
CARBON
Oui, plus rien.
LE BRET
Mordious !
CARBON,
lui faisant signe de parler plus bas.
Jure en sourdine !
Tu vas les réveiller.
Aux cadets.
Chut ! Dormez !
A le Bret.
Qui dort dîne !
LE BRET
Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu ! 12
Quelle famine !
On entend au loin quelques coups de feu.
CARBON
Ah ! maugrébis des coups de feu !…
Ils vont me réveiller mes enfants !
Aux cadets qui lèvent la tête.
Dormez !
On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.
UN CADET,
s'agitant.
1715 Diantre !
Encore ?
CARBON
Ce n'est rien ! C'est Cyrano qui rentre !
Les têtes qui s'étaient relevées se recouchent.
UNE SENTINELLE,
au dehors.
Ventrebieu ! qui va là ?
LA VOIX DE CYRANO
Bergerac !
LA SENTINELLE,
qui est sur le talus.
Ventrebieu !
Qui va là ?
CYRANO,
paraissant sur la crête.
Bergerac, imbécile !
Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet.
LE BRET
Ah ! grand Dieu !
CYRANO,
lui faisant signe de ne réveiller personne.
Chut !
LE BRET
Blessé ?
CYRANO
Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude
De me manquer tous les matins !
LE BRET
1720 C'est un peu rude,
Pour portez une lettre, à chaque jour levant, 12
De risquer !
CYRANO,
s'arrêtant devant Christian.
J'ai promis qu'il écrirait souvent !
Il le regarde.
Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite 12
Savait qu'il meurt de faim… Mais toujours beau !
LE BRET
Va vite
Dormir !
CYRANO
1725 Ne grogne pas Le Bret !… Sache ceci
Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi 12
Un endroit où je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres. 12
LE BRET
Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres. 12
CYRANO
Il faut être léger pour passer ! — Mais je sais 12
1730 Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Français 12
Mangeront ou mourrons, — si j'ai bien vu…
LE BRET
Raconte !
CYRANO
Non. Je ne suis pas sûr… vous verrez !…
CARBON
Quelle honte,
Lorsqu'on est assiégeant, d'être affamé !
LE BRET
Hélas !
Rien de plus compliqué que ce siège d'Arras 12
1735 Nous assiégeons Arras, — nous-mêmes, pris au piège, 12
Le cardinal infant d'Espagne nous assiège… 12
CYRANO
Quelqu'un devrait venir l'assiéger à son tour. 12
LE BRET
Je ne ris pas.
CYRANO
Oh ! oh !
LE BRET
Penser que chaque jour
Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre, 12
Pour porter…
Le voyant qui se dirige vers une tente.
Où vas-tu ?
CYRANO
1740 J'en vais écrire une autre.
Il soulève la toile et disparaît.
Scène II
LES MÊMES, MOINS CYRANO.
CARBON,
avec un soupir
La diane !… Hélas !
Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'étirent.
Sommeil succulent, tu prends fin !…
Je sais trop quel sera leur premier cri !
UN CADET,
se mettant sur son séant.
J'ai faim !
UN AUTRE
Je meurs !
TOUS
Oh !
CARBON
Levez-vous !
TROISIÈME CADET
Plus un pas !
QUATRIÈME CADET
Plus un geste !
LE PREMIER,
se regardant dans un morceau de cuirasse.
Ma langue est jaune : l'air du temps est indigeste ! 12
UN AUTRE
1745 Mon tortil de baron pour un peu de Chester ! 12
UN AUTRE
Moi, si l'on ne veut pas fournir à mon gaster 12
De quoi m'élaborer une pinte de chyle, 12
Je me retire sous ma tente, — comme Achille ! 12
UN AUTRE
Oui, du pain !
CARBON,
allant à la tente où est entré Cyrano, à mi-voix.
Cyrano !
D'AUTRES
Nous mourrons !
CARBON,
toujours à mi-voix, à la porte de la tente.
Au secours !
1750 Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours, 12
Viens les ragaillardir !
DEUXIÈME CADET,
se précipitant vers le premier qui mâchonne quelque chose.
Qu'est-ce que tu grignotes ?
LE PREMIER
De l'étoupe à canon que dans les bourguignotes 12
On fait frire en la graisse à graisser les moyeux. 12
Les environs d'Arras sont très peu giboyeux ! 12
UN AUTRE,
entrant.
Moi je viens de chasser !
UN AUTRE,
même jeu.
1755 J'ai pêché dans la Scarpe !
TOUS,
debout, se ruant sur les deux nouveaux venus.
Quoi ? — Que rapportez-vous ? — Un faisan ? —Une carpe ? 12
— Vite, vite, montrez !
LE PÊCHEUR
Un goujon !
LE CHASSEUR
Un moineau !
TOUS,
exaspérés.
Assez ! — Révoltons-nous !
CARBON
Au secours, Cyrano !
Il fait maintenant tout à fait jour.
Scène III
LES MÊMES, CYRANO.
CYRANO,
sortant de sa tente, tranquille,
une plume à l'oreille, un livre à la main
Hein ?
Silence. Au premier cadet.
Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne !
LE CADET
1760 J'ai quelque chose dans les talons qui me gêne !… 12
CYRANO
Et quoi donc ?
LE CADET
L'estomac !
CYRANO
Moi de même, pardi !
LE CADET
Cela doit te gêner ?
CYRANO
Non, cela me grandit.
DEUXIÈME CADET
J'ai les dents longues !
CYRANO
Tu n'en mordras que plus large.
UN TROISIÈME
Mon ventre sonne creux !
CYRANO
Nous y battrons la charge.
UN AUTRE
1765 Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements. 12
CYRANO
Non, non ; ventre affamé, pas d'oreilles : tu mens ! 12
UN AUTRE
Oh ! manger quelque chose, — à l'huile !
CYRANO,
le décoiffant et lui mettant son casque dans la main.
Ta salade.
UN AUTRE
Qu'est-ce qu'on pourrait bien dévorer ?
CYRANO,
lui jetant le livre qu'il tient à la main.
L'Iliade.
UN AUTRE
Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas ! 12
CYRANO
Il devrait t'envoyer du perdreau ?
LE MÊME
1770 Pourquoi pas ?
Et du vin !
CYRANO
Richelieu, du bourgogne, if you please ?
LE MÊME
Par quelque capucin !
CYRANO
L'éminence qui grise ?
UN AUTRE
J'ai des faims d'ogre !
CYRANO
Eh ! bien !… tu croques le marmot !
LE PREMIER CADET,
haussant les épaules.
Toujours le mot, la pointe !
CYRANO
Oui, la pointe, le mot !
1775 Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose, 12
En faisant un bon mot, pour une belle cause ! 12
— Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit, 12
Et par un ennemi qu'on sait digne de soi, 12
Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fièvres, 12
1780 Tomber la pointe au cœur en même temps qu'aux lèvres ! 12
CRIS DE TOUS
J'ai faim !
CYRANO,
se croisant les bras.
Ah çà ! mais vous ne pensez qu'à manger ?…
— Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger ; 12
Du double étui de cuir tire l'un de tes fifres, 12
Souffle et joue à ce tas de goinfres et de piffres 12
1785 Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur, 12
Dont chaque note est comme une petite sœur, 12
Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées, 12
Ces airs dont la lenteur est celle des fumées 12
Que le hameau natal exhale de ses toits, 12
1790 Ces airs dont la musique a l'air d'être un patois !… 12
Que la flûte, aujourd'hui, guerrière qui s'afflige, 12
Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige 12
Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau, 12
Qu'avant d'être d'ébène, elle fut de roseau ; 12
1795 Que sa chanson l'étonne, et qu'elle y reconnaisse 12
L'âme de sa rustique et paisible jeunesse !… 12
Écoutez, les Gascons… Ce n'est plus, sous ses doigts, 12
Le fifre aigu des camps, c'est la flûte des bois ! 12
Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres, 12
1800 C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !… 12
Écoutez… C'est le val, la lande, la forêt, 12
Le petit pâtre brun sous son rouge béret, 12
C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne, 12
Écoutez, les Gascons : c'est toute la Gascogne ! 12
Toutes les têtes se sont inclinés ; — tous les yeux rêvent ;
— et des larmes sont furtivement essuyées, avec un revers
de manche, un coin de manteau.
CARBON,
à Cyrano, bas.
Mais tu les fais pleurer !
CYRANO
1805 De nostalgie !… Un mal
Plus noble que la faim !… pas physique : moral ! 12
J'aime que leur souffrance ait changé de viscère, 12
Et que ce soit leur cœur, maintenant, qui se serre ! 12
CARBON
Tu vas les affaiblir en les attendrissant ! 12
CYRANO,
qui a fait signe au tambour d'approcher.
1810 Laisse donc ! Les héros qu'ils portent dans leurs sang 12
Sont vite réveillés ! Il suffit…
Il fait un geste. Le tambour roule.
TOUS,
se levant et se précipitant sur leurs armes.
Hein ?… Quoi ?… Qu'est-ce ?
CYRANO,
souriant.
Tu vois, il a suffit d'un roulement de caisse ! 12
Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour… 12
Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour ! 12
UN CADET,
qui regarde au fond.
Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche !
TOUS LES CADETS,
murmurant.
Hou…
CYRANO,
souriant.
1815 Murmure
Flatteur !
UN CADET
Il nous ennuie !
UN AUTRE
Avec, sur son armure,
Son grand col de dentelle, il vient faire le fier ! 12
UN AUTRE
Comme si l'on portait du linge sur du fer ! 12
LE PREMIER
C'est bon lorsque à son cou l'on a quelque furoncle ! 12
LE DEUXIÈME
Encore un courtisan !
UN AUTRE
1820 Le neveu de son oncle !
CARBON
C'est un Gascon pourtant !
LE PREMIER
Un faux !… Méfiez-vous !
Parce que, les Gascons… ils doivent être fous 12
Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable. 12
LE BRET
Il est pâle !
UN AUTRE
Il a faim… autant qu'un pauvre diable !
1825 Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil, 12
Sa crampe d'estomac étincelle au soleil ! 12
CYRANO,
vivement.
