Métrique en Ligne
HUG004/HUG004
Victor HUGO
1830
Hernani
DRAME EN CINQ ACTES
PERSONNAGES
HERNANI
DON MATIAS
DON CARLOS
DON RICARDO
DON RUY GOMEZ DE SILVA
DON FRANCISCO
DOÑA SOL DE SILVA
DON GARCI SUAREZ
LE ROI DE BOHÊME
DON JUAN DE HARO
LE DUC DE BAVIÈRE
DON GIL TELLEZ GIRON
LE DUC DE GOTHA
DOÑA JOSEFA DUARTE
LE DUC DE LUTZELBOURG
JAQUEZ.
DON SANCHO
Un montagnard
Une dame
Premier conjuré
Deuxième conjuré
Troisième conjuré
Conjurés de la ligue sacro-sainte, Allemands et Espagnols
Montagnards, seigneurs, soldats, pages, peuple, etc
Espagne, 1519.
ACTE PREMIER ‒ LE ROI
Une chambre à coucher. La nuit. Une lampe sur la table.
SCÈNE PREMIÈRE
DOÑA JOSEFA DUARTE (vieille, en noir, avec le corps de sa jupe
cousu de jais, à la mode d'Isabelle la Catholique) ; DON CARLOS.
DOÑA JOSEFA (seule).
Elle ferme les rideaux cramoisis de la fenêtre et met en ordre quelques fauteuils.
On frappe à une petite porte dérobée à droite. Elle écoute. On frappe un second coup.
Serait-ce déjà lui ?
Un nouveau coup.
C'est bien à l'escalier
Dérobé.
Un quatrième coup.
Vite, ouvrons.
Elle ouvre la petite porte masquée. Entre don Carlos, le manteau sur le nez et le chapeau sur les yeux.
Bonjour, beau cavalier
Elle l'introduit. Il écarte son manteau et laisse voir un riche costume de velours et de soie, à la mode castillane de 1519. Elle le regarde sous le nez et recule étonnée.
Quoi, seigneur Hernani, ce n'est pas vous ! — Main-forte ! 12
Au feu !
DON CARLOS (lui saisissant le bras)
Deux mots de plus, duègne, vous êtes morte !
Il la regarde fixement. Elle se tait, effrayée
5 Suis-je chez doña Sol ? fiancée au vieux duc 12
De Pastraña, son oncle, un bon seigneur, caduc, 12
Vénérable et jaloux ? dites ? La belle adore 12
Un cavalier sans barbe et sans moustache encore, 12
Et reçoit tous les soirs, malgré les envieux, 12
10 Le jeune amant sans barbe à la barbe du vieux. 12
Suis-je bien informé ?
Elle se tait. Il la secoue par le bras
Vous répondrez peut-être ?
DOÑA JOSEFA
Vous m'avez défendu de dire deux mots, maître. 12
DON CARLOS
Aussi n'en veux-je qu'un. — Oui, — non. — Ta dame est bien 12
Doña Sol de Silva ? parle.
DOÑA JOSEFA
Oui. — Pourquoi ?
DON CARLOS
Pour rien.
15 Le duc, son vieux futur, est absent à cette heure ? 12
DOÑA JOSEFA
Oui.
DON CARLOS
Sans doute elle attend son jeune ?
DOÑA JOSEFA
Oui.
DON CARLOS
Que je meure !
DOÑA JOSEFA
Oui.
DON CARLOS
Duègne, c'est ici qu'aura lieu l'entretien ?
DOÑA JOSEFA
Oui.
DON CARLOS
Cache-moi céans.
DOÑA JOSEFA
Vous !
DON CARLOS
Moi.
DOÑA JOSEFA
Pourquoi ?
DON CARLOS
Pour rien.
DOÑA JOSEFA
Moi ! vous cacher !
DON CARLOS
Ici.
DOÑA JOSEFA
Jamais !
DON CARLOS (tirant de sa ceinture un poignard et une bourse)
Daignez, madame,
20 Choisir de cette bourse ou bien de cette lame. 12
DOÑA JOSEFA (prenant la bourse)
Vous êtes donc le diable ?
DON CARLOS
Oui, duègne.
DOÑA JOSEFA (ouvrant une armoire étroite dans le mur)
Entrez ici.
DON CARLOS (examinant l'armoire)
Cette boîte ?
DOÑA JOSEFA (la refermant)
Va-t'en, si tu n'en veux pas.
DON CARLOS (rouvrant l'armoire)
Si !
L'examinant encore
Serait-ce l'écurie où tu mets d'aventure 12
Le manche du balai qui te sert de monture ? 12
Il s'y blottit avec peine
Ouf !
DOÑA JOSEFA (joignant les mains et scandalisée)
Un homme ici !
DON CARLOS (dans l'armoire restée ouverte)
25 C'est une femme, — est-ce pas — ?
Qu'attendait ta maîtresse ?
DOÑA JOSEFA
O ciel ! j'entends le pas
De doña Sol. — Seigneur, fermez vite la porte. 12
Elle pousse la porte de l'armoire, qui se referme
DON CARLOS (de l'intérieure de l'armoire)
Si vous dites un mot, duègne, vous êtes morte. 12
DOÑA JOSEFA (seule)
Qu'est cet homme ? Jésus mon Dieu ! Si j'appelais ? 12
30 Qui ? Hors madame et moi, tout dort dans le palais. 12
Bah ! l'autre va venir. La chose le regarde. 12
Il a sa bonne épée, et que le ciel nous garde 12
De l'enfer !
Pesant la bourse
Après tout, ce n'est pas un voleur .
Entre doña Sol, en blanc. Doña Josefa cache la bourse
SCÈNE II
DOÑA JOSEFA, DON CARLOS (caché) ; DOÑA SOL. Puis HERNANI.
DOÑA SOL
Josefa !
DOÑA JOSEFA
Madame ?
DOÑA SOL
Ah ! je crains quelque malheur.
Hernani devrait être ici.
Bruit de pas à la petite porte
35 Voici qu'il monte.
Ouvre avant qu'il ne frappe, et fais vite, et sois prompte. 12
Josefa ouvre la petite porte. Entre Hernani. Grand manteau, grand chapeau. Dessous, un costume de montagnard d'Aragon, gris, avec une cuirasse de cuir, une épée, un poignard, et un cor à la ceinture.
DOÑA SOL (courant à lui)
Hernani !
HERNANI
Doña Sol ! Ah ! c'est vous que je vois
Enfin ! et cette voix qui parle est votre voix ! 12
Pourquoi le sort mit-il mes jours si loin des vôtres ? 12
40 J'ai tant besoin de vous pour oublier les autres ! 12
DOÑA SOL (touchant ses vêtements)
Jésus ! votre manteau ruisselle ! il pleut donc bien ? 12
HERNANI
Je ne sais.
DOÑA SOL
Vous devez avoir froid !
HERNANI
Ce n'est rien.
DOÑA SOL
Otez donc ce manteau.
HERNANI
Doña Sol, mon amie,
Dites-moi, quand la nuit vous êtes endormie, 12
45 Calme, innocente et pure, et qu'un sommeil joyeux 12
Entr'ouvre votre bouche et du doigt clôt vos yeux, 12
Un ange vous dit-il combien vous êtes douce 12
Au malheureux que tout abandonne et repousse ? 12
DOÑA SOL
Vous avez bien tardé, seigneur ! Mais dites-moi 12
Si vous avez froid.
HERNANI
50 Moi ! je brûle près de toi !
Ah ! quand l'amour jaloux bouillonne dans nos têtes, 12
Quand notre cœur se gonfle et s'emplit de tempêtes, 12
Qu'importe ce que peut un nuage des airs 12
Nous jeter en passant de tempête et d'éclairs ! 12
DOÑA SOL (lui défaisant son manteau)
55 Allons ! donnez la cape, — et l'épée avec elle. 12
HERNANI (la main sur son épée)
Non. C'est mon autre amie, innocente et fidèle. 12
— Doña Sol, le vieux duc, votre futur époux, 12
Votre oncle, est donc absent ?
DOÑA SOL
Oui, cette heure est à nous.
HERNANI
Cette heure ! Et voilà tout. Pour nous, plus rien qu'une heure ! 12
60 Après, qu'importe ? il faut qu'on oublie ou qu'on meure. 12
Ange ! une heure avec vous ! une heure, en vérité, 12
A qui voudrait la vie, et puis l'éternité ! 12
DOÑA SOL
Hernani !
HERNANI (amèrement)
Que je suis heureux que le duc sorte !
Comme un larron qui tremble et qui force une porte ; 12
65 Vite, j'entre, et vous vois, et dérobe au vieillard 12
Une heure de vos chants et de votre regard ; 12
Et je suis bien heureux, et sans doute on m'envie 12
De lui voler une heure, et lui me prend ma vie ! 12
DOÑA SOL
Calmez-vous.
Remettant le manteau à la duègne
Josefa, fais sécher le manteau.
Josefa sort. Elle s'assied et fait signe à Hernani de venir près d'elle.
Venez là.
HERNANI (sans l'entendre)
70 Donc le duc est absent du château ?
DOÑA SOL (souriant)
Comme vous êtes grand !
HERNANI
Il est absent.
DOÑA SOL
Chère âme,
Ne pensons plus au duc.
HERNANI
Ah ! pensons-y, madame !
Ce vieillard ! il vous aime, il va vous épouser ! 12
Quoi donc ! vous prit-il pas l'autre jour un baiser ? 12
N'y plus penser !
DOÑA SOL (riant)
75 C'est là ce qui vous désespère !
Un baiser d'oncle ! au front ! presque un baiser de père ! 12
HERNANI
Non. Un baiser d'amant, de mari, de jaloux. 12
Ah ! vous serez à lui, madame ! Y pensez-vous ? 12
O l'insensé vieillard, qui, la tête inclinée, 12
80 Pour achever sa route et finir sa journée, 12
A besoin d'une femme, et va, spectre glacé, 12
Prendre une jeune fille ! ô vieillard insensé ! 12
Pendant que d'une main il s'attache à la vôtre, 12
Ne voit-il pas la mort qui l'épouse de l'autre ? 12
85 Il vient dans nos amours se jeter sans frayeur ! 12
Vieillard, va-t'en donner mesure au fossoyeur ! 12
— Qui fait ce mariage ? On vous force, j'espère ! 12
DOÑA SOL
Le roi, dit-on, le veut.