N'ayons pas l'air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes, 12
Vos pipes et vos dés…
Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours,
sur des escabeaux et par terre, sur leurs manteaux,
et ils allument de longues pipes de pétun.
Et moi, je lis Descartes.
Il se promène de long en large et lit dans un petit livre
qu'il a tiré de sa poche. — Tableau. — De Guiche entre.
Tout le monde a l'air absorbé et content. Il est très pâle.
Il va vers Carbon.
Scène IV
LES MÊMES, DE GUICHE.
DE GUICHE,
à Carbon
Ah ! — Bonjour !
Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction.
Il est vert.
CARBON,
de même.
Il n'a plus que les yeux.
DE GUICHE,
regardant les cadets.
1830 Voici donc les mauvaises têtes ?… Oui, messieurs, 12
Il me revient de tous côtés qu'on me brocarde 12
Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde, 12
Hobereaux béarnais, barons périgourdins, 12
N'ont pour leur colonel pas assez de dédain, 12
1835 M'appellent intrigant, courtisan,-Qu'il les gêne 12
De voir sur ma cuirasse un col au point de Gêne, — 12
Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux 12
Qu'on puisse être Gascon et ne pas être gueux ! 12
Silence. On joue. On fume.
Vous ferai-je punir par votre capitaine ? 12
Non.
CARBON
1840 D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine…
DE GUICHE
Ah ?
CARBON
J'ai payé ma compagnie, elle est à moi.
Je n'obéis qu'aux ordres de guerre.
DE GUICHE
Ah ?… Ma foi !
Cela suffit.
S'adressant aux cadets.
Je peux mépriser vos bravades.
On connaît ma façon d'aller aux mousquetades ; 12
1845 Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi 12
J'ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi ; 12
Ramenant sur ses gens les miens en avalanche, 12
J'ai chargé par trois fois !
CYRANO,
sans lever le nez de son livre.
Et votre écharpe blanche ?
DE GUICHE,
surpris et satisfait.
Vous savez ce détail ?… En effet, il advint, 12
1850 Durant que je faisais ma caracole afin 12
De rassembler mes gens pour la troisième charge, 12
Qu'un remous de fuyards m'entraîna sur la marge 12
Des ennemis ; j'étais en danger qu'on me prît 12
Et qu'on m'arquebusât, quand j'eus le bon esprit 12
1855 De dénouer et de laisser couler à terre 12
L'écharpe qui disait mon grade militaire ; 12
En sorte que je pus, sans attirer les yeux, 12
Quitter les Espagnols, et revenant sur eux, 12
Suivi de tous les miens réconfortés, les battre ! 12
— Eh bien ! que dites-vous de ce trait ?
Les cadets n'ont pas l'air d'écouter ; mais ici les cartes et les cornets
à dés restent en l'air, la fumée des pipes demeure dans les joues : attente.
CYRANO
1860 Qu'Henri quatre
N'eût jamais consenti, le nombre l'accablant, 12
A se diminuer de son panache blanc. 12
Joie silencieuse. Les cartes s'abattent.
Les dés tombent. La fumée s'échappe.
DE GUICHE
L'adresse a réussi, cependant !
Même attente suspendant les jeux et les pipes.
CYRANO
C'est possible.
Mais on n'abdique pas l'honneur d'être une cible. 12
Cartes, dés, fumées, s'abattent, tombent,
s'envolent avec une satisfaction croissante.
1865 Si j'eusse été présent quand l'écharpe coula 12
— Nos courages, monsieur, diffèrent en cela — 12
Je l'aurais ramassée et me l'a serais mise. 12
DE GUICHE
Oui, vantardise, encor, de gascon !
CYRANO
Vantardise ?…
Prêtez-là moi. Je m'offre à monter, dès ce soir, 12
1870 A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir. 12
DE GUICHE
Offre encor de gascon ! Vous savez que l'écharpe 12
Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe, 12
En un lieu que depuis la mitraille cribla, — 12
Où nul ne peut aller la chercher !
CYRANO,
tirant de sa poche l'écharpe blanche et la lui tendant.
La voilà.
Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans
les cornets à dés. De Guiche se retourne, le regarde ; immédiatement
ils reprennent leur gravité, leurs jeux ; l'un d'eux sifflote
avec indifférence l'air montagnard joué par le fifre.
DE GUICHE,
prenant l'écharpe.
1875 Merci. Je vais, avec ce bout d'étoffe claire, 12
Pouvoir faire un signal, — que j'hésitais à faire. 12
Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'écharpe en l'air.
TOUS
Hein !
LA SENTINELLE,
en haut du talus.
Cet homme, là-bas qui se sauve en courant !…
DE GUICHE,
redescendant.
C'est un faux espion espagnol. Il nous rend 12
De grands services. Les renseignements qu'il porte 12
1880 Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte 12
Que l'on peut influer sur leurs décisions. 12
CYRANO
C'est un gredin !
DE GUICHE,
se nouant nonchalamment son écharpe.
C'est très commode. Nous disions ?…
— Ah ! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit même, 12
Pour nous ravitailler tentant un coup suprême, 12
1885 Le maréchal s'en fut vers Dourlens, sans tambours ; 12
Les vivandiers du Roi sont là ; par les labours 12
Il les joindra ; mais pour revenir sans encombre, 12
Il a pris avec lui des troupes en tel nombre 12
Que l'on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant 12
1890 La moitié de l'armée est absente du camp ! 12
CARBON
Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave. 12
Mais ils ne savent pas ce départ ?
DE GUICHE
Ils le savent.
Ils vont nous attaquer.
CARBON
Ah !
DE GUICHE
Mon faux espion
M'est venu prévenir de leur agression. 12
1895 Il ajouta : « J'en peux déterminer la place ; 12
Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse ? 12
Je dirai que de tous c'est le moins défendu, 12
Et l'effort portera sur lui. » — J'ai répondu 12
« C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne 12
1900 Ce sera sur le point d'où je vous ferai signe. » 12
CARBON,
aux cadets.
Messieurs préparez-vous !
Tous se lèvent. Bruit d'épées et de ceinturons qu'on boucle.
DE GUICHE
C'est dans une heure.
PREMIER CADET
Ah !… bien !…
Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.
DE GUICHE,
à Carbon.
Il faut gagner du temps. Le maréchal revient. 12
CARBON
Et pour gagner du temps ?
DE GUICHE
Vous aurez l'obligeance
De vous faire tuer.
CYRANO
Ah ! voilà la vengeance ?
DE GUICHE
1905 Je ne prétendrai pas que si je vous aimais 12
Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais, 12
Comme à votre bravoure on n'en compare aucune, 12
C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune. 12
CYRANO,
saluant.
Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant. 12
DE GUICHE,
saluant.
1910 Je sais que vous aimez vous battre un contre cent. 12
Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne. 12
Il remonte, avec Carbon.
CYRANO,
aux cadets.
Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne, 12
Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or, 12
Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor ! 12
De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond.
On donne des ordres. La réticence se prépare. Cyrano va vers Christian
qui est resté immobile, les bras croisés.
CYRANO,
lui mettant la main sur l'épaule.
Christian ?
CHRISTIAN,
secouant le tête.
Roxane !
CYRANO
Hélas !
CHRISTIAN
1915 Au moins, je voudrais mettre
Tout l'adieu de mon cœur dans une belle lettre !… 12
CYRANO
Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui. 12
Il tire un billet de son pourpoint.
Et j'ai fait tes adieux.
CHRISTIAN
Montre !…
CYRANO
Tu veux ?…
CHRISTIAN,
lui prenant la lettre.
Mais oui !
Il l'ouvre, lit et s'arrête.
Tiens !…
CYRANO
Quoi ?
CHRISTIAN
Ce petit rond ?…
CYRANO,
reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air naïf.
Un rond ?…
CHRISTIAN
C'est une larme !
CYRANO
1920 Oui… Poète, on se prend à son jeu, c'est le charme !… 12
Tu comprends… ce billet, — c'était très émouvant 12
Je me suis fait pleurer moi-même en l'écrivant. 12
CHRISTIAN
Pleurer ?…
CYRANO
Oui… parce que… mourir n'est pas terrible.
Mais… ne plus la revoir jamais… Voilà l'horrible ! 12
Car enfin je ne la…
Christian le regarde.
nous ne la…
Vivement.
1925 Tu ne la…
CHRISTIAN,
lui arrachant la lettre.
Donne-moi ce billet !
On entend une rumeur, au loin, dans le camp.
LA VOIX D'UNE SENTINELLE
Ventrebieu, qui va là ?
Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.
CARBON
Qu'est-ce ?…
LA SENTINELLE,
qui est sur le talus.
Un carrosse !
On se précipite pour voir.
CRIS
Quoi ? Dans le camp ? — Il y entre !
— Il a l'air de venir de chez l'ennemi ! — Diantre ! 12
Tirez ! — Non ! le cocher a crié ! — Crié quoi ? 12
— Il a crié : Service du Roi !
Tout le monde est sur le talus et regarde
au-dehors. Les grelots se rapprochent.
DE GUICHE
1930 Hein ? Du Roi !…
On redescend, on s'aligne.
CARBON
Chapeau bas, tous !
DE GUICHE,
à la cantonade.
Du Roi ! — Rangez-vous, vile tourbe,
Pour qu'il puisse décrire avec pompe sa courbe ! 12
Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de poussière.
Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s'arrête net.
CARBON,
criant.
Battez aux champs !
Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.
DE GUICHE
Baissez le marchepied !
Deux hommes se précipitent. La portière s'ouvre.
ROXANE,
sautant du carrosse.
Bonjour !
Le son d'une voix de femme relève d'un seul coup tout
ce monde profondément incliné. — Stupeur.
Scène V
LES MÊMES, ROXANE.
DE GUICHE
Service du Roi ! Vous ?
ROXANE
Mais du seul roi, l'Amour !
CYRANO
Ah ! grand Dieu !
CHRISTIAN
Vous ! Pourquoi ?
ROXANE
1935 C'était trop long, ce siège !
CHRISTIAN
Pourquoi ?…
ROXANE
Je te dirai !
CYRANO,
qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile,
sans oser tourner les yeux vers elle.
Dieu ! La regarderai-je ?
DE GUICHE
Vous ne pouvez rester ici !