HERNANI
Le roi ! le roi ! Mon père
Est mort sur l'échafaud , condamné par le sien. 12
90 Or, quoiqu'on ait vieilli depuis ce fait ancien, 12
Pour l'ombre du feu roi, pour son fils, pour sa veuve, 12
Pour tous les siens, ma haine est encor toute neuve ! 12
Lui, mort, ne compte plus. Et, tout enfant, je fis 12
Le serment de venger mon père sur son fils. 12
95 Je te cherchais partout, Carlos, roi des Castilles ! 12
Car la haine est vivace entre nos deux familles. 12
Les pères ont lutté sans pitié, sans remords, 12
Trente ans ! Or, c'est en vain que les pères sont morts. 12
Leur haine vit. Pour eux la paix n'est point venue, 12
100 Car les fils sont debout, et le duel continue. 12
Ah ! c'est donc toi qui veux cet exécrable hymen ! 12
Tant mieux. Je te cherchais, tu viens dans mon chemin ! 12
DOÑA SOL
Vous m'effrayez.
HERNANI
Chargé d'un mandat d'anathème,
Il faut que j'en arrive à m'effrayer moi-même ! 12
105 Écoutez. L'homme auquel, jeune, on vous destina, 12
Ruy de Silva, votre oncle, est duc de Pastrafia, 12
Riche-homme d'Aragon, comte et grand de Castille. 12
A défaut de jeunesse, il peut, ô jeune fille, 12
Vous apporter tant d'or, de bijoux, de joyaux, 12
110 Que votre front reluise entre des fronts royaux, 12
Et pour le rang, l'orgueil, la gloire et la richesse, 12
Mainte reine peut-être envîra sa duchesse. 12
Voilà donc ce qu'il est. Moi, je suis pauvre, et n'eus 12
Tout enfant, que les bois où je fuyais pieds nus. 12
115 Peut-être aurais-je aussi quelque blason illustre 12
Qu'une rouille de sang à cette heure délustre ; 12
Peut-être ai-je des droits, dans l'ombre ensevelis, 12
Qu'un drap d'échafaud noir cache encor sous ses plis, 12
Et qui, si mon attente un jour n'est pas trompée, 12
120 Pourront de ce fourreau sortir avec l'épée. 12
En attendant, je n'ai reçu du ciel jaloux 12
Que l'air, le jour et l'eau, la dot qu'il donne à tous. 12
Or du duc ou de moi souffrez qu'on vous délivre. 12
Il faut choisir des deux, l'épouser, ou me suivre. 12
DOÑA SOL
Je vous suivrai.
HERNANI
125 Parmi mes rudes compagnons ?
Proscrits dont le bourreau sait d'avance les noms. 12
Gens dont jamais le fer ni le cœur ne s'émousse, 12
Ayant tous quelque sang à venger qui les pousse ? 12
Vous viendrez commander ma bande, comme on dit ? 12
130 Car, vous ne savez pas, moi, je suis un bandit ! 12
Quand tout me poursuivait dans toutes les Espagnes, 12
Seule, dans ses forêts, dans ses hautes montagnes, 12
Dans ses rocs où l'on n'est que de l'aigle aperçu, 12
La vieille Catalogne en mère m'a reçu. 12
135 Parmi ses montagnards, libres, pauvres, et graves, 12
Je grandis, et demain trois mille de ses braves, 12
Si ma voix dans leurs monts fait résonner ce cor, 12
Viendront… Vous frissonnez. Réfléchissez encor. 12
Me suivre dans les bois, dans les monts, sur les grèves, 12
140 Chez des hommes pareils aux démons de vos rêves, 12
Soupçonner tout, les yeux, les voix, les pas, le bruit, 12
Dormir sur l'herbe, boire au torrent, et la nuit 12
Entendre, en allaitant quelque enfant qui s'éveille, 12
Les balles des mousquets siffler à votre oreille. 12
145 Être errante avec moi, proscrite, et, s'il le faut, 12
Me suivre où je suivrai mon père, — à l'échafaud. 12
DOÑA SOL
Je vous suivrai.
HERNANI
Le duc est riche, grand, prospère.
Le duc n'a pas de tache au vieux nom de son père. 12
Le duc peut tout. Le duc vous offre avec sa main 12
Trésors, titres, bonheur…
DOÑA SOL
150 Nous partirons demain.
Hernani, n'allez pas sur mon audace étrange 12
Me blâmer. Êtes-vous mon démon ou mon ange ? 12
Je ne sais, mais je suis votre esclave. Écoutez. 12
Allez où vous voudrez, j'irai. Restez, partez, 12
155 Je suis à vous. Pourquoi fais-je ainsi ? je l'ignore. 12
J'ai besoin de vous voir et de vous voir encore 12
Et de vous voir toujours. Quand le bruit de vos pas 12
S'efface, alors je crois que mon cœur ne bat pas, 12
Vous me manquez, je suis absente de moi-même ; 12
160 Mais dès qu'enfin ce pas que j'attends et que j'aime 12
Vient frapper mon oreille, alors il me souvient 12
Que je vis, et je sens mon âme qui revient ! 12
HERNANI (la serrant dans ses bras)
Ange !
DOÑA SOL
A minuit. Demain. Amenez votre escorte,
Sous ma fenêtre. Allez, je serai brave et forte. 12
Vous frapperez trois coups.
HERNANI
165 Savez-vous qui je suis,
Maintenant ?
DOÑA SOL
Monseigneur, qu'importe ! Je vous suis.
HERNANI
Non, puisque vous voulez me suivre, faible femme, 12
Il faut que vous sachiez quel nom, quel rang, quelle âme 12
Quel destin est caché dans le pâtre Hernani. 12
170 Vous vouliez d'un brigand, voulez-vous d'un banni ? 12
DON CARLOS (ouvrant avec fracas la porte de l'armoire)
Quand aurez-vous fini de conter votre histoire ? 12
Croyez-vous donc qu'on soit à l'aise en cette armoire ? 12
Hernani recule étonné. Doña Sol pousse un cri et se réfugie dans ses bras, en fixant sur don Carlos des yeux effarés.
HERNANI (la main sur la garde de son épée)
Quel est cet homme ?
DOÑA SOL
O ciel ! Au secours !
HERNANI
Taisez-vous,
Doña Sol ! vous donnez l'éveil aux yeux jaloux. 12
175 Quand je suis près de vous, veuillez, quoi qu'il advienne, 12
Ne réclamer jamais d'autre aide que la mienne. 12
A don Carlos
Que faisiez-vous là ?
DON CARLOS
Moi ? mais, à ce qu'il paraît,
je ne chevauchais pas à travers la forêt. 12
HERNANI
Qui raille après l'affront s'expose à faire rire 12
Aussi son héritier.
DON CARLOS
180 Chacun son tour ! — Messire,
Parlons franc. Vous aimez madame et ses yeux noirs, 12
Vous y venez mirer les vôtres tous les soirs, 12
C'est fort bien. J'aime aussi madame, et veux connaître 12
Qui j'ai vu tant de fois entrer par la fenêtre, 12
Tandis que je restais à la porte.
HERNANI
185 En honneur,
Je vous ferai sortir par où j'entre, seigneur. 12
DON CARLOS
Nous verrons. J'offre donc mon amour à madame. 12
Partageons. Voulez-vous ? J'ai vu dans sa belle âme 12
Tant d'amour, de bonté, de tendres sentiments, 12
190 Que madame à coup sûr en a pour deux amants. 12
Or, ce soir, voulant mettre à fin mon entreprise, 12
Pris, je pense, pour vous, j'entre ici par surprise, 12
Je me cache, j'écoute, à ne vous celer rien ; 12
Mais j'entendais très mal et j'étouffais très bien. 12
195 Et puis, je chiffonnais ma veste à la française. 12
Ma foi, je sors !
HERNANI
Ma dague aussi n'est pas à l'aise
Et veut sortir.
DON CARLOS (le saluant)
Monsieur, c'est comme il vous plaira.
HERNANI (tirant son épée)
En garde !
Don Carlos tire son épée
DOÑA SOL (se jetant entre eux)
Hernani ! ciel !
DON CARLOS
Calmez-vous, señora.
HERNANI (à don Carlos)
Dites-moi votre nom.
DON CARLOS
Hé ! dites-moi le vôtre !
HERNANI
200 Je le garde, secret et fatal, pour un autre 12
Qui doit un jour sentir, sous mon genou vainqueur, 12
Mon nom à son oreille, et ma dague à son cœur ! 12
DON CARLOS
Alors, quel est le nom de l'autre ?
HERNANI
Que t'importe ?
En garde ! défends-toi !
Ils croisent leurs épées. Doña Sol tombe tremblante sur un fauteuil. On entend des coups à la porte.
DOÑA SOL (se levant avec effroi)
Ciel ! on frappe à la porte !
Les champions s'arrêtent. Entre Josefa par la petite porte et tout effarée.
HERNANI (à Josefa)
Qui frappe ainsi ?
DOÑA JOSEFA (à doña Sol)
205 Madame ! un coup inattendu !
C'est le duc qui revient !
DOÑA SOL (joignant les mains)
Le duc ! tout est perdu !
Malheureuse !
DOÑA JOSEFA (jetant les yeux autour d'elle)
Jésus ! l'inconnu ! des épées !
On se battait ! Voilà de belles équipées ! 12
Les deux combattants remettent leurs épées dans le fourreau. Don Carlos s'enveloppe dans son manteau et rabat son chapeau sur ses yeux. On frappe.
HERNANI
Que faire ?
On frappe
UNE VOIX (au dehors)
Doña Sol, ouvrez-moi !
Doña Josefa fait un pas vers la porte. Hernani l'arrête
HERNANI
N'ouvrez-pas !