ROXANE,
gaiement.
Mais si ! mais si !
Voulez-vous m'avancer un tambour ?…
Elle s'assied sur un tambour qu'on avance.
Là, merci !
Elle rit.
On a tiré sur mon carrosse !
Fièrement.
Une patrouille !
1940 — Il a l'air d'être fait avec une citrouille, 12
N'est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais 12
Avec des rats.
Envoyant des lèvres un baiser à Christian.
Bonjour !
Les regardant tous.
Vous n'avez pas l'air gais !
— Savez-vous que c'est loin, Arras ?
Apercevant Cyrano.
Cousin, charmée !
CYRANO,
s'avançant.
Ah çà ! comment ?…
ROXANE
Comment j'ai retrouvé l'armée ?
1945 Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple : j'ai 12
Marché tant que j'ai vu le pays ravagé. 12
Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse 12
Pour y croire ! Messieurs, si c'est là le service 12
De votre Roi, le mien vaut mieux !
CYRANO
Voyons, c'est fou !
Par où diable avez-vous bien pu passer ?
ROXANE
1950 Par où ?
Par chez les Espagnols.
PREMIER CADET
Ah ! Qu'elles sont malignes !
DE GUICHE
Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ? 12
LE BRET
Cela dut être très difficile !…
ROXANE
Pas trop.
J'ai simplement passé dans mon carrosse, au trot. 12
1955 Si quelque hidalgo montrait sa mine altière, 12
Je mettais mon plus beau sourire à la portière, 12
Et ces messieurs étant, n'en déplaise aux Français, 12
Les plus galantes gens du monde, — je passais ! 12
CARBON
Oui, c'est un passeport, certes que ce sourire ! 12
1960 Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire 12
Où vous alliez ainsi, madame ?
ROXANE
Fréquemment.
Alors je répondais : « Je vais voir mon amant. » 12
— Aussitôt l'Espagnol à l'air le plus féroce 12
Refermait gravement la porte du carrosse, 12
1965 D'un geste de la main à faire envie au Roi 12
Relevait les mousquets déjà pointés sur moi, 12
Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue, 12
L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue, 12
Le feutre au vent pour que la plume palpitât, 12
1970 S'inclinait en disant : « Passez, senorita ! » 12
CHRISTIAN
Mais, Roxane…
ROXANE
J'ai dit : mon amant, oui… pardonne !
Tu comprends, si j'avais dit : mon mari, personne 12
Ne m'eût laissé passer !
CHRISTIAN
Mais…
ROXANE
Qu'avez-vous ?
DE GUICHE
Il faut
Vous en allez d'ici !
ROXANE
Moi ?
CYRANO
Bien vite !
LE BRET
Au plus tôt !
CHRISTIAN
Oui !
ROXANE
Mais comment ?
CHRISTIAN,
embarrassé.
C'est que…
CYRANO,
de même.
Dans trois quarts d'heure…
DE GUICHE,
de même.
1975 ou… quatre…
CARBON,
de même.
Il vaut mieux…
LE BRET,
de même.
Vous pourriez…
ROXANE
Je reste. On va se battre.
TOUS
Oh ! non !
ROXANE
C'est mon mari !
Elle se jette dans les bras de Christian.
Qu'on me tue avec toi !
CHRISTIAN
Mais quels yeux vous avez !
ROXANE
Je te dirai pourquoi !
DE GUICHE,
désespéré.
C'est un poste terrible !
ROXANE,
se retournant.
Hein ! terrible ?
CYRANO
Et la preuve
C'est qu'il nous l'a donné !
ROXANE,
à de Guiche.
1980 Ah ! vous me vouliez veuve ?
DE GUICHE
Oh ! je vous jure !…
ROXANE
Non ! Je suis folle à présent !
Et je ne m'en vais plus ! D'ailleurs, c'est amusant. 12
CYRANO
Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ? 12
ROXANE
Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine. 12
UN CADET
Nous vous défendrons bien !
ROXANE,
enfiévrée de plus en plus.
1985 Je le crois, mes amis !
UN AUTRE,
avec enivrement.
Tout le camp sent l'iris !
ROXANE
Et j'ai justement mis
Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !… 12
Regardant de Guiche.
Mais peut-être est-il temps que le comte s'en aille 12
On pourrait commencer.
DE GUICHE
Ah ! c'en est trop ! Je vais
1990 Inspecter mes canons, et reviens… Vous avez 12
Le temps encor : changez d'avis !
ROXANE
Jamais !
De Guiche sort.
Scène VI
LES MÊMES, moins DE GUICHE.
CHRISTIAN,
suppliant
Roxane !…
ROXANE
Non !
PREMIER CADET,
aux autres.
Elle reste !
TOUS,
se précipitant, se bousculant, s'astiquant.
Un peigne ! — Un savon ! — Ma basane
Est troué : une aiguille ! — Un ruban ! — Ton miroir ! — 12
Mes manchettes ! — Ton fer à moustache ! — Un rasoir ! 12
ROXANE,
à Cyrano qui la supplie encore.
1995 Non ! rien ne me fera bouger de cette place ! 12
CARBON,
après s'être, comme les autres, sanglé, épousseté,
avoir brossé son chapeau, redressé sa plume et tiré
ses manchettes, s'avance vers Roxane, et cérémonieusement.
Peut-être siérait-il que je vous présentasse, 12
Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs 12
Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux. 12
Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian.
Carbon présente.
Baron de Peyrescous de Colignac !
LE CADET,
saluant.
Madame…
CARBON,
continuant.
2000 Baron de Casterac de Cahuzac. — Vidame 12
De Malgoyre Estressac Lésbas d'Escarabiot. — 12
Chevalier d'Antignac-Juzet. — Baron Hillot 12
De Blagnac-Saléchan de Castel-Crabioules… 12
ROXANE
Mais combien avez-vous de noms chacun ?
LE BARON HILLOT
Des foules !
CARBON,
à Roxane.
Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.
ROXANE ouvre la main et le mouchoir tombe
2005 Pourquoi ?
Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser.
CARBON,
le ramassant vivement.
Ma compagnie était sans drapeau ! Mais, ma foi, 12
C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle ! 12
ROXANE,
souriant.
Il est un peu petit.
CARBON,
attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine.
Mais il est en dentelle !
UN CADET,
aux autres.
Je mourrais sans regrets ayant vu ce minois, 12
2010 Si j'avais seulement dans le ventre une noix !… 12
CARBON,
qui l'a entendu, indigné.
Fi ! parler de manger lorsqu'une exquise femme !… 12
ROXANE
Mais l'air du camp est vif et, moi-même, m'affame 12
Pâtés, chauds-froids, vins fins : — mon menu, le voilà ! 12
— Voulez-vous m'apportez tout cela !
Consternation.
UN CADET
Tout cela !
UN AUTRE
Où le prendrions-nous, grand Dieu ?
ROXANE,
tranquillement.
2015 Dans mon carrosse.
TOUS
Hein ?…
ROXANE
Mais il faut qu'on serve et découpe, et désosse !
Regardez mon cocher d'un peu plus près messieurs, 12
Et vous reconnaîtrez un homme précieux 12
Chaque sauce sera, si l'on veut, réchauffée ! 12
LES CADETS,
se ruant vers le carrosse.
C'est Ragueneau !
Acclamation.
Oh ! Oh !
ROXANE,
les suivants des yeux.
Pauvres gens !
CYRANO,
lui baisant la main.
2020 Bonne fée !
RAGUENEAU,
debout sur le siège comme un charlatan en place publique.
Messieurs !…
Enthousiasme.
LES CADETS
Bravo ! Bravo !
RAGUENEAU
Les Espagnols n'ont pas,
Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas ! 12
Applaudissements.
CYRANO,
bas à Christian.
Hum ! hum ! Christian !
RAGUENEAU
Distraits par la galanterie
Ils n'ont pas vu…
Il tire de son siège un plat qu'il élève.
La galantine !
Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.
CYRANO,
bas à Christian.
Je t'en prie,
Un seul mot !…
RAGUENEAU
2025 Et Vénus sut occuper leur œil
Pour que Diane, en secret, pût passer…
Il brandit un gigot.
son chevreuil !
Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingts mains tendues.
CYRANO,
bas à Christian.
Je voudrais te parler !
ROXANE,
aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles.
Posez cela par terre !
Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais
imperturbables qui étaient derrière le carrosse.
ROXANE,
à Christian, au moment où Cyrano allait l'entraîner à part.
Vous, rendez-vous utile !
Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano.
RAGUENEAU
Un paon truffé !
PREMIER CADET,
épanoui, qui descend en coupant une large tranche de jambon.
Tonnerre !
Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard 12
Sans faire un geuleton…
Se reprenant vivement en voyant Roxane.
2030 pardon ! un balthazar !
RAGUENEAU,
lançant les coussins du carrosse.
Les coussins sont remplis d'ortolans !
Tumulte. On éventre les coussins. Rire. Joie.
TROISIÈME CADET
Ah ! Viédaze !
RAGUENEAU,
lançant des flacons de vin rouge.
Des flacons de rubis !…
De vin blanc.
Des flacons de topaze !
ROXANE,
jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano.
Défaites cette nappe !… Eh ! hop ! Soyez léger ! 12
RAGUENEAU,
brandissant une lanterne arrachée.
Chaque lanterne est un petit garde-manger ! 12
CYRANO,
bas à Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble.
2035 Il faut que je te parle avant que tu lui parles ! 12
RAGUENEAU,
de plus en plus lyrique.
Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles ! 12
ROXANE,
versant du vin, servant.
Puisqu'on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons 12
Du reste de l'armée ! — Oui ! tout pour les Gascons ! 12
Et si de Guiche vient, personne ne l'invite ! 12
Allant de l'un à l'autre.
2040 Là, vous avez le temps. — Ne mangez pas si vite ! — 12
Buvez un peu. — Pourquoi pleurez-vous ?
PREMIER CADET
C'est trop bon !
ROXANE
Chut ! — Rouge ou blanc ? — Du pain pour monsieur de Carbon ! 12
— Un couteau ! — Votre assiette ! — Un peu de croute ? Encore ? 12
— Je vous sers ! — Du bourgogne ? — Une aile ?