DOÑA JOSEFA (tirant son chapelet)
210 Saint Jacques monseigneur ! tirez-nous de ce pas ! 12
On frappe de nouveau
HERNANI (montrant l'armoire à Don Carlos)
Cachons-nous.
DON CARLOS
Dans l'armoire ?
HERNANI (montrant la porte)
Entrez-y. Je m'en charge.
Nous y tiendrons tous deux.
DON CARLOS
Grand merci, c'est trop large !
HERNANI (montrant la petite porte)
Fuyons par là.
DON CARLOS
Bonsoir. Pour moi, je reste ici.
HERNANI
Ah ! tête et sang ! monsieur, vous me paîrez ceci ! 12
A doña Sol
Si je barricadais l'entrée ?
DON CARLOS (à Josefa)
215 Ouvrez la porte.
HERNANI
Que dit-il ?
DON CARLOS (à Josefa interdite)
Ouvrez donc, vous dis-je !
On frappe toujours. Doña Josefa va ouvrir en tremblant
DOÑA SOL
Je suis morte !
SCÈNE III
LES MÊMES. DON RUY GOMEZ DE SILVA, barbe et cheveux blancs ; en noir.
VALETS avec des flambeaux.
DON RUY GOMEZ
Des hommes chez ma nièce à cette heure de nuit ! 12
Venez tous ! cela vaut la lumière et le bruit. 12
A doña Sol
Par saint Jean d'Avila, je crois que, sur mon âme, 12
220 Nous sommes trois chez vous ! C'est trop de deux, madame. 12
Aux deux jeunes gens
Mes jeunes cavaliers, que faites-vous céans ? 12
Quand nous avions le Cid et Bernard, ces géants 12
De l'Espagne et du monde allaient par les Castilles 12
Honorant les vieillards et protégeant les filles. 12
225 C'étaient des hommes forts et qui trouvaient moins lourds 12
Leur fer et leur acier que vous votre velours. 12
Ces hommes-là portaient respect aux barbes grises, 12
Faisaient agenouiller leur amour aux églises, 12
Ne trahissaient personne, et donnaient pour raison 12
230 Qu'ils avaient à garder l'honneur de leur maison. 12
S'ils voulaient une femme, ils la prenaient sans tache, 12
En plein jour, devant tous, et l'épée, ou la hache, 12
Ou la lance à la main. — Et quant à ces félons 12
Qui, le soir, et les yeux tournés vers leurs talons, 12
235 Ne fiant qu'à la nuit leurs manœuvres infâmes, 12
Par derrière aux maris volent l'honneur des femmes, 12
J'affirme que le Cid, cet aïeul de nous tous, 12
Les eût tenus pour vils et fait mettre à genoux, 12
Et qu'il eût, dégradant leur noblesse usurpée, 12
240 Souffleté leur blason du plat de son épée ! 12
Voilà ce que feraient, j'y songe avec ennui, 12
Les hommes d'autrefois aux hommes d'aujourd'hui. 12
— Qu'êtes-vous venus faire ici ? C'est donc à dire 12
Que je ne suis qu'un vieux dont les jeunes vont rire ? 12
245 On va rire de moi, soldat de Zamora ? 12
Et quand je passerai, tête blanche, on rira ? 12
Ce n'est pas vous, du moins, qui rirez !
HERNANI
Duc…
DON RUY GOMEZ
Silence !
Quoi ! vous avez l'épée, et la dague, et la lance, 12
La chasse, les festins, les meutes, les faucons, 12
250 Les chansons à chanter le soir sous les balcons, 12
Les plumes au chapeau, les casaques de soie, 12
Les bals, les carrousels, la jeunesse, la joie, 12
Enfants, l'ennui vous gagne ! A toux prix, au hasard, 12
Il vous faut un hochet. Vous prenez un vieillard. 12
255 Ah ! vous l'avez brisé, le hochet ! mais Dieu fasse 12
Qu'il vous puisse en éclats rejaillir à la face ! 12
Suivez-moi !
HERNANI
Seigneur duc…
DON RUY GOMEZ
Suivez-moi ! suivez-moi !
Messieurs, avons-nous fait cela pour rire ? Quoi ! 12
Un trésor est chez moi. C'est l'honneur d'une fille, 12
260 D'une femme, l'honneur de toute une famille, 12
Cette fille, je l'aime, elle est ma nièce, et doit 12
Bientôt changer sa bague à l'anneau de mon doigt, 12
Je la crois chaste et pure et sacrée à tout homme, 12
Or il faut que je sorte une heure, et moi qu'on nomme 12
265 Ruy Gomez de Silva, je ne puis l'essayer 12
Sans qu'un larron d'honneur se glisse à mon foyer ! 12
Arrière ! lavez donc vos mains, hommes sans âmes, 12
Car, rien qu'en y touchant, vous nous tachez nos femmes, 12
Non. C'est bien. Poursuivez. Ai-je autre chose encor ? 12
Il arrache son collier
270 Tenez, foulez aux pieds, foulez ma toison d'or ! 12
Il jette son chapeau
Arrachez mes cheveux, faites-en chose vile ! 12
Et vous pourrez demain vous vanter par la ville 12
Que jamais débauchés, dans leurs jeux insolents, 12
N'ont sur plus noble front souillé cheveux plus blancs. 12
DOÑA SOL
Monseigneur…
DON RUY GOMEZ (à ses valets)
275 Écuyers ! écuyers ! à mon aide !
Ma hache, mon poignard, ma dague de Tolède ! 12
Aux deux jeunes gens
Et suivez-moi tous deux !
DON CARLOS (faisant un pas)
Duc, ce n'est pas d'abord
De cela qu'il s'agit. Il s'agit de la mort 12
De Maximilien, empereur d'Allemagne. 12
Il jette son manteau, et découvre son visage caché par son chapeau
DON RUY GOMEZ
Raillez-vous ?… — Dieu ! le roi !
DOÑA SOL
Le roi !
HERNANI (dont les yeux s'allument)
280 Le roi d'Espagne !
DON CARLOS (gravement)
Oui, Carlos. — Seigneur duc, es-tu donc insensé ? 12
Mon aïeul l'empereur est mort. Je ne le sai 12
Que de ce soir. Je viens, tout en hâte, et moi-même, 12
Dire la chose, à toi, féal sujet que j'aime, 12
285 Te demander conseil, incognito, la nuit, 12
Et l'affaire est bien simple, et voilà bien du bruit ! 12
Don Ruy Gomez renvoie ses gens d'un signe. Il s'approche de don Carlos que doña Sol examine avec crainte et surprise, et sur lequel Hernani demeuré dans un coin fixe des yeux étincelants.
DON RUY GOMEZ
Mais pourquoi tarder tant à m'ouvrir cette porte ? 12
DON CARLOS
Belle raison ! tu viens avec toute une escorte ! 12
Quand un secret d'État m'amène en ton palais, 12
290 Duc, est-ce pour l'aller dire à tous tes valets ! 12
DON RUY GOMEZ
Altesse, pardonnez ! l'apparence…
DON CARLOS
Bon père,
Je t'ai fait gouverneur du château de Figuère, 12
Mais qui dois-je à présent faire ton gouverneur ? 12
DON RUY GOMEZ
Pardonnez…
DON CARLOS
Il suffit. N'en parlons plus, seigneur.
Donc l'empereur est mort.
DON RUY GOMEZ
295 L'aïeul de votre altesse
Est mort ?
DON CARLOS
Duc, tu m'en vois pénétré de tristesse.
DON RUY GOMEZ
Qui lui succède ?
DON CARLOS
Un duc de Saxe est sur les rangs.
François premier, de France, est un des concurrents. 12
DON RUY GOMEZ
Où vont se rassembler les électeurs d'empire ? 12
DON CARLOS
300 Ils ont choisi, je crois, Aix-la-Chapelle, ou Spire, 12
Ou Francfort.
DON RUY GOMEZ
Notre roi, dont Dieu garde les jours,
N'a-t-il pensé jamais à l'empire ?
DON CARLOS
Toujours.
DON RUY GOMEZ
C'est à vous qu'il revient.
DON CARLOS
Je le sais.
DON RUY GOMEZ
Votre père
Fut archiduc d'Autriche, et l'empire, j'espère, 12
305 Aura ceci présent, que c'était votre aïeul, 12
Celui qui vient de choir de la pourpre au linceul. 12
DON CARLOS
Et puis, on est bourgeois de Gand.
DON RUY GOMEZ
Dans mon jeune âge
Je le vis, votre aïeul. Hélas ! seul je surnage 12
D'un siècle tout entier. Tout est mort à présent. 12
310 C'était un empereur magnifique et puissant. 12
DON CARLOS
Rome est pour moi.
DON RUY GOMEZ
Vaillant, ferme, point tyrannique,
Cette tête allait bien au vieux corps germanique ! 12
Il s'incline sur les mains du roi et les baise
Que je vous plains ! Si jeune, en un tel deuil plongé ! 12
DON CARLOS
Le pape veut ravoir la Sicile, que j'ai, 12
315 Un empereur ne peut posséder la Sicile, 12
Il me fait empereur, alors, en fils docile, 12
Je lui rends Naple. Ayons l'aigle, et puis nous verrons 12
Si je lui laisserai rogner les ailerons ! 12
DON RUY GOMEZ
Qu'avec joie il verrait, ce vétéran du trône, 12
320 Votre front déjà large aller à sa couronne ! 12
Ah ! seigneur, avec vous nous le pleurerons bien, 12
Cet empereur très grand, très bon et très chrétien ! 12
DON CARLOS
Le saint-père est adroit. — Qu'est-ce que la Sicile ? 12
C'est une île qui pend à mon royaume, une île, 12
325 Une pièce, un haillon, qui, tout déchiqueté, 12
Tient à peine à l'Espagne et qui traîne à côté. 12
— Que ferez-vous, mon fils, de cette île bossue 12
Au monde impérial au bout d'un fil cousue ? 12
Votre empire est mal fait ; vite, venez ici, 12
330 Des ciseaux ! et coupons ! — Très saint-père, merci ! 12
Car de ces pièces-là, si j'ai bonne fortune, 12
Je compte au saint-empire en recoudre plus d'une, 12
Et, si quelques lambeaux m'en étaient arrachés, 12
Rapiécer mes états d'îles et de duchés ! 12
DON RUY GOMEZ
335 Consolez-vous ! il est un empire des justes 12
Où l'on revoit les morts plus saints et plus augustes ! 12
DON CARLOS
Ce roi François premier, c'est un ambitieux ! 12
Le vieil empereur mort, vite il fait les doux yeux 12
A l'empire ! A-t-il pas sa France très chrétienne ? 12
340 Ah ! la part est pourtant belle, et vaut qu'on s'y tienne ! 12
L'empereur mon aïeul disait au roi Louis : 12
— Si j'étais Dieu le Père, et si j'avais deux fils, 12
Je ferais l'aîné Dieu, le second roi de France. 12
Au duc
Crois-tu que François puisse avoir quelque espérance ? 12
DON RUY GOMEZ
C'est un victorieux.