CYRANO,
qui la suit, les bras chargés de plats, l'aidant à servir.
Je l'adore !
ROXANE,
allant à Christian.
Vous ?
CHRISTIAN
Rien.
ROXANE
2045 Si ! ce biscuit, dans du muscat… deux doigts !
CHRISTIAN,
essayant de la retenir.
Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?
ROXANE
Je me dois
A ces malheureux… Chut ! Tout à l'heure !…
LE BRET,
qui était remonté au fond, pour passer,
au bout d'une lance, un pain à la sentinelle du talus.
De Guiche !
CYRANO
Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche ! 12
Hop ! — N'ayons l'air de rien !…
A Ragueneau.
Toi, remonte d'un bond
Sur ton siège ! — Tout est caché ?…
En un clin d'œil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché
sous les vêtement, sous les manteaux, dans les feutres.
— De Guiche entre vivement — et s'arrête, tout d'un coup,
reniflant. — Silence.
Scène VII
LES MÊMES, DE GUICHE.
DE GUICHE
2050 Cela sent bon.
UN CADET,
chantonnant d'un air détaché.
To lo lo !…
DE GUICHE,
s'arrêtant et le regardant.
Qu'avez-vous, vous ?… Vous êtes tout rouge !
LE CADET
Moi ?… Mais rien. C'est le sang. On va se battre : il bouge ! 12
UN AUTRE
Poum… poum… poum…
DE GUICHE,
se retournant.
Qu'est cela ?
LE CADET,
légèrement gris.
Rien ! C'est une chanson !
Une petite…
DE GUICHE
Vous êtes gai, mon garçon !
LE CADET
L'approche du danger !
DE GUICHE,
appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre.
Capitaine ! je…
Il s'arrête en le voyant.
2055 Peste !
Vous avez bonne mine aussi !
CARBON,
cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos,
avec un geste évasif.
Oh !…
DE GUICHE
Il me reste
Un canon que j'ai fait porter…
Il montre un endroit dans la coulisse.
là, dans ce coin,
Et vos hommes pourront s'en servir au besoin. 12
UN CADET,
se dandinant.
Charmante attention !
UN AUTRE,
lui souriant gracieusement.
Douce sollicitude !
DE GUICHE
Ah çà ! mais ils sont fous ! —
Sèchement.
2060 N'ayant pas l'habitude
Du canon, prenez garde au recul.
LE PREMIER CADET
Ah ! pfftt !
DE GUICHE,
allant à lui, furieux.
Mais !…
LE CADET
Le canon des Gascons ne recule jamais ! 12
DE GUICHE,
le prenant par le bras et le secouant.
Vous êtes gris !… De quoi ?
LE CADET,
superbe.
De l'odeur de la poudre !
DE GUICHE,
haussant les épaules, les repousse et va vivement à Roxane.
Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ? 12
ROXANE
Je reste !
DE GUICHE
Fuyez !
ROXANE
Non !
DE GUICHE
2065 Puisqu'il en est ainsi,
Qu'on me donne un mousquet !
CARBON
Comment ?
DE GUICHE
Je reste aussi.
CYRANO
Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure ! 12
PREMIER CADET
Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ? 12
ROXANE
Quoi… !
DE GUICHE
Je ne quitte pas une femme en danger.
DEUXIÈME CADET,
au premier.
2070 Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner à manger ! 12
Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.
DE GUICHE,
dont les yeux s'allument.
Des vivres !
UN TROISIÈME CADET
Il en sort de sous toutes les vestes !
DE GUICHE,
se maîtrisant, avec hauteur.
Est-ce que vous croyez que je mange vos restes ! 12
CYRANO,
saluant.
Vous faites des progrès !
DE GUICHE,
fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot
une légère pointe d'accent.
Je vais me battre à jeun !
PREMIER CADET,
exultant de joie.
A jeung! Il vient d'avoir l'accent !
DE GUICHE,
riant.
Moi !
LE CADET
C'en est un !
Ils se mettent tous à danser.
CARBON,
qui a disparu depuis un moment derrière le talus,
reparaissant sur la crête.
2075 J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue ! 12
Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.
DE GUICHE,
à Roxane, en s'inclinant.
Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?… 12
Elle la prend, ils remontent vers le talus.
Tout le monde se découvre et les suit.
CHRISTIAN,
allant à Cyrano, vivement.
Parle vite !
Au moment où Roxane paraît sur la crête ,
les lances disparaissent, abaissées pour le salut,
un cri s'élève : elle s'incline.
LES PIQUIERS,
au-dehors.
Vivat !
CHRISTIAN
Quel était ce secret !
CYRANO
Dans le cas où Roxane…
CHRISTIAN
Eh bien ?
CYRANO
Te parlerait
Des lettres ?
CHRISTIAN
Oui, je sais !…
CYRANO
Ne fais pas la sottise
De t'étonner…
CHRISTIAN
De quoi ?
CYRANO
2080 Il faut que je te dise !…
Oh !mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui 12
En la voyant. Tu lui…
CHRISTIAN
Parle vite !
CYRANO
Tu lui…
As écrit plus souvent que tu ne crois.
CHRISTIAN
Hein ?
CYRANO
Dame !
Je m'en étais chargé : J'interprétais ta flamme ! 12
2085 J'écrivais quelquefois sans te dire : j'écris ! 12
CHRISTIAN
Ah ?
CYRANO
C'est tout simple !
CHRISTIAN
Mais comment t'y es-tu pris,
De puis qu'on est bloqué pour ?…
CYRANO
Oh !… avant l'aurore
Je pouvais traverser…
CHRISTIAN,
se croisant les bras.
Ah ! c'est tout simple encore ?
Et qu'ai-je écrit de fois par semaine ?… Deux ? — Trois ?… 12
Quatre ? —
CYRANO
Plus.
CHRISTIAN
Tous les jours ?
CYRANO
2090 Oui, tous les jours. — Deux fois.
CHRISTIAN,
violemment.
Et cela t'enivrait, et l'ivresse était telle 12
Que tu bravais la mort…
CYRANO,
voyant Roxane qui revient.
Tais-toi ! Pas devant elle !
Il rentre vivement dans sa tente.
Scène VIII
ROXANE, CHRISTIAN ; au fond, allées et venues de cadets.
CARBON et DE GUICHE donnent des ordres.
ROXANE,
courant à Christian
Et maintenant, Christian !…
CHRISTIAN,
lui prenant les mains.
Et maintenant, dis-moi
Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi 12
2095 A travers tous ces rangs de soudards et de reîtres, 12
Tu m'as rejoint ici ?
ROXANE
C'est à cause des lettres !
CHRISTIAN
Tu dis ?
ROXANE
Tant pis pour vous si je cours ces dangers !
Ce sont vos lettres qui m'ont grisée ! Ah ! songez 12
Combien depuis un mois vous m'en avez écrites, 12
Et plus belles toujours !
CHRISTIAN
2100 Quoi ! pour quelques petites
Lettres d'amour…
ROXANE
Tais-toi !… Tu ne peux pas savoir !
Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir, 12
D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenêtre, 12
Ton âme commença de se faire connaître… 12
2105 Eh bien ! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois, 12
Comme si tout le temps, je l'entendais, ta voix 12
De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe ! 12
Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pénélope 12
Ne fût pas demeurée à broder sous son toit, 12
2110 Si le Seigneur Ulysse eût écrit comme toi, 12
Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu'Hélène, 12
Envoyé promener ses pelotons de laine !… 12
CHRISTIAN
Mais…
ROXANE
Je lisais, je relisais, je défaillais,
J'étais à toi. Chacun de ces petits feuillets 12
2115 Était comme un pétale envolé de ton âme. 12
On sent à chaque mot de ces lettres de flamme 12
L'amour puissant, sincère…
CHRISTIAN
Ah ! sincère et puissant ?
Cela se sent, Roxane ?…
ROXANE
Oh ! si cela se sent !
CHRISTIAN
Et vous venez ?
ROXANE
Je viens (ô mon Christian, mon maître !
2120 Vous me relèveriez si je voulais me mettre 12
A vos genoux, c'est donc mon âme que j'y mets, 12
Et vous ne pourrez plus la relever jamais !) 12
Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure 12
De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure !) 12
2125 De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolité, 12
L'insulte de t'aimer pour ta seule beauté ! 12
CHRISTIAN,
avec épouvante.
Ah ! Roxane !
ROXANE
Et plus tard, mon ami, moins frivole,
— Oiseau qui saute avant tout à fait qu'il s'envole, — 12
Ta beauté m'arrêtant, ton âme m'entraînant, 12
Je t'aimais pour les deux ensemble !…
CHRISTIAN
2130 Et maintenant ?
ROXANE
Eh bien ! toi-même enfin l'emporte sur toi-même, 12
Et ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime ! 12
CHRISTIAN,
reculant.
Ah ! Roxane !
ROXANE
Sois donc heureux. Car n'être aimé
Que pour ce dont on est un instant costumé, 12
2135 Doit mettre un cœur avide et noble à la torture ; 12
Mais ta chère pensée efface ta figure, 12
Et la beauté par quoi tout d'abord tu me plus, 12
Maintenant j'y vois mieux… et je ne la vois plus ! 12
CHRISTIAN
Oh !…
ROXANE
Tu doutes encor d'une telle victoire ?…
CHRISTIAN,
douloureusement.
Roxane !
ROXANE
2140 Je comprends, tu ne peux pas y croire,
A cet amour ?…
CHRISTIAN
Je ne veux pas de cet amour !
Moi, je veux être aimé plus simplement pour…
ROXANE
Pour
Ce qu'en vous elles ont aimé jusqu'à cette heure ? 12
Laissez-vous donc aimer d'une façon meilleure ! 12
CHRISTIAN
Non ! c'était mieux avant !
ROXANE
2145 Ah ! tu n'y entends rien !
C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien ! 12
C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore, 12
Et moins brillant…
CHRISTIAN
Tais-toi !
ROXANE
Je t'aimerais encore !
Si toute ta beauté tout d'un coup s'envolait… 12
CHRISTIAN
Oh ! ne dis pas cela !
ROXANE
Si ! je le dis !
CHRISTIAN
2150 Quoi ? laid ?
ROXANE
Laid ! je le jure !
CHRISTIAN
Dieu !
ROXANE
Et ta joie est profonde ?
CHRISTIAN,
d'une voix étouffée.
Oui…
ROXANE
Qu'as-tu ?…
CHRISTIAN,
la repoussant doucement.
Rien. Deux mots à dire : une seconde…
ROXANE
Mais ?…
CHRISTIAN,
l ui montrant un groupe de cadets, au fond.
A ces pauvres gens mon amour t'enleva
Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir… va ! 12
ROXANE,
attendrie.
Cher Christian !
Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent
respectueusement autour d'elle.
Scène IX
CHRISTIAN, CYRANO ; au fond ROXANE,
causant avec CARBON et quelques cadets.
CHRISTIAN,
appelant vers la tente de Cyrano
Cyrano ?
CYRANO,
reparaissant, armé pour la bataille.
2155 Qu'est-ce ? Te voilà blême !
CHRISTIAN
Elle ne m'aime plus !
CYRANO
Comment ?
CHRISTIAN
C'est toi qu'elle aime !
CYRANO
Non !
CHRISTIAN
Elle n'aime plus que mon âme !
CYRANO
Non !
CHRISTIAN
Si !
C'est donc bien toi qu'elle aime, — et tu l'aimes aussi ! 12
CYRANO
Moi ?
CHRISTIAN
Je le sais.
CYRANO
C'est vrai.
CHRISTIAN
Comme un fou.
CYRANO
Davantage.
CHRISTIAN
Dis-le-lui !
CYRANO
Non !
CHRISTIAN
Pourquoi ?
CYRANO
2160 Regarde mon visage !
CHRISTIAN
Elle m'aimerait laid !
CYRANO
Elle te l'a dit !
CHRISTIAN
Là !
CYRANO
Ah ! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela ! 12
Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée ! 12
— Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensée 12
2165 De la dire, — mais va, ne la prends pas au mot, 12
Va, ne deviens pas laid : elle m'en voudrait trop ! 12
CHRISTIAN
C'est ce que je veux voir !
CYRANO
Non, non !
CHRISTIAN
Qu'elle choisisse !
Tu vas lui dire tout
CYRANO
Non, non ! Pas ce supplice.
CHRISTIAN
Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ? 12
C'est trop injuste !
CYRANO
2170 Et moi, je mettrais au tombeau
Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître, 12
J'ai le don d'exprimer… ce que tu sens peut-être ? 12
CHRISTIAN
Dis-lui tout !
CYRANO
Il s'obstine à me tenter, c'est mal !
CHRISTIAN
Je suis las de porter en moi-même un rival ! 12
CYRANO
Christian !
CHRISTIAN
2175 Notre union — sans témoins — clandestine,
— Peut se rompre, — si nous survivons !
CYRANO
Il s'obstine !…
CHRISTIAN
Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout ! 12
— Je vais voir ce qu'on fait, tiens ! Je vais jusqu'au bout 12
Du poste ; Je reviens : parle, et qu'elle préfère 12
L'un de nous deux !
CYRANO
Ce sera toi !
CHRISTIAN
2180 Mais… je l'espère !
Il appelle.
Roxane !
CYRANO
Non ! Non !
ROXANE,
accourant.
Quoi ?
CHRISTIAN
Cyrano vous dira
Une chose importante
Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.
Scène X
ROXANE, CYRANO, puis LE BRET, CARBON,
les cadets, RAGUENEAU, DE GUICHE, etc…
ROXANE
Importante ?
CYRANO,
éperdu.
Il s'en va !…
A Roxane.
Rien… Il attache, — oh ! Dieu ! vous devez le connaître ! — 12
De l'importance à rien !
ROXANE,
vivement.
Il a douté peut-être
2185 De ce que j'ai dit là ?… J'ai vu qu'il a douté !… 12
CYRANO,
lui prenant la main.
Mais vous avez bien dit, d'ailleurs, la vérité ? 12
ROXANE
Oui, oui, je l'aimerais même…
Elle hésite une seconde.
CYRANO,
souriant tristement.
Le mot vous gêne
Devant moi ?
ROXANE
Mais…
CYRANO
Il ne me fera pas de peine !
— Même laid ?
ROXANE
Même laid !
Mousqueterie au-dehors.
Ah ! tiens, on a tiré !
CYRANO,
ardemment.
Affreux ?
ROXANE
Affreux !
CYRANO
Défiguré ?
ROXANE
2190 Défiguré !
CYRANO
Grotesque ?
ROXANE
Rien ne peut me le rendre grotesque !
CYRANO
Vous l'aimeriez encore ?
ROXANE
Et davantage presque !
CYRANO,
perdant la tête, à part.
Mon Dieu, c'est vrai, peut-être, et le bonheur est là. 12
A Roxane.
Je… Roxane… écoutez !…
LE BRET,
entrant rapidement, appelle à mi-voix.
Cyrano !
CYRANO,
se retournant.
Hein ?
LE BRET
Chut !
Il lui dit un mot tout bas.
CYRANO,
laissant échapper la main de Roxane, avec un cri.
Ah !…
ROXANE
Qu'avez-vous ?
CYRANO,
à lui-même, avec stupeur.
C'est fini.
Détonations nouvelles.
ROXANE
2195 Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ?
Elle remonte pour regarder au-dehors.
CYRANO
C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire ! 12
ROXANE,
voulant s'élancer.
Que se passe-t-il ?
CYRANO,
vivement, l'arrêtant.
Rien !
Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu'ils portent,
et ils forment un groupe empêchant Roxane d'approcher.
ROXANE
Ces hommes ?
CYRANO,
l'éloignant.
Laissez-les !…
ROXANE
Mais qu'alliez-vous me dire avant ?…
CYRANO
Ce que j'allais
Vous dire ?… rien, oh ! rien, je le jure, madame ! 12
Solennellement.
2200 Je jure que l'esprit de Christian, que son âme 12
Étaient…
Se reprenant avec terreur.
sont les plus grands…
ROXANE
Étaient ?
Avec un grand cri.
Ah !…
Elle se précipite et écarte tout le monde.
CYRANO
C'est fini.
ROXANE,
voyant Christian couché dans son manteau.
Christian !
LE BRET,
à Cyrano.
Le premier coup de feu de l'ennemi !
Roxane se jette sur le corps de Christian.
Nouveaux coups de feu. Cliquetis. Tambours.
CARBON,
l'épée au poing.
C'est l'attaque ! Aux mousquets !
Suivi des cadets, il passe de l'autre côté du talus.
ROXANE
Christian !
LA VOIX DE CARBON,
derrière le talus.
Qu'on se dépêche !
ROXANE
Christian !
CARBON
Alignez-vous !
ROXANE
Christian !
CARBON
Mesurez… mèche !
Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.
CHRISTIAN,
d'une voix mourante.
Roxane !…
CYRANO,
vite et bas à l'oreille de Christian, pendant que Roxane affolée
trempe dans l'eau, pour le panser,
un morceau de linge arraché à sa poitrine.
2205 J'ai tout dit. C'est toi qu'elle aime encor !
Christian ferme les yeux.
ROXANE
Quoi, mon amour ?
CARBON
Baguette haute !
ROXANE,
à Cyrano.
Il n'est pas mort ?…
CARBON
Ouvrez la charge avec les dents !
ROXANE
Je sens sa joue
Devenir froide, là, contre la mienne !
CARBON
En joue !
ROXANE
Une lettre sur lui !
Elle l'ouvre.
Pour moi !
CYRANO,
à part.
Ma lettre !
CARBON
Feu !
Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.
CYRANO,
voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée.
Mais Roxane on se bat !
ROXANE,
le retenant.
2210 Restez encore un peu.
Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître. 12
Elle pleure doucement.
— N'est-ce pas que c'était un être exquis, un être 12
Merveilleux ?
CYRANO,
debout, tête nue.
Oui, Roxane.
ROXANE
Un poète inouï,
Adorable ?
CYRANO
Oui, Roxane.
ROXANE
Un esprit sublime ?
CYRANO
Oui,
Roxane !
ROXANE
2215 Un cœur profond, inconnu du profane,
Une âme magnifique et charmante ?
CYRANO,
fermement.
Oui, Roxane !
ROXANE,
se jetant sur le corps de Christian.
Il est mort !
CYRANO,
à part, tirant l'épée.
Et je n'ai qu'à mourir aujourd'hui,
Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui ! 12
Trompettes au loin.
DE GUICHE,
qui reparaît sur le talus, décoiffé,
blessé au front, d'une voix tonnante.
C'est le signal promis ! Des fanfares de cuivres ! 12
2220 Les Français vont rentrer au camp avec des vivres ! 12
Tenez encore un peu !
ROXANE
Sur la lettre, du sang,
Des pleurs !
UNE VOIX,
au-dehors criant.
Rendez-vous !
VOIX DES CADETS
Non !
RAGUENEAU,
qui grimpé sur son carrosse regarde la bataille par-dessus le talus.
Le péril va croissant !
CYRANO,
à de Guiche lui montrant Roxane.
Emportez-la ! Je vais charger !
ROXANE,
baisant la lettre, d'une voix mourante.
Son sang ! ses larmes !…
RAGUENEAU,
sautant à bas du carrosse pour courir vers elle.
Elle s'évanouit !
DE GUICHE,
sur le talus, aux cadets, avec rage.
Tenez bon !
UNE VOIX,
au-dehors.
Bas les armes !
VOIX DES CADETS
Non !
CYRANO,
à de Guiche.
2225 Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur
Lui montrant Roxane.
Fuyez en la sauvant !
DE GUICHE,
qui court à Roxane et l'enlève dans ses bras.
Soit ! Mais on est vainqueur
Si vous gagnez du temps !
CYRANO
C'est bon !
Criant vers Roxane que de Guiche,
aidé de Ragueneau, emporte évanouie.
Adieu, Roxane !
Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés
et viennent tomber en scène. Cyrano se précipitant au combat
est arrêté sur la crête par Carbon, couvert de sang.
CARBON
Nous plions ! J'ai reçu deux coups de pertuisane ! 12
CYRANO,
criant aux Gascons.