DON CARLOS
345 Il faudrait tout changer.
La bulle d'or défend d'élire un étranger. 12
DON RUY GOMEZ
A ce compte, seigneur, vous êtes roi d'Espagne ! 12
DON CARLOS
Je suis bourgeois de Gand.
DON RUY GOMEZ
La dernière campagne
A fait monter bien haut le roi François premier. 12
DON CARLOS
350 L'aigle qui va peut-être éclore à mon cimier 12
Peut aussi déployer ses ailes.
DON RUY GOMEZ
Votre altesse
Sait-elle le latin ?
DON CARLOS
Mal.
DON RUY GOMEZ
Tant pis. La noblesse
D'Allemagne aime fort qu'on lui parle latin. 12
DON CARLOS
Ils se contenteront d'un espagnol hautain ; 12
355 Car il importe peu, croyez-en le roi Charle, 12
Quand la voix parle haut, quelle langue elle parle. 12
— Je vais en Flandre. Il faut que ton roi, cher Silva, 12
Te revienne empereur. Le roi de France va 12
Tout remuer. Je veux le gagner de vitesse. 12
Je partirai sous peu.
DON RUY GOMEZ
360 Vous nous quittez, altesse,
Sans purger l'Aragon de ces nouveaux bandits 12
Qui partout dans nos monts lèvent leurs fronts hardis ? 12
DON CARLOS
J'ordonne au duc d'Arcos d'exterminer la bande. 12
DON RUY GOMEZ
Donnez-vous aussi l'ordre au chef qui la commande 12
De se laisser faire ?
DON CARLOS
365 Eh ! quel est ce chef ? son nom ?
DON RUY GOMEZ
Je l'ignore. On le dit un rude compagnon. 12
DON CARLOS
Bah ! je sais que pour l'heure il se cache en Galice, 12
Et j'en aurai raison avec quelque milice. 12
DON RUY GOMEZ
De faux avis alors le disaient près d'ici. 12
DON CARLOS
Faux avis ! — Cette nuit, tu me loges.
DON RUY GOMEZ (s'inclinant jusqu'à terre)
370 Merci,
Altesse !
Il appelle ses valets
Faites tous honneur au roi mon hôte.
Les valets rentrent avec des flambeaux. Le duc les range sur deux haies jusqu'à la porte du fond. Cependant doña Sol s'approche lentement d'Hernani. Le roi les épie tous deux.
DOÑA SOL (bas à Hernani)
Demain, sous ma fenêtre, à minuit, et sans faute. 12
Vous frapperez des mains trois fois.
HERNANI (bas)
Demain.
DON CARLOS (à part)
Demain !
Haut à doña Sol vers laquelle il fait un pas avec galanterie
Souffrez que pour rentrer je vous offre la main. 12
Il la reconduit à la porte. Elle sort
HERNANI (la main dans sa poitrine sur la poignée de sa dague)
Mon bon poignard !
DON CARLOS (revenant, à part)
375 Notre homme a la mine attrapée.
Il prend à part Hernani
Je vous ai fait l'honneur de toucher votre épée, 12
Monsieur. Vous me seriez suspect pour cent raisons. 12
Mais le roi don Carlos répugne aux trahisons. 12
Allez. Je daigne encor protéger votre fuite. 12
DON RUY GOMEZ (revenant et montrant Hernani)
Qu'est ce seigneur ?
DON CARLOS
380 Il part. C'est quelqu'un de ma suite.
Ils sortent avec les valets et les flambeaux, le duc précédant le roi, une cire à la main.
SCÈNE IV
HERNANI (seul)
Oui, de ta suite, ô roi ! de ta suite ! — J'en suis ! 12
Nuit et jour, en effet, pas à pas, je te suis. 12
Un poignard à la main, l'œil fixé sur ta trace, 12
Je vais. Ma race en moi poursuit en toi ta race. 12
385 Et puis, te voilà donc mon rival ! Un instant 12
Entre aimer et haïr je suis resté flottant, 12
Mon cœur pour elle et toi n'était point assez large, 12
J'oubliais en l'aimant ta haine qui me charge : 12
Mais puisque tu le veux, puisque c'est toi qui viens 12
390 Me faire souvenir, c'est bon, je me souviens ! 12
Mon amour fait pencher la balance incertaine 12
Et tombe tout entier du côté de ma haine. 12
Oui, je suis de ta suite, et c'est toi qui l'as dit ! 12
Va, jamais courtisan de ton lever maudit, 12
395 jamais seigneur baisant ton ombre, ou majordome 12
Ayant à te servir abjuré son cœur d'homme, 12
jamais chiens de palais dressés à suivre un roi 12
Ne seront sur tes pas plus assidus que moi ! 12
Ce qu'ils veulent de toi, tous ces grands de Castille, 12
400 C'est quelque titre creux, quelque hochet qui brille, 12
C'est quelque mouton d'or qu'on se va pendre au cou ; 12
Moi, pour vouloir si peu je ne suis pas si fou ! 12
Ce que je veux de toi, ce n'est point faveurs vaines, 12
C'est l'âme de ton corps, c'est le sang de tes veines, 12
405 C'est tout ce qu'un poignard, furieux et vainqueur, 12
En y fouillant longtemps peut prendre au fond d'un cœur. 12
Va devant ! je te suis. Ma vengeance qui veille 12
Avec moi toujours marche et me parle à l'oreille. 12
Va ! je suis là, j'épie et j'écoute, et sans bruit 12
410 Mon pas cherche ton pas et le presse et le suit. 12
Le jour tu ne pourras, ô roi, tourner la tête 12
Sans me voir immobile et sombre dans ta fête ; 12
La nuit tu ne pourras tourner les yeux, ô roi, 12
Sans voir mes yeux ardents luire derrière toi ! 12
Il sort par la petite porte
ACTE DEUXIÈME ‒ LE BANDIT
SARAGOSSE
Un patio du palais de Silva. A gauche, les grands murs du palais, avec une fenêtre à balcon. Au-dessous de la fenêtre, une petite porte. A droite et au fond, des maisons et des rues. Il est nuit. On voit briller ça et là, aux façades des édifices, quelques fenêtres encore éclairées.
SCÈNE PREMIÈRE
DON CARLOS, DON SANCHO SANCHEZ DE ZUNIGA, COMTE DE MONTEREY,
DON MATIAS CENTURION, MARQUIS D'ALMUÑAN, DON RICARDO DE ROXAS,
SEIGNEUR DE CASAPALMA.
Ils arrivent tous quatre, don Carlos en tête, chapeaux rabattus, enveloppés de longs manteaux dont leurs épées soulèvent le bord inférieur.
DON CARLOS (examinant le balcon)
415 Voilà bien le balcon, la porte… Mon sang bout. 12
Montrant la fenêtre qui n'est pas éclairée
Pas de lumière encor !
Il promène ses yeux sur les autres croisées éclairées
Des lumières partout
Où je n'en voudrais pas, hors à cette fenêtre 12
Où j'en voudrais !
DON SANCHO
Seigneur, reparlons de ce traître.
Et vous l'avez laissé partir !
DON CARLOS
Comme tu dis.
DON MATIAS
420 Et peut-être c'était le major des bandits ! 12
DON CARLOS
Qu'il en soit le major ou bien le capitaine, 12
Jamais roi couronné n'eut mine plus hautaine. 12
DON SANCHO
Son nom, seigneur ?
DON CARLOS (les yeux fixés sur la fenêtre)
Mufioz… Fernan…
Avec le geste d'un homme qui se rappelle tout à coup
Un nom en i.
DON SANCHO
Hernani, peut-être ?
DON CARLOS
Oui.
DON SANCHO
C'est lui !
DON MATIAS
C'est Hernani ?
Le chef !
DON SANCHO (au roi)
425 De ses propos vous reste-t-il mémoire ?
DON CARLOS (qui ne quitte pas la fenêtre des yeux)
Hé ! je n'entendais rien dans leur maudite armoire ! 12
DON SANCHO
Mais pourquoi le lâcher lorsque vous le tenez ? 12
Don Carlos se tourne gravement et le regarde en face
DON CARLOS
Comte de Monterey, vous me questionnez. 12
Les deux seigneurs reculent et se taisent
Et d'ailleurs ce n'est point le souci qui m'arrête. 12
430 J'en veux à sa maîtresse et non point à sa tête. 12
J'en suis amoureux fou ! Les yeux noirs les plus beaux, 12
Mes amis ! deux miroirs ! deux rayons ! deux flambeaux ! 12
Je n'ai rien entendu de toute leur histoire 12
Que ces trois mots : Demain, venez à la nuit noire ! 12
435 Mais c'est l'essentiel. Est-ce pas excellent ? 12
Pendant que ce bandit, à mine de galant, 12
S'attarde à quelque meurtre, à creuser quelque tombe, 12
Je viens tout doucement dénicher sa colombe. 12
DON RICARDO
Altesse, il eût fallu, pour compléter le tour, 12
440 Dénicher la colombe en tuant le vautour. 12
DON CARLOS (à don Ricardo)
Comte ! un digne conseil ! vous avez la main prompte ! 12
DON RICARDO (s'inclinant profondément)
Sous quel titre plaît-il au roi que je sois comte ? 12
DON SANCHO (vivement)
C'est méprise !