Hardi ! Reculès pas, drollos !
A Carbon, qu'il soutient.
N'ayez pas peur !
2230 J'ai deux morts à venger : Christian et mon bonheur ! 12
Ils redescendent. Cyrano brandit la lance
où est attaché le mouchoir de Roxane.
Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre ! 12
Il la plante en terre ; il crie aux cadets.
Toumbé dèssus ! Escrasas lous !
Au fifre.
Un air de fifre !
Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant
le talus viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau.
Le carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se hérisse d'arquebuses,
se transforme en redoute.
UN CADET,
paraissant à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie.
Ils montent le talus !
et tombe mort.
CYRANO
On va les saluer !
Le talus se couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis.
Les grands étendards des Impériaux se lèvent.
CYRANO
Feu !
Décharge générale.
CRI,
dans les rangs ennemis.
Feu !
Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.
UN OFFICIER ESPAGNOL,
se découvrant.
Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?
CYRANO,
récitant debout au milieu des balles.
2235 Ce sont les cadets de Gascogne 8
De Carbon de Castel-Jaloux ; 8
Bretteurs et menteurs sans vergogne… 8
Il s'élance, suivi des quelques survivants.
Ce sont les cadets… 5
Le reste se perd dans la bataille.
RIDEAU
Cinquième Acte
LA GAZETTE DE CYRANO
Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la croix occupaient à Paris.
Superbes ombrages. A gauche, la maison ; vaste perron sur lequel ouvrent plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scène, isolé au milieu d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis, un banc de pierre demi-circulaire.
Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de marronniers qui aboutit à droite, quatrième plan, à la porte d'une chapelle entrevue parmi les branches. A travers le double rideau d'arbres de cette allée, on aperçoit des fuites de pelouses, d'autres allées, des bosquets, les profondeurs du parc, le ciel.
La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade enguirlandée de vigne rougie, qui vient se perdre à droite, au premier plan, derrière les buis.
C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts. Une plaque de feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scène, craquent sous les pas dans les allées, couvrent à demi le perron et les bancs.
Entre le banc de droite et l'arbre, un grand métier à broder devant lequel une petite chaise a été apportée. Paniers pleins d'écheveaux et de pelotons. Tapisserie commencée.
Au lever du rideau, des sœurs vont et viennent dans le parc ; quelques-unes sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus âgée. Des feuilles tombent.
Scène première
Mère MARGUERITE, sœur MARTHE, sœur CLAIRE,Les Sœurs.
SŒUR MARTHE,
à Mère Marguerite
Sœur Claire a regardé deux fois comment allait 12
Sa cornette, devant la glace.
MÈRE MARGUERITE,
à sœur Claire.
2240 C'est très laid.
SŒUR CLAIRE
Mais sœur Marthe a repris un pruneau de la tarte, 12
Ce matin : je l'ai vu.
MÈRE MARGUERITE,
à sœur Marthe.
C'est très vilain, sœur Marthe.
SŒUR CLAIRE
Un tout petit regard !
SŒUR MARTHE
Un tout petit pruneau !
MÈRE MARGUERITE,
sévèrement.
Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano. 12
SŒUR CLAIRE,
épouvantée.
Non ! il va se moquer !
SŒUR MARTHE
2245 Il dira que les nonnes
Sont très coquettes !
SŒUR CLAIRE
Très gourmandes !
MÈRE MARGUERITE,
souriant.
Et très bonnes.
SŒUR CLAIRE
N'est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus, 12
Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans !
MÈRE MARGUERITE
Et plus !
Depuis que sa cousine à nos béguins de toile 12
2250 Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile, 12
Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans, 12
Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs ! 12
SŒUR MARTHE
Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître, 12
Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître. 12
TOUTES LES SŒURS
2255 Il est si drôle ! — C'est amusant quand il vient ! 12
— Il nous taquine ! — Il est gentil ! — Nous l'aimons bien ! 12
— Nous fabriquons pour lui des pâtes d'angélique ! 12
SŒUR MARTHE
Mais enfin, ce n'est pas un très bon catholique ! 12
SŒUR CLAIRE
Nous le convertirons.
LES SŒURS
Oui ! Oui !
MÈRE MARGUERITE
Je vous défends
2260 De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants. 12
Ne le tourmentez pas : il viendrait moins peut-être ! 12
SŒUR MARTHE
Mais… Dieu !…
MÈRE MARGUERITE
Rassurez-vous : Dieu doit bien le connaître.
SŒUR MARTHE
Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier, 12
Il me dit en entrant : « Ma sœur j'ai fait gras, hier ! » 12
MÈRE MARGUERITE
2265 Ah ! il vous dit cela ?… Eh bien ! la fois dernière 12
Il n'avait pas mangé depuis deux jours.
SŒUR MARTHE
Ma Mère !
MÈRE MARGUERITE
Il est pauvre.
SŒUR MARTHE
Qui vous l'a dit ?
MÈRE MARGUERITE
Monsieur Le Bret.
SŒUR MARTHE
On ne le secours pas ?
MÈRE MARGUERITE
Non, il se fâcherait.
Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir,
avec la coiffe des veuves et de longs voiles ; de Guiche, magnifique
et vieillissant, marche auprès d'elle. Ils vont à pas lents.
Mère Marguerite se lève.
— Allons il faut rentrer… Madame Magdeleine, 12
2270 Avec un visiteur, dans le parc se promène. 12
SŒUR MARTHE,
bas à sœur Claire.
C'est le duc-maréchal de Grammont ?
SŒUR CLAIRE,
regardant.
Oui, je crois.
SŒUR MARTHE
Il n'était plus venu la voir depuis des mois ! 12
LES SŒURS
Il est très pris ! — La cour ! — Les camps !
SŒUR CLAIRE
Les soins du monde !
Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent
en silence et s'arrêtent près du métier. Un temps.
Scène II
ROXANE, LE DUC DE GRAMMONT, puis LE BRET et RAGUENEAU.
LE DUC
Et vous demeurerez ici, vainement blonde, 12
Toujours en deuil ?
ROXANE
Toujours.
LE DUC
Aussi fidèle ?
ROXANE
2275 Aussi.
LE DUC,
après un temps.
Vous m'avez pardonné ?
ROXANE,
simplement, regardant la croix du couvent.
Puisque je suis ici.
Nouveau silence.
LE DUC
Vraiment c'était un être ?…
ROXANE
Il fallait le connaître !
LE DUC
Ah ! Il fallait ?… Je l'ai trop peu connu, peut-être ! 12
…Et son dernier billet, sur votre cœur, toujours ? 12
ROXANE
2280 Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours. 12
LE DUC
Même mort, vous l'aimez ?
ROXANE
Quelquefois il me semble
Qu'il n'est mort qu'à demi, que nos cœurs sont ensemble, 12
Et que son amour flotte, autour de moi, vivant ! 12
LE DUC,
après un silence encore.
Est-ce que Cyrano vient vous voir ?
ROXANE
Oui, souvent.
2285 Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes. 12
Il vient ; c'est régulier ; sous cet arbre où vous êtes 12
On place son fauteuil, s'il fait beau ; je l'attends 12
En brodant ; l'heure sonne ; au dernier coup, j'entends 12
— Car je ne tourne plus même le front ! — sa canne 12
2290 Descendre le perron ; il s'assied ; il ricane 12
De ma tapisserie éternelle ; il me fait 12
La chronique de la semaine, et…
Le Bret paraît sur le perron.
Tiens, Le Bret !
Le Bret descend.
Comment va notre ami ?
LE BRET
Mal.
LE DUC
Oh !
ROXANE,
au duc.
Il exagère !
LE BRET
Tout ce que j'ai prédit : l'abandon, la misère !… 12
2295 Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux ! 12
Il attaque les faux nobles, les faux dévots, 12
Les faux braves, les plagiaires, — tout le monde. 12
ROXANE
Mais son épée inspire une terreur profonde. 12
On ne viendra jamais à bout de lui.
LE DUC,
hochant la tête.
Qui sait ?
LE BRET
2300 Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est 12
La solitude, la famine, c'est Décembre 12
Entrant à pas de loups dans son obscure chambre 12
Voilà les spadassins qui plutôt le tueront ! 12
— Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon. 12
2305 Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire. 12
Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire. 12
LE DUC
Ah ! celui-là n'est pas parvenu ! — C'est égal, 12
Ne le plaignez pas trop.
LE BRET,
avec un sourire amer.
Monsieur le maréchal !…
LE DUC
Ne le plaignez pas trop : il a vécu sans pactes, 12
2310 Libre dans sa pensée autant que dans ses actes. 12
LE BRET,
de même.
Monsieur le duc !…
LE DUC,
hautainement.
Je sais, oui : j'ai tout ; il n'a rien…
Mais je lui serrerais bien volontiers la main. 12
Saluant Roxane.
Adieu.
ROXANE
Je vous conduis.
Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.
LE DUC,
s'arrêtant, tandis qu'elle monte.
Oui, parfois, je l'envie.
— Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie, 12
2315 On sent, — n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal ! 12
Mille petits dégoûts de soi, dont le total 12
Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure ; 12
Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure, 12
Pendant que des grandeurs on monte les degrés, 12
2320 Un bruit d'illusions sèches et de regrets, 12
Comme, quand vous montez lentement vers ces portes, 12
Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes. 12
ROXANE,
ironique.
Vous voilà bien rêveur ?…
LE DUC
Eh ! oui !
Au moment de sortir, brusquement.
Monsieur Le Bret !
A Roxane.
Vous permettez ? Un mot.
Il va à Le Bret, et à mi-voix.
C'est vrai : nul n'oserait
2325 Attaquer votre ami ; mais beaucoup l'ont en haine ; 12
Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine 12
« Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident. » 12
LE BRET
Ah ?
LE DUC
Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.
LE BRET,
levant les bras au ciel.
Prudent !
Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais !…
ROXANE,
qui est restée sur le perron, à une sœur qui s'avance vers elle.
Qu'est-ce ?
LA SŒUR
Ragueneau veut vous voir, Madame.
ROXANE
2330 Qu'on le laisse
Entrer.
Au duc et à Le Bret.