DON RICARDO (à don Sancho)
Le roi m'a nommé comte.
DON CARLOS
Assez !
Bien.
A Ricardo
J'ai laissé tomber ce titre. Ramassez.
DON RICARCDO (s'inclinant de nouveau)
Merci, seigneur !
DON SANCHO (à don Matias)
445 Beau comte ! un comte de surprise.
Le roi se promène au fond, examinant avec impatience les fenêtres éclairées. Les deux seigneurs causent sur le devant.
DON MATIAS (à don Sancho)
Mais que fera le roi, la belle une fois prise ? 12
DON SANCHO (regardant Ricardo de travers)
Il la fera comtesse, et puis dame d'honneur. 12
Puis, qu'il en ait un fils, il sera roi.
DON MATIAS
Seigneur,
Allons donc ! un bâtard ! Comte, fût-on altesse, 12
450 On ne saurait tirer un roi d'une comtesse ! 12
DON SANCHO
Il la fera marquise, alors, mon cher marquis. 12
DON MATIAS
On garde les bâtards pour les pays conquis. 12
On les fait vice-rois. C'est à cela qu'ils servent. 12
Don Carlos revient
DON CARLOS (regardant avec colère toutes les fenêtres éclairées)
Dirait-on pas des yeux jaloux qui nous observent ? 12
455 Enfin ! en voilà deux qui s'éteignent ! allons ! 12
Messieurs, que les instants de l'attente sont longs ! 12
Qui fera marcher l'heure avec plus de vitesse ? 12
DON SANCHO
C'est ce que nous disons souvent chez votre altesse. 12
DON CARLOS
Cependant que chez vous mon peuple le redit. 12
La dernière fenêtre éclairée s'éteint
— La dernière est éteinte !
Tourné vers le balcon de doña Sol toujours noir
460 O vitrage maudit !
Quand t'éclaireras-tu ? — Cette nuit est bien sombre. 12
Doña Sol, viens briller comme un astre dans l'ombre ! 12
A don Ricardo
Est-il minuit ?
DON RICARDO
Minuit bientôt.
DON CARLOS
Il faut finir
Pourtant ! A tout moment l'autre peut survenir. 12
La fenêtre de doña Sol s'éclaire. On voit son ombre se dessiner sur les vitraux lumineux.
465 Mes amis ! un flambeau ! son ombre à la fenêtre ! 12
Jamais jour ne me fut plus charmant à voir naître. 12
Hâtons-nous ! faisons-lui le signal qu'elle attend. 12
Il faut frapper des mains trois fois. Dans un instant, 12
Mes amis, vous allez la voir ! — Mais notre nombre 12
470 Va l'effrayer peut-être… Allez tous trois dans l'ombre 12
Là-bas, épier l'autre. Amis, partageons-nous 12
Les deux amants. Tenez, à moi la dame, à vous 12
Le brigand.
DON RICARDO
Grand merci !
DON CARLOS
S'il vient, de l'embuscade
Sortez vite, et poussez au drôle une estocade. 12
475 Pendant qu'il reprendra ses esprits sur le grès, 12
J'emporterai la belle, et nous rirons après, 12
N'allez pas cependant le tuer ! c'est un brave 12
Après tout, et la mort d'un homme est chose grave. 12
Les deux seigneurs s'inclinent et sortent. Don Carlos les laisse s'éloigner, puis frappe des mains à deux reprises. A la deuxième fois la fenêtre s'ouvre, et dama Sol paraît sur le balcon.
SCÈNE II
DON CARLOS, DOÑA SOL.
DOÑA SOL (au balcon)
Est-ce vous, Hernani ?
DON CARLOS (à part)
Diable ! Ne parlons pas !
Il frappe de nouveau des mains
DOÑA SOL
Je descends.
Elle referme la fenêtre, dont la lumière disparaît. Un moment après, la petite porte s'ouvre, et doña Sol en sort, une lampe à la main, sa mante sur les épaules.
DOÑA SOL
Hernani !
Don Carlos rabat son chapeau sur son visage, et s'avance précipitamment vers elle.
DOÑA SOL (laissant tomber sa lampe)
480 Dieu ! ce n'est point son pas !
Elle veut rentrer. Don Carlos court à elle et la retient par le bras
DON CARLOS
Doña Sol !
DOÑA SOL
Ce n'est point sa voix ! Ah ! malheureuse !
DON CARLOS
Eh ! quelle voix veux-tu qui soit plus amoureuse ? 12
C'est toujours un amant, et c'est un amant roi ! 12
DOÑA SOL
Le roi !
DON CARLOS
Souhaite, ordonne, un royaume est à toi !
485 Car celui dont tu veux briser la douce entrave, 12
C'est le roi ton seigneur, c'est Carlos ton esclave ! 12
DOÑA SOL (cherchant à se dégager de ses bras)
Au secours, Hernani !
DON CARLOS
Le juste et digne effroi !
Ce n'est pas ton bandit qui te tient, c'est le roi. 12
DOÑA SOL
Non. Le bandit, c'est vous ! N'avez-vous pas de honte ? 12
490 Ah ! pour vous à la face une rougeur me monte. 12
Sont-ce là les exploits dont le roi fera bruit ? 12
Venir ravir de force une femme la nuit ! 12
Que mon bandit vaut mieux cent fois ! Roi, je proclame 12
Que, si l'homme naissait où le place son âme, 12
495 Si Dieu faisait le rang à la hauteur du cœur, 12
Certe, il serait le roi, prince, et vous le voleur ! 12
DON CARLOS (essayant de l'attirer)
Madame…
DOÑA SOL
Oubliez-vous que mon père était comte ?
DON CARLOS
Je vous ferai duchesse.
DOÑA SOL (le repoussant)
Allez ! c'est une honte !
Elle recule de quelques pas
Il ne peut être rien entre nous, don Carlos. 12
500 Mon vieux père a pour vous versé son sang à flots. 12
Moi je suis fille noble, et de ce sang jalouse. 12
Trop pour la concubine, et trop peu pour l'épouse ! 12
DON CARLOS
Princesse ?
DOÑA SOL
Roi Carlos, à des filles de rien
Portez votre amourette, ou je pourrais fort bien, 12
505 Si vous m'osez traiter d'une façon infâme, 12
Vous montrer que je suis dame, et que je suis femme. 12
DON CARLOS
Eh bien, partagez donc et mon trône et mon nom. 12
Venez. Vous serez reine, impératrice !…
DOÑA SOL
Non.
C'est un leurre. Et d'ailleurs, altesse, avec franchise, 12
510 S'agît-il pas de vous, s'il faut que je le dise, 12
J'aime mieux avec lui, mon Hernani, mon roi, 12
Vivre errante, en dehors du monde et de la loi, 12
Ayant faim, avant soif, fuyant toute l'année, 12
Partageant jour à jour sa pauvre destinée, 12
515 Abandon, guerre, exil, deuil, misère et terreur, 12
Que d'être impératrice avec un empereur ! 12
DON CARLOS
Que cet homme est heureux !
DOÑA SOL
Quoi ! pauvre, proscrit même !
DON CARLOS
Qu'il fait bien d'être pauvre et proscrit, puis qu'on l'aime ! 12
Moi, je suis seul ! Un ange accompagne ses pas ! 12
— Donc vous me haïssez ?
DOÑA SOL
520 Je ne vous aime pas.
DON CARLOS (la saisissant avec violence)
Eh bien, que vous m'aimiez ou non, cela n'importe ! 12
Vous viendrez, et ma main plus que la vôtre est forte. 12
Vous viendrez ! je vous veux ! Pardieu, nous verrons bien 12
Si je suis roi d'Espagne et des Indes pour rien ! 12
DOÑA SOL (se débattant)
525 Seigneur ! oh ! par pitié ! — Quoi ! vous êtes altesse, 12
Vous êtes roi. Duchesse, ou marquise, ou comtesse, 12
Vous n'avez qu'à choisir. Les femmes de la cour 12
Ont toujours un amour tout prêt pour votre amour. 12
Mais mon proscrit, qu'a-t-il reçu du ciel avare ? 12
530 Ah ! vous avez Castille, Aragon et Navarre, 12
Et Murcie, et Léon, dix royaumes encor, 12
Et les Flamands, et l'Inde avec les mines d'or ! 12
Vous avez un empire auquel nul roi ne touche, 12
Si vaste que jamais le soleil ne s'y couche ! 12
535 Et, quand vous avez tout, voudrez-vous, vous le roi, 12
Me prendre, pauvre fille, à lui qui n'a que moi ? 12
Elle se jette à ses genoux. Il cherche à l'entraîner
DON CARLOS
Viens ! Je n'écoute rien. Viens ! Si tu m'accompagnes, 12
Je te donne, choisis, quatre de mes Espagnes. 12
Dis, lesquelles veux-tu ? Choisis !
Elle se débat dans ses bras
DOÑA SOL
Pour mon honneur,
540 Je ne veux rien de vous que ce poignard, seigneur ! 12
Elle lui arrache le poignard de sa ceinture. Il la lâche et recule
Avancez maintenant ! faites un pas !
DON CARLOS
La belle !
Je ne m'étonne plus si l'on aime un rebelle ! 12
Il veut faire un pas. Elle lève le poignard
DOÑA SOL
Pour un pas, je vous tue, et me tue.
Il recule encore. Elle se détourne et crie avec force
Hernani !
Hernani !
DON CARLOS
Taisez-vous !
DOÑA SOL (le poignard levé)
Un pas ! tout est fini.
DON CARLOS
545 Madame ! à cet excès ma douceur est réduite. 12
J'ai là pour vous forcer trois hommes de ma suite… 12
HERNANI (surgissant tout à coup derrière lui)
Vous en oubliez un !
Le roi se retourne, et voit Hernani immobile derrière lui dans l'ombre, les bras croisés sous le long manteau qui l'enveloppe, et le large bord de son chapeau relevé. Doña Sol pousse un cri, court à Hernani et l'entoure de ses bras.
SCÈNE III
DON CARLOS, DOÑA SOL, HERNANI.
HERNANI (immobile, les bras toujours croisés,
et ses yeux étincelants fixés sur le roi).
Ah ! le ciel m'est témoin
Que volontiers je l'eusse été chercher plus loin ! 12
DOÑA SOL
Hernani, sauvez-moi de lui !
HERNANI
Soyez tranquille,
Mon amour !
DON CARLOS
550 Que font donc mes amis par la ville ?
Avoir laissé passer ce chef de bohémiens ! 12
Appelant
Monterey !
HERNANI
Vos amis sont au pouvoir des miens.
Et ne réclamez pas leur épée impuissante, 12
Pour trois qui vous viendraient, il m'en viendrait soixante. 12
555 Soixante dont un seul vous vaut tous quatre. Ainsi 12
Vidons entre nous deux notre querelle ici. 12
Quoi ! vous portiez la main sur cette jeune fille ! 12
C'était d'un imprudent, seigneur roi de Castille, 12
Et d'un lâche !
DON CARLOS (souriant avec dédain)
Seigneur bandit, de vous à moi
Pas de reproche !
HERNANI
560 Il raille ! Oh ! je ne suis pas roi ;
Mais quand un roi m'insulte et pour surcroît me raille ; 12
Ma colère va haut et me monte à sa taille, 12
Et, prenez garde, on craint, quand on me fait affront, 12
Plus qu'un cimier de roi la rougeur de mon front ! 12
565 Vous êtes insensé si quelque espoir vous leurre. 12
Il lui saisit le bras
Savez-vous quelle main vous étreint à cette heure ? 12
Écoutez. Votre père a fait mourir le mien, 12
Je vous hais. Vous avez pris mon titre et mon bien, 12
Je vous hais. Nous aimons tous deux la même femme, 12
570 Je vous hais, je vous hais, — oui, je te hais dans l'âme ! 12
DON CARLOS
C'est bien.
HERNANI
Ce soir pourtant ma haine était bien loin.
Je n'avais qu'un désir, qu'une ardeur, qu'un besoin, 12
Doña Sol ! — Plein d'amour, j'accourais… Sur mon âme ! 12
Je vous trouve essayant contre elle un rapt infâme ! 12
575 Quoi ! vous que j'oubliais, sur ma route placé ! 12
Seigneur, je vous le dis, vous êtes insensé ! 12
Don Carlos, te voilà pris dans ton propre piège. 12
Ni fuite, ni secours ! je te tiens et t'assiège ! 12
Seul, entouré partout d'ennemis acharnés, 12
Que vas-tu faire ?
DON CARLOS (fièrement)
580 Allons ! vous me questionnez !
HERNANI
Va, va, je ne veux pas qu'un bras obscur te frappe. 12
Il ne sied pas qu'ainsi ma vengeance m'échappe. 12
Tu ne seras touché par un autre que moi. 12
Défends-toi donc.
Il tire son épée
DON CARLOS
Je suis votre seigneur le roi.
Frappez. Mais pas de duel.
HERNANI
585 Seigneur, qu'il te souvienne
Qu'hier encor ta dague a rencontré la mienne. 12
DON CARLOS
Je le pouvais hier. J'ignorais votre nom, 12
Vous ignoriez mon titre. Aujourd'hui, compagnon, 12
Vous savez qui je suis et je sais qui vous êtes. 12
HERNANI
Peut-être.
DON CARLOS
590 Pas de duel. Assassinez-moi. Faites.
HERNANI
Crois-tu donc que les rois à moi me sont sacrés ? 12
Çà, te défendras-tu ?
DON CARLOS
Vous m'assassinerez !
Hernani recule. Don Carlos fixe des yeux d'aigle sur lui
Ah ! vous croyez, bandits, que vos brigades viles 12
Pourront impunément s'épandre dans les villes ? 12
595 Que teints de sang, chargés de meurtres, malheureux ! 12
Vous pourrez après tout faire les généreux, 12
Et que nous daignerons, nous, victimes trompées, 12
Ennoblir vos poignards du choc de nos épées ? 12
Non, le crime vous tient. Partout vous le traînez. 12
600 Nous, des duels avec vous ! arrière ! assassinez. 12
Hernani, sombre et pensif, tourmente quelques instants de la main la poignée de son épée, puis se retourne brusquement vers le roi, et brise la lame sur le pavé.
HERNANI
Va-t'en donc !
Le roi se tourne à demi vers lui et le regarde avec hauteur
Nous aurons des rencontres meilleures.
Va-t'en.
DON CARLOS
C'est bien, monsieur. Je vais dans quelques heures
Rentrer, moi votre roi, dans le palais ducal. 12
Mon premier soin sera de mander le fiscal. 12
A-t-on fait mettre à prix votre tête ?
HERNANI
Oui.
DON CARLOS
605 Mon maître,
Je vous tiens de ce jour sujet rebelle et traître. 12
Je vous en avertis, partout je vous poursuis. 12
Je vous fais mettre au ban du royaume.
HERNANI
J'y suis
Déjà.
DON CARLOS
Bien.
HERNANI
Mais la France est auprès de l'Espagne.
C'est un port.
DON CARLOS
610 Je vais être empereur d'Allemagne.
Je vous fais mettre au ban de l'empire.
HERNANI
A ton gré.
J'ai le reste du monde où je te braverai. 12
Il est plus d'un asile où ta puissance tombe. 12
DON CARLOS
Et quand j'aurai le monde ?
HERNANI
Alors j'aurai la tombe.
DON CARLOS
615 Je saurai déjouer vos complots insolents. 12
HERNANI
La vengeance est boiteuse, elle vient à pas lents, 12
Mais elle vient.
DON CARLOS (riant à demi, avec dédain)
Toucher à la dame qu'adore
Ce bandit !
HERNANI (dont les yeux se rallument)
Songes-tu que je te tiens encore ?
Ne me rappelle pas, futur césar romain, 12
620 Que je t'ai là, chétif et petit dans ma main, 12
Et que si je serrais cette main trop loyale 12
J'écraserais dans l'œuf ton aigle impériale ! 12
DON CARLOS
Faites.
HERNANI
Va-t'en ! va-t'en !
Il ôte son manteau et le jette sur les épaules du roi
Fuis, et prends ce manteau.
Car dans nos rangs pour toi je crains quelque couteau. 12
Le roi s'enveloppe du manteau
625 Pars tranquille à présent. Ma vengeance altérée 12
Pour tout autre que moi fait ta tête sacrée. 12
DON CARLOS
Monsieur, vous qui venez de me parler ainsi, 12
Ne demandez un jour ni grâce ni merci ! 12
Il sort
SCÈNE IV
HERNANI, DOÑA SOL.
DOÑA SOL (saisissant la main d'Hernani)
Maintenant, fuyons vite.
HERNANI (la repoussant avec une douceur grave)
Il vous sied, mon amie,
630 D'être dans mon malheur toujours plus raffermie, 12
De n'y point renoncer, et de vouloir toujours 12
Jusqu'au fond, jusqu'au bout, accompagner mes jours. 12
C'est un noble dessein, digne d'un cœur fidèle ! 12
Mais, tu le vois, mon Dieu, pour tant accepter d'elle, 12
635 Pour emporter joyeux dans mon antre avec moi 12
Ce trésor de beauté qui rend jaloux un roi, 12
Pour que ma doña Sol me suive et m'appartienne, 12
Pour lui prendre sa vie et la joindre à la mienne, 12
Pour l'entraîner sans honte encore et sans regrets, 12
640 Il n'est plus temps ; je vois l'échafaud de trop près. 12
DOÑA SOL
Que dites-vous ?
HERNANI
Ce roi que je bravais en face
Va me punir d'avoir osé lui faire grâce. 12
Il fuit ; déjà peut-être il est dans son palais. 12
Il appelle ses gens, ses gardes, ses valets, 12
Ses seigneurs, ses bourreaux…
DOÑA SOL
645 Hernani ! Dieu ! je tremble.
Eh bien ! hâtons-nous donc alors ! fuyons ensemble ! 12
HERNANI
Ensemble ! non, non. L'heure en est passée. Hélas ! 12
Doña Sol, à mes yeux quand tu te révélas 12
Bonne, et daignant m'aimer d'un amour secourable, 12
650 J'ai bien pu vous offrir, moi, pauvre misérable, 12
Ma montagne, mon bois, mon torrent, — ta pitié 12
M'enhardissait, — mon pain de proscrit, la moitié 12
Du lit vert et touffu que la forêt me donne ; 12
Mais t'offrir la moitié de l'échafaud ! pardonne, 12
Doña Sol ! l'échafaud, c'est à moi seul !
DOÑA SOL
655 Pourtant
Vous me l'aviez promis !
HERNANI (tombant à ses genoux)
Ange ! ah ! dans cet instant
Où la mort vient peut-être, où s'approche dans l'ombre 12
Un sombre dénoûment pour un destin bien sombre, 12
Je le déclare ici, proscrit, traînant au flanc 12
660 Un souci profond, né dans un berceau sanglant, 12
Si noir que soit le deuil qui s'épand sur ma vie, 12
Je suis un homme heureux et je veux qu'on m'envie ; 12
Car vous m'avez aimé ! car vous me l'avez dit ! 12
Car vous avez tout bas béni mon front maudit ! 12
DOÑA SOL (penchée sur sa tête)
Hernani !
HERNANI
665 Loué soit le sort doux et propice
Qui me mit cette fleur au bord du précipice ! 12
Il se relève
Et ce n'est pas pour vous que je parle en ce lieu, 12
Je parle pour le ciel qui m'écoute, et pour Dieu. 12
DOÑA SOL
Souffre que je te suive.
HERNANI
Ah ! ce serait un crime
670 Que d'arracher la fleur en tombant dans l'abîme. 12
Va, j'en ai respiré le parfum, c'est assez ! 12
Renoue à d'autres jours tes jours par moi froissés. 12
Épouse ce vieillard. C'est moi qui te délie. 12
Je rentre dans ma nuit. Toi, soit heureuse, oublie ! 12
DOÑA SOL
675 Non, je te suis ! je veux ma part de ton linceul ! 12
Je m'attache à tes pas.