Il vient crier misère. Étant un jour
Parti pour être auteur, il devint tour à tour 12
Chantre…
LE BRET
Étuviste…
ROXANE
Acteur…
LE BRET
Bedeau…
ROXANE
Perruquier…
LE BRET
Maître
De théorbe…
ROXANE
Aujourd'hui, que pourrait-il bien être ?
RAGUENEAU,
entrant précipitamment.
Ah ! Madame !
Il aperçoit Le Bret.
Monsieur !
ROXANE,
souriant.
2335 Racontez vos malheurs
A Le Bret. Je reviens.
RAGUENEAU
Mais, Madame…
Roxane sort sans l'écouter, avec le duc. Il redescend vers Le Bret.
Scène III
LE BRET, RAGUENEAU.
RAGUENEAU
D'ailleurs,
Puisque vous êtes là, j'aime mieux qu'elle ignore ! 12
— J'allais voir votre ami tantôt. J'étais encore 12
A vingt pas de chez lui… quand je le vois de loin, 12
2340 Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin 12
De la rue… et je cours… lorsque d'une fenêtre 12
Sous laquelle il passait — est-ce un hasard ?… peut-être ! 12
Un laquais laisse choir une pièce de bois. 12
LE BRET
Les lâches !… Cyrano !
RAGUENEAU
J'arrive et je le vois…
LE BRET
C'est affreux !
RAGUENEAU
2345 Notre ami, Monsieur, notre poète,
Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête ! 12
LE BRET
Il est mort ?
RAGUENEAU
Non ! mais… Dieu ! je l'ai porté chez lui.
Dans sa chambre… Ah ! sa chambre ! il faut voir ce réduit ! 12
LE BRET
Il souffre ?
RAGUENEAU
Non, Monsieur, il est sans connaissance.
LE BRET
Un médecin ?
RAGUENEAU
2350 Il en vint un par complaisance.
LE BRET
Mon pauvre Cyrano ! — Ne disons pas cela 12
Tout d'un coup à Roxane ! — Et ce docteur ?
RAGUENEAU
Il a
parlé, — Je ne sais plus, — de fièvre, de méninges !… 12
Ah ! si vous le voyiez — la tête dans des linges !… 12
2355 Courons vite ! — Il n'y a personne à son chevet ! — 12
C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait ! 12
LE BRET,
l'entraînant vers la droite.
Passons par là ! Viens, c'est plus court ! Par la chapelle ! 12
ROXANE,
paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'éloigner
par la colonnade qui mène à la petite porte de la chapelle.
Monsieur Le Bret !
Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre.
Le Bret s'en va quand on l'appelle ?
C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau ! 12
Elle descend le perron.
Scène IV
ROXANE seule, puis deux Sœurs, un instant.
ROXANE
2360 Ah ! que ce dernier jour de septembre est donc beau ! 12
Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque, 12
Se laisse décider par l'automne, moins brusque. 12
Elle s'assied à son métier. Deux sœurs sortent de la maison
et apportent un grand fauteuil sous l'arbre.
Ah ! voici le fauteuil classique où vient s'asseoir 12
Mon vieil ami !
SŒUR MARTHE
Mais c'est le meilleur du parloir !
ROXANE
Merci, ma sœur.
Les sœurs s'éloignent.
Il va venir.
Elle s'installe. On entend sonner l'heure.
2365 Là… l'heure sonne.
— Mes écheveaux ! — L'heure a sonné ? Ceci m'étonne ! 12
Serait-il en retard pour la première fois ? 12
La sœur tourière doit — mon dé ?… là, je le vois ! — 12
L'exhorter à la pénitence.
Un temps.
Elle l'exhorte !
2370 — Il ne peut plus tarder. — Tiens ! une feuille morte ! — 12
Elle pousse du doigt la feuille tombée sur son métier.
D'ailleurs, rien ne pourrait — mes ciseaux… dans mon sac ! 12
— L'empêcher de venir !
UNE SŒUR,
paraissant sur le perron.
Monsieur de Bergerac.
Scène V
ROXANE, CYRANO et, un moment Sœur MARTHE.
ROXANE,
sans se retourner
Qu'est-ce que je disais ?…
Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux,
paraît. La sœur qui l'a introduit rentre. Il se met à descendre
le perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout,
et en s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie.
Ah ! ces teintes fanées…
Comment les ressortir ?
A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie.
De puis quatorze années,
Pour la première fois, en retard !
CYRANO,
qui est parvenu au fauteuil et s'est assis,
d'une voie gaie contrastant avec son visage.
2375 Oui, c'est fou !
J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !… 12
ROXANE
Par ?
CYRANO
Par une visite assez inopportune.
ROXANE,
distraite, travaillant.
Ah ! oui ! quelque fâcheux ?
CYRANO
Cousine, c'était une
Fâcheuse.
ROXANE
Vous l'avez renvoyée ?
CYRANO
Oui, j'ai dit
2380 Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi, 12
Jour où je dois me rendre en certaine demeure ; 12
Rien ne m'y fait manquer : repassez dans une heure ! 12
ROXANE,
légèrement.
Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir 12
Je ne vous laisse pas partir avant ce soir. 12
CYRANO,
avec douceur.
2385 Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte. 12
Il ferme les yeux et se tait un instant.
Sœur Marthe traverse le parc de la chapelle au perron.
Roxane l'aperçoit, lui fait un petit signe de tête.
ROXANE,
à Cyrano.
Vous ne taquinez pas sœur Marthe ?
CYRANO,
vivement, ouvrant les yeux.
Si !
Avec une grosse voix comique.
Sœur Marthe !
Approchez !
La sœur glisse vers lui.
Ha ! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baissés !
SŒUR MARTHE,
levant les yeux en souriant.
Mais…
Elle voit sa figure et fait un geste d'étonnement.
Oh !
CYRANO,
bas, lui montrant Roxane.
Chut ! Ce n'est rien !
D'une voix fanfaronne. Haut.
Hier, j'ai fait gras.
SŒUR MARTHE
Je sais.
A part.
C'est pour cela qu'il est si pâle !
Vite et bas.
Au réfectoire
2390 Vous viendrez tout à l'heure, et je vous ferai boire 12
Un grand bol de bouillon… Vous viendrez ?
CYRANO
Oui, oui, oui.
SŒUR MARTHE
Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd'hui ! 12
ROXANE,
qui les entend chuchoter.
Elle essaye de vous convertir !
SŒUR MARTHE
Je m'en garde !
CYRANO
Tiens, c'est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde, 12
2395 Vous ne me prêcher pas ? c'est étonnant, ceci !… 12
Avec une fureur bouffonne.
Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi ! 12
Tenez, je vous permets…
Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver.
Ah ! la chose est nouvelle ?…
De… de prier pour moi, ce soir, à la chapelle. 12
ROXANE
Oh ! oh !
CYRANO,
riant.
Sœur Marthe est dans la stupéfaction !
SŒUR MARTHE,
doucement.
2400 Je n'ai pas attendu votre permission. 12
Elle rentre.
CYRANO,
revenant à Roxane, penchée sur son métier.
Du diable si je peux jamais, tapisserie, 12
Voir ta fin !
ROXANE
J'attendais cette plaisanterie.
A ce moment, un peu de brise fait tomber les feuilles.
CYRANO
Les feuilles !
ROXANE,
levant la tête, et regardant au loin, dans les allées.
Elles sont d'un blond vénitien.
Regardez-les tomber.
CYRANO
Comme elles tombent bien !
2405 Dans ce trajet si court de la branche à la terre, 12
Comme elles savent mettre une beauté dernière, 12
Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol, 12
Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol ! 12
ROXANE
Mélancolique, vous ?
CYRANO,
se reprenant.
Mais pas du tout, Roxane !
ROXANE
2410 Allons, laissez tomber les feuilles de platane… 12
Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf. 12
Ma gazette ?
CYRANO
Voici !
ROXANE
Ah !
CYRANO,
de plus en plus pâle, et luttant contre la douleur.
Samedi, dix-neuf
Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette, 12
Le Roi fut pris de fièvre ; à deux coups de lancette 12
2415 Son mal fut condamné pour lèse-majesté, 12
Et cet auguste pouls n'a plus fébricité ! 12
Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche, 12
Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche ; 12
Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien ; 12
2420 On a pendu quatre sorciers ; le petit chien 12
De madame d'Athis a dû prendre un clystère… 12
ROXANE
Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire ! 12
CYRANO
Lundi… rien. Lygdamire a changé d'amant.
ROXANE
Oh !
CYRANO,
dont le visage s'altère de plus en plus.
Mardi, toute la cour est à Fontainebleau. 12
2425 Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque 12
Non ! Jeudi : Mancini, reine de France, — ou presque ! 12
Le vingt-cinq, la Montglat à de Fiesque dit : Oui ; 12
Et samedi, vingt-six…
Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.
ROXANE,
surprise de ne plus rien entendre, se retourne,
le regarde, et se levant effrayée.
Il est évanoui ?
Elle court vers lui en criant.
Cyrano !
CYRANO,
rouvrant les yeux, d'une voix vague.
Qu'est-ce ?… Quoi ?…
Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement,
assurant son chapeau sur sa tête et reculant
avec effroi dans son fauteuil.
Non ! non ! je vous assure,
Ce n'est rien. Laissez-moi !
ROXANE
Pourtant…
CYRANO
2430 C'est ma blessure
D'Arras… qui… quelquefois… vous savez…
ROXANE
Pauvre ami !
CYRANO
Mais ce n'est rien. Cela va finir.
Il sourit avec effort.
C'est fini.
ROXANE,
debout près de lui.
Chacun de nous a sa blessure : j'ai la mienne. 12
Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne, 12
Elle met la main sur sa poitrine.
2435 Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant 12
Où l'on peut voir encor des larmes et du sang ! 12
Le crépuscule commence à venir.
CYRANO
Sa lettre !… N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être, 12
Vous me la feriez lire ?
ROXANE
Ah ! vous voulez ?… Sa lettre ?
CYRANO
Oui… Je veux… Aujourd'hui…
ROXANE,
lui donnant le sachet pendu à son cou.
Tenez !
CYRANO,
le prenant.
Je peux ouvrir ?