HERNANI (la serrant dans ses bras)
Oh ! laisse-moi fuir seul.
Il la quitte avec un mouvement convulsif
DOÑA SOL (douloureusement et joignant les mains)
Hernani ! tu me fuis ! Ainsi donc, insensée, 12
Avoir donné sa vie, et se voir repoussée, 12
Et n'avoir, après tant d'amour et tant d'ennui, 12
680 Pas même le bonheur de mourir près de lui ! 12
HERNANI
Je suis banni ! je suis proscrit ! je suis funeste ! 12
DOÑA SOL
Ah ! vous êtes ingrat !
HERNANI (revenant sur ses pas)
Eh bien, non ! non, je reste,
Tu le veux, me voici. Viens, oh ! viens dans mes bras ! 12
Je reste, et resterai tant que tu le voudras. 12
Oublions-les ! restons.
Il s'assied sur un banc
685 Sieds-toi sur cette pierre.
Il se place à ses pieds
Des flammes de tes yeux inonde ma paupière, 12
Chante-moi quelque chant comme parfois le soir 12
Tu m'en chantais, avec des pleurs dans ton œil noir. 12
Soyons heureux ! buvons, car la coupe est remplie, 12
690 Car cette heure est à nous, et le reste est folie. 12
Parle-moi, ravis-moi. N'est-ce pas qu'il est doux 12
D'aimer et de savoir qu'on vous aime à genoux ? 12
D'être deux ? d'être seuls ? et que c'est douce chose 12
De se parler d'amour la nuit quand tout repose ? 12
695 Oh ! laisse-moi dormir et rêver sur ton sein, 12
Doña Sol ! mon amour ! ma beauté !
Bruit de cloches au loin
DOÑA SOL (se levant effarée)
Le tocsin !
Entends-tu ? le tocsin !
HERNANI (toujours à genoux)
Eh non ! c'est notre noce
Qu'on sonne.
Le bruit de cloches augmente. Cris confus, flambeaux et lumières à toutes les fenêtres, sur tous les toits, dans toutes les rues.
DOÑA SOL
Lève-toi ! fuis ! Grand Dieu ! Saragosse
S'allume !
HERNANI (se soulevant à demi)
Nous aurons une noce aux flambeaux.
DOÑA SOL
700 C'est la noce des morts ! la noce des tombeaux ! 12
Bruit d'épées. Cris
HERNANI (se recouchant sur le banc de pierre)
Rendormons-nous !
UN MONTAGNARD (L'épée à la main, accourant)
Seigneur, les sbires, les alcades,
Débouchent dans la place en longues cavalcades ! 12
Alerte, monseigneur !
Hernani se lève
DOÑA SOL (pale)
Ah ! tu l'avais bien dit !
LE MONTAGNARD
Au secours !
HERNANI (au montagnard)
Me voici. C'est bien.
CRIS CONFUS (au dehors)
Mort au bandit !
HERNANI (au montagnard)
Ton épée.
A doña Sol
Adieu donc !
DOÑA SOL
705 C'est moi qui fais ta perte !
Où vas-tu ?
Lui montrant la petite porte
Viens ! Fuyons par cette porte ouverte.
HERNANI
Dieu ! laisser mes amis ! que dis-tu ?
Tumulte et cris
DOÑA SOL
Ces clameurs
Me brisent.
Retenant Hernani
Souviens-toi que si tu meurs, je meurs !
HERNANI (la tenant embrassée)
Un baiser !
DOÑA SOL
Mon époux ! mon Hernani ! mon maître !
HERNANI (la baisant au front)
Hélas ! c'est le premier.
DOÑA SOL
710 C'est le dernier peut-être.
Il part. Elle tombe sur le banc
ACTE TROISIÈME ‒ LE VIEILLARD
LE CHÂTEAU DE SILVA DANS LES MONTAGNES D'ARAGON
La galerie des portraits de la famille de Silva ; grande salle, dont ces portraits, entourés de riches bordures, et surmontés de couronnes ducales et d'écussons dorés, font la décoration. Au fond une haute porte gothique. Entre chaque portrait une panoplie complète ; toutes ces armures des siècles différents.
SCÈNE PREMIÈRE
DOÑA SOL, blanche, et debout près d'une table ;
DON RUY GOMEZ DE SILVA, assis dans son grand fauteuil ducal en bois de chêne.
DON RUY GOMEZ
Enfin ! c'est aujourd'hui ! dans une heure on sera 12
Ma duchesse ! plus d'oncle ! et l'on m'embrassera ! 12
Mais m'as-tu pardonné ? J'avais tort, je l'avoue. 12
J'ai fait rougir ton front, j'ai fait pâlir ta joue. 12
715 J'ai soupçonné trop vite, et je n'aurais point dû 12
Te condamner ainsi sans avoir entendu. 12
Que l'apparence a tort ! Injustes que nous sommes ! 12
Certe, ils étaient bien là, les deux beaux jeunes hommes. 12
C'est égal. Je devais n'en pas croire mes yeux. 12
720 Mais que veux-tu, ma pauvre enfant ? quand on est vieux ! 12
DOÑA SOL (immobile et grave)
Vous reparlez toujours de cela. Qui vous blâme ? 12
DON RUY GOMEZ
Moi ! J'eus tort. Je devais savoir qu'avec ton âme 12
On n'a point de galants lorsqu'on est doña Sol, 12
Et qu'on a dans le cœur de bon sang espagnol. 12
DOÑA SOL
725 Certe, il est bon et pur, monseigneur, et peut-être 12
On le verra bientôt.
DON RUY GOMEZ (se levant et allant à elle)
Écoute, on n'est pas maître
De soi-même, amoureux comme je suis de toi, 12
Et vieux. On est jaloux, on est méchant, pourquoi ? 12
Parce que l'on est vieux. Parce que beauté, grâce, 12
730 Jeunesse, dans autrui, tout fait peur, tout menace. 12
Parce qu'on est jaloux des autres, et honteux 12
De soi. Dérision ! que cet amour boiteux, 12
Qui nous remet au cœur tant d'ivresse et de flamme, 12
Ait oublié le corps en rajeunissant l'âme ! 12
735 — Quand passe un jeune pâtre — oui, c'en est là ! — souvent, 12
Tandis que nous allons, lui chantant, moi rêvant, 12
Lui dans son pré vert, moi dans mes noires allées, 12
Souvent je dis tout bas : — O mes tours crénelées, 12
Mon vieux donjon ducal, que je vous donnerais, 12
740 Oh ! que je donnerais mes blés et mes forêts, 12
Et les vastes troupeaux qui tondent mes collines, 12
Mon vieux nom, mon vieux titre, et toutes mes ruines, 12
Et tous mes vieux aïeux qui bientôt m'attendront, 12
Pour sa chaumière neuve et pour son jeune front ! 12
745 Car ses cheveux sont noirs, car son œil reluit comme 12
Le tien, tu peux le voir, et dire : Ce jeune homme ! 12
Et puis penser à moi qui suis vieux. Je le sais ! 12
Pourtant j'ai nom Silva, mais ce n'est plus assez ! 12
Oui, je me dis cela. Vois à quel point je t'aime ! 12
750 Le tout, pour être jeune et beau comme toi-même ! 12
Mais à quoi vais-je ici rêver ? Moi, jeune et beau ! 12
Qui te dois de si loin devancer au tombeau ! 12
DOÑA SOL
Qui sait ?
DON RUY GOMEZ
Mais va, crois-moi, ces cavaliers frivoles
N'ont pas d'amour si grand qu'il ne s'use en paroles. 12
755 Qu'une fille aime et croie un de ces jouvenceaux, 12
Elle en meurt, il en rit. Tous ces jeunes oiseaux, 12
A l'aile vive et peinte, au langoureux ramage, 12
Ont un amour qui mue ainsi que leur plumage. 12
Les vieux, dont l'âge éteint la voix et les couleurs, 12
760 Ont l'aile plus fidèle, et, moins beaux, sont meilleurs. 12
Nous aimons bien. Nos pas sont lourds ? nos yeux arides ? 12
Nos fronts ridés ? Au cœur on n'a jamais de rides. 12
Hélas ! quand un vieillard aime, il faut l'épargner. 12
Le cœur est toujours jeune et peut toujours saigner. 12
765 Oh ! mon amour n'est point comme un jouet de verre 12
Qui brille et tremble ; oh ! non, c'est un amour sévère, 12
Profond, solide, sûr, paternel, amical, 12
De bois de chêne, ainsi que mon fauteuil ducal ! 12
Voilà comme je t'aime, et puis je t'aime encore 12
770 De cent autres façons, comme on aime l'aurore, 12
Comme on aime les fleurs, comme on aime les cieux ! 12
De te voir tous les jours, toi, ton pas gracieux, 12
Ton front pur, le beau feu de ta fière prunelle, 12
je ris, et j'ai dans l'âme une fête éternelle ! 12
DOÑA SOL
Hélas !
DON RUY GOMEZ
775 Et puis, vois-tu, le monde trouve beau,
Lorsqu'un homme s'éteint, et lambeau par lambeau 12
S'en va, lorsqu'il trébuche au marbre de la tombe, 12
Qu'une femme, ange pur, innocente colombe, 12
Veille sur lui, l'abrite, et daigne encor souffrir 12
780 L'inutile vieillard qui n'est bon qu'à mourir. 12
C'est une œuvre sacrée et qu'à bon droit on loue 12
Que ce suprême effort d'un cœur qui se dévoue, 12
Qui console un mourant jusqu'à la fin du jour, 12
Et, sans aimer peut-être, a des semblants d'amour ! 12
785 Ah ! tu seras pour moi cet ange au cœur de femme 12
Qui du pauvre vieillard réjouit encor l'âme, 12
Et de ses derniers ans lui porte la moitié, 12
Fille par le respect et sœur par la pitié. 12
DOÑA SOL
Loin de me précéder, vous pourrez bien me suivre, 12
790 Monseigneur. Ce n'est pas une raison pour vivre 12
Que d'être jeune. Hélas ! je vous le dis, souvent 12
Les vieillards sont tardifs, les jeunes vont devant, 12
Et leurs yeux brusquement referment leur paupière, 12
Comme un sépulcre ouvert dont retombe la pierre. 12
DON RUY GOMEZ
795 Oh ! les sombres discours ! Mais je vous gronderai, 12
Enfant ! un pareil jour est joyeux et sacré. 12
Comment, à ce propos, quand l'heure nous appelle, 12
N'êtes-vous pas encor prête pour la chapelle ? 12
Mais, vite ! habillez-vous. Je compte les instants. 12
La parure de noce !
DOÑA SOL
800 Il sera toujours temps.
DON RUY GOMEZ
Non pas.
Entre un page
Que veut Jaquez !
LE PAGE
Monseigneur, à la porte
Un homme, un pèlerin, un mendiant, n'importe, 12
Est là qui vous demande asile.
DON RUY GOMEZ
Quel qu'il soit,
Le bonheur entre avec l'étranger qu'on reçoit. 12
805 Qu'il vienne. — Du dehors a-t-on quelques nouvelles ? 12
Que dit-on de ce chef de bandits infidèles 12
Qui remplit nos forêts de sa rébellion ? 12
LE PAGE
C'en est fait d'Hernani, c'en est fait du lion 12
De la montagne.
DOÑA SOL (à part)
Dieu !
DON RUY GOMEZ
Quoi !
LE PAGE
La bande est détruite.
810 Le roi, dit-on, s'est mis lui-même à leur poursuite. 12
La tête d'Hernani vaut mille écus du roi 12
Pour l'instant ; mais on dit qu'il est mort.
DOÑA SOL (à part)
Quoi ! sans moi,
Hernani !
DON RUY GOMEZ
Grâce au ciel ! il est mort, le rebelle !
On peut se réjouir maintenant, chère belle. 12
815 Allez donc vous parer, mon amour, mon orgueil ! 12
Aujourd'hui, double fête !
DOÑA SOL (à part)
Oh ! des habits de deuil !
Elle sort
DON RUY GOMEZ (au page)
Fais-lui vite porter l'écrin que je lui donne. 12
Il se rassied dans son fauteuil
Je veux la voir parée ainsi qu'une madone, 12
Et, grâce à ses doux yeux, et grâce à mon écrin, 12
820 Belle à faire à genoux tomber un pèlerin. 12
A propos, et celui qui nous demande un gîte ? 12
Dis-lui d'entrer, fais-lui nos excuses, cours vite. 12
Le page salue et sort
Laisser son hôte attendre ! ah ! c'est mal !
La porte du fond s'ouvre. Parait Hernani déguisé en pèlerin. Le duc se lève et va à sa rencontre.
SCÈNE II
DON RUY GOMEZ, HERNANI.
Hernani s'arrête sur le seuil de la porte
HERNANI
Monseigneur,
Paix et bonheur à vous !
DON RUY GOMEZ (le saluant de la main)
A toi paix et bonheur,
Mon hôte !
Hernani entre. Le duc se rassied
N'es-tu pas pèlerin ?
HERNANI (s'inclinant)
Oui.
DON RUY GOMEZ
825 Sans doute
Tu viens d'Armillas ?
HERNANI
Non. J'ai pris une autre route ;
On se battait par là.
DON RUY GOMEZ
La troupe du banni,
N'est-ce pas ?
HERNANI
Je ne sais.
DON RUY GOMEZ
Le chef, le Hernani,
Que devient-il ? sais-tu ?
HERNANI
Seigneur, quel est cet homme ?
DON RUY GOMEZ
830 Tu ne le connais pas ? tant pis ! la grosse somme 12
Ne sera point pour toi. Vois-tu, ce Hernani. 12
C'est un rebelle au roi, trop longtemps impuni. 12
Si tu vas à Madrid, tu le pourras voir pendre. 12
HERNANI
je n'y vais pas.
DON RUY GOMEZ
Sa tête est à qui veut la prendre.
HERNANI (à part)
Qu'on y vienne !
DON RUY GOMEZ
Où vas-tu, bon pèlerin ?
HERNANI
835 Seigneur,
Je vais à Saragosse.
DON RUY GOMEZ
Un vœu fait en l'honneur
D'un saint ? de Notre-Dame ?
HERNANI
Oui, duc, de Notre-Dame.
DON RUY GOMEZ
Del Pilar ?
HERNANI
Del Pilar.
DON RUY GOMEZ
Il faut n'avoir point d'âme
Pour ne point acquitter les vœux qu'on fait aux saints. 12
840 Mais, le tien accompli, n'as-tu d'autres desseins ? 12
Voir le Pilier, c'est là tout ce que tu désires ? 12
HERNANI
Oui, je veux voir brûler les flambeaux et les cires, 12
Voir Notre-Dame, au fond du sombre corridor, 12
Luire en sa châsse ardente avec sa chape d'or, 12
Et puis m'en retourner.
DON RUY GOMEZ
845 Fort bien. — Ton nom, mon frère ?
Je suis Ruy de Silva.
HERNANI (hésitant)
Mon nom ?…
DON RUY GOMEZ
Tu peux le taire
Si tu veux. Nul n'a droit de le savoir ici. 12
Viens-tu pas demander asile ?
HERNANI
Oui, duc.
DON RUY GOMEZ
Merci !
Sois le bienvenu. Reste, ami, ne te fais faute 12
850 De rien. Quant à ton nom, tu te nommes mon hôte. 12
Qui que tu sois, c'est bien ! et, sans être inquiet, 12
J'accueillerais Satan, si Dieu me l'envoyait. 12
La porte du fond s'ouvre à deux battants. Entre doña Sol, en parure de mariée. Derrière elle, pages, valets, et deux femmes portant sur un coussin de velours un coffret d'argent ciselé, qu'elles vont déposer sur une table, et qui renferme un riche écrin, couronne de duchesse, bracelets, colliers, perles et brillants pêle-mêle. — Hernani, haletant et effaré, considère doña Sol avec des yeux ardents, sans écouter le duc.
SCÈNE III
LES MÊMES, DOÑA SOL, PAGES, VALETS, FEMMES.
DON RUY GOMEZ (continuant)
Voici ma Notre-Dame à moi. L'avoir priée 12
Te portera bonheur.
Il va présenter la main à doña Sol, toujours pâle et grave
Ma belle mariée,
855 Venez. — Quoi ! pas d'anneau ! pas de couronne encor ! 12
HERNANI (d'une voix tonnante)
Qui veut gagner ici mille carolus d'or ? 12
Tous se retournent étonnés. Il déchire sa robe de pèlerin, la foule aux pieds, et en sort dans son costume de montagnard.
Je suis Hernani.
DOÑA SOL (à part, avec joie)
Ciel ! vivant !
HERNANI (aux valets)
Je suis cet homme
Qu'on cherche.
Au duc
Vous vouliez savoir si je me nomme
Perez ou Diego ? — Non, je me nomme Hernani. 12
860 C'est un bien plus beau nom, c'est un nom de banni, 12
C'est un nom de proscrit ! Vous voyez cette tête ? 12
Elle vaut assez d'or pour payer votre fête. 12
Aux valets
Je vous la donne à tous. Vous serez bien payés ! 12
Prenez ! liez mes mains, liez mes pieds, liez ! 12
865 Mais non, c'est inutile, une chaîne me lie 12
Que je ne romprai point ?
DOÑA SOL (à part)
Malheureuse !
DON RUY GOMEZ
Folie !
Çà, mon hôte est un fou !
HERNANI
Votre hôte est un bandit.
DOÑA SOL
Oh ! ne l'écoutez pas.
HERNANI
J'ai dit ce que j'ai dit.
DON RUY GOMEZ
Mille carolus d'or ! monsieur, la somme est forte, 12
Et je ne suis pas sûr de tous mes gens.
HERNANI
870 Qu'importe !
Tant mieux si dans le nombre il s'en trouve un qui veut. 12
Aux valets
Livrez-moi ! vendez-moi !
DON RUY GOMEZ (s'efforçant de le faire taire)
Taisez-vous donc ! on peut
Vous prendre au mot.
HERNANI
Amis, l'occasion est belle !
Je vous dis que je suis le proscrit, le rebelle, 12
Hernani !
DON RUY GOMEZ
Taisez-vous !
HERNANI
Hernani !
DOÑA SOL (d'une voix éteinte, à son oreille)
875 Ho ! tais-toi !
HERNANI (se détournant à demi vers doña Sol)
On se marie ici ! Je veux en être, moi ! 12
Mon épousée aussi m'attend.
Au duc
Elle est moins belle
Que la vôtre, seigneur, mais n'est pas moins fidèle. 12
C'est la mort !
Aux valets
Nul de vous ne fait un pas encor ?
DOÑA SOL (bas)
Par pitié !
HERNANI (aux valets)
880 Hernani ! mille carolus d'or !
DON RUY GOMEZ
C'est le démon !
HERNANI (à un jeune valet)
Viens, toi ; tu gagneras la somme.
Riche alors, de valet tu redeviendras homme. 12
Aux valets gui restent immobiles
Vous aussi, vous tremblez ! Ai-je assez de malheur ! 12
DON RUY GOMEZ
Frère, à toucher ta tête, ils risqueraient la leur. 12
885 Fusses-tu Hernani, fusses-tu cent fois pire, 12
Pour ta vie au lieu d'or offrît-on un empire, 12
Mon hôte, je te dois protéger en ce lieu, 12
Même contre le roi, car je te tiens de Dieu. 12
S'il tombe un seul cheveu de ton front, que je meure ! 12
A doña Sol
890 Ma nièce, vous serez ma femme dans une heure ; 12
Rentrez chez vous. Je vais faire armer le château, 12
J'en vais fermer la porte.
Il sort. Les valets le suivent
HERNANI (regardant avec désespoir sa ceinture dégarnie et désarmée)
Oh ! pas même un couteau !
Doña Sol, après que le duc a disparu, fait quelques pas comme pour suivre ses femmes, puis s'arrête, et, dès qu'elles