ROXANE
Ouvrez… lisez !…
Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.
CYRANO,
lisant.
2440 « Roxane, adieu, je vais mourir !… »
ROXANE,
s'arrêtant, étonnée.
Tout haut ?
CYRANO,
lisant.
« C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
« J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée, 12
« Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés, 12
« Mes regards dont c'était… »
ROXANE
Comme vous la lisez,
Sa lettre !
CYRANO,
continuant.
2445 « …dont c'était les frémissantes fêtes,
« Ne baiseront au vol les gestes que vous faites 12
« J'en revois un petit qui vous est familier 12
« Pour toucher votre front, et je voudrais crier… » 12
ROXANE,
troublée.
Comme vous la lisez, — cette lettre !
La nuit vient insensiblement.
CYRANO
« Et je crie
« Adieu !… »
ROXANE
Vous la lisez…
CYRANO
2450 « Ma chère, ma chérie,
« Mon trésor… »
ROXANE,
rêveuse.
D'une voix…
CYRANO
« Mon amour… »
ROXANE
D'une voix…
Elle tressaille.
Mais… que je n'entends pas pour la première fois ! 12
Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive,
passe derrière le fauteuil se penche sans bruit,
regarde la lettre. — L'ombre augmente.
CYRANO
« Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde, 12
« Et je suis et serai jusque dans l'autre monde 12
2455 « Celui qui vous aima sans mesure, celui… » 12
ROXANE,
lui posant la main sur l'épaule.
Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit. 12
Il tressaille, se retourne, la voit là tout près,
fait un geste d'effroi, baisse la tête. Un long silence.
Puis, dans l'ombre complètement venue,
elle dit avec lenteur, joignant les mains
Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle 12
D'être le vieil ami qui vient pour être drôle ! 12
CYRANO
Roxane !
ROXANE
C'était vous.
CYRANO
Non, non, Roxane, non !
ROXANE
2460 J'aurais dû deviner quand il disait mon nom ! 12
CYRANO
Non ! ce n'était pas moi !
ROXANE
C'était vous !
CYRANO
Je vous jure…
ROXANE
J'aperçois toute la généreuse imposture 12
Les lettres, c'était vous…
CYRANO
Non !
ROXANE
Les mots chers et fous,
C'était vous…
CYRANO
Non !
ROXANE
La voix dans la nuit, c'était vous.
CYRANO
Je vous jure que non !
ROXANE
2465 L'âme, c'était la vôtre !
CYRANO
Je ne vous aimais pas.
ROXANE
Vous m'aimiez !
CYRANO,
se débattant.
C'était l'autre !
ROXANE
Vous m'aimiez !
CYRANO,
d'une voix qui faiblit.
Non !
ROXANE
Déjà vous le dites plus bas !
CYRANO
Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas ! 12
ROXANE
Ah ! que de choses qui sont mortes… qui sont nées ! 12
2470 — Pourquoi vous être tu pendant quatorze années, 12
Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien, 12
Ces pleurs étaient de vous ?
CYRANO,
lui tendant la lettre.
Ce sang était le sien.
ROXANE
Alors pourquoi laisser ce sublime silence 12
Se briser aujourd'hui ?
CYRANO
Pourquoi ?…
Le Bret et Ragueneau entrent en courant.
Scène VI
Les Mêmes, LE BRET et RAGUENEAU.
LE BRET
Quelle imprudence !
Ah ! j'en étais bien sûr ! il est là !
CYRANO,
souriant et se redressant.
2475 Tiens, parbleu !
LE BRET
Il s'est tué, Madame, en se levant !
ROXANE
Grand Dieu !
Mais tout à l'heure alors… cette faiblesse ?… cette ?… 12
CYRANO
C'est vrai ! je n'avais pas terminé ma gazette 12
… Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné, 12
2480 Monsieur de Bergerac est mort assassiné. 12
Il se découvre ; on voit sa tête entourée de linges.
ROXANE
Que dit-il ? — Cyrano ! — Sa tête enveloppée !… 12
Ah ! que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?
CYRANO
« D'un coup d'épée,
Frappé par un héros, tomber la pointe au cœur ! »… 12
— Oui, je disais cela !… Le destin est railleur !… 12
2485 Et voilà que je suis tué dans une embûche, 12
Par-derrière, par un laquais, d'un coup de bûche ! 12
C'est très bien. J'aurai tout manqué, même ma mort. 12
RAGUENEAU
Ah ! Monsieur !…
CYRANO
Ragueneau, ne pleure pas si fort !…
Il lui tend la main.
Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ? 12
RAGUENEAU,
à travers ses larmes.
2490 Je suis moucheur de… de… chandelles, chez Molière. 12
CYRANO
Molière !
RAGUENEAU
Mais je veux le quitter, dès demain ;
Oui, je suis indigné !… Hier, on jouait Scapin, 12
Et j'ai vu qu'il vous a pris une scène !
LE BRET
Entière !
RAGUENEAU
Oui, Monsieur, le fameux : « Que diable allait-il faire ?… » 12
LE BRET,
furieux.
Molière te l'a pris !
CYRANO
2495 Chut ! chut ! Il a bien fait !…
A Ragueneau.
La scène, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet ? 12
RAGUENEAU,
sanglotant.
Ah ! Monsieur, on riait ! on riait !
CYRANO
Oui, ma vie
Ce fut d'être celui qui souffle — et qu'on oublie ! 12
A Roxane.
Vous souvient-il du soir où Christian vous parla 12
2500 Sous le balcon ? Eh bien toute ma vie est là 12
Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire, 12
D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire ! 12
C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau 12
Molière a du génie et Christian était beau ! 12
A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté,
on voit tout au fond, dans l'allée, les religieuses se rendant à l'office.
2505 Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne ! 12
ROXANE,
se relevant pour appeler.
Ma sœur ! ma sœur !
CYRANO,
la retenant.
Non ! non ! n'allez chercher personne !
Quand vous reviendriez, je ne serais plus là. 12
Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l'orgue.
Il me manquait un peu d'harmonie… en voilà. 12
ROXANE
Je vous aime, vivez !
CYRANO
Non ! car c'est dans le conte
2510 Que lorsqu'on dit : Je t'aime ! au prince plein de honte, 12
Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil… 12
Mais tu t'apercevrais que je reste pareil. 12
ROXANE
J'ai fait votre malheur ! moi ! moi !
CYRANO
Vous ?… au contraire !
J'ignorais la douceur féminine. Ma mère 12
2515 Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu de sœur. 12
Plus tard, j'ai redouté l'amante à l'œil moqueur. 12
Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie. 12
Grâce à vous une robe a passé dans ma vie. 12
LE BRET,
lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches.
Ton autre amie est là, qui vient te voir !
CYRANO,
souriant à la lune.
Je vois.
ROXANE
2520 Je n'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois ! 12
CYRANO
Le Bret, je vais monter dans la lune opaline, 12
Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine… 12
ROXANE
Que dites-vous ?
CYRANO
Mais oui, c'est là, je vous le dis,
Que l'on va m'envoyer faire mon paradis. 12
2525 Plus d'une âme que j'aime y doit être exilée, 12
Et je retrouverai Socrate et Galilée ! 12
LE BRET,
se révoltant.
Non ! non ! C'est trop stupide à la fin, et c'est trop 12
Injuste ! Un tel poète ! Un cœur si grand, si haut ! 12
Mourir ainsi !… Mourir !…
CYRANO
Voilà Le Bret qui grogne !
LE BRET,
fondant en larmes.
Mon cher ami…
CYRANO,
se soulevant, l'œil égaré.
2530 Ce sont les cadets de Gascogne…
— La masse élémentaire… Eh oui ?… voilà le hic… 12
LE BRET
Sa science… dans son délire !
CYRANO
Copernic
A dit…
ROXANE
Oh !
CYRANO
Mais aussi que diable allait-il faire,
Mais que diable allait-il faire en cette galère ?… 12
2535 Philosophe, physicien, 8
Rimeur, bretteur, musicien, 8
Et voyageur aérien, 8
Grand risposteur du tac au tac, 8
Amant aussi — pas pour son bien ! — 8
2540 Ci-gît Hercule-Savinien 8
De Cyrano de Bergerac 8
Qui fut tout, et qui ne fut rien. 8
… Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre 12
Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre ! 12
Il est retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité,
il la regarde, et caressant ses voiles
2545 Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant, 12
Ce bon, ce beau Christian ; mais je veux seulement 12
Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres, 12
Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres, 12
Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil. 12
ROXANE
Je vous jure !…
CYRANO,
est secoué d'un grand frisson et se lève brusquement.
2550 Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !
On veut s'élancer vers lui.
— Ne me soutenez pas ! — Personne !
Il va s'adosser à l'arbre.
Rien que l'arbre !
Silence.
Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre, 12
— Ganté de plomb !
Il se raidit.
Oh ! mais !… puisqu'elle est en chemin,
Je l'attendrai debout,
Il tire l'épée.
et l'épée à la main !
LE BRET
Cyrano !
ROXANE,
défaillante.
Cyrano !
Tous reculent épouvantés.
CYRANO
2555 Je crois qu'elle regarde…
Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde ! 12
Il lève son épée.
Que dites-vous ?… C'est inutile ?… Je le sais ! 12
Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès ! 12
Non ! non, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile ! 12
2560 — Qu'est-ce que c'est que tous ceux-là ! — Vous êtes mille ? 12
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis ! 12
Le Mensonge ?
Il frappe de son épée le vide.
Tiens, tiens ! — Ha ! ha ! les Compromis,
Les Préjugés, les Lâchetés !…
Il frappe.
Que je pactise ?
Jamais, jamais ! — Ah ! te voilà, toi, la Sottise ! 12
2565 — Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas ; 12
N'importe : je me bats ! je me bats ! je me bats ! 12
Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant.
Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose ! 12
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose 12
Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu, 12
2570 Mon salut balaiera largement le seuil bleu, 12
Quelque chose que sans un pli, sans une tache, 12
J'emporte malgré vous,
Il s'élance l'épée haute.
et c'est…
L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle,
tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau.
ROXANE,
se penchant sur lui et lui baisant le front.
C'est ?…
CYRANO,
rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant.
Mon panache.
RIDEAU
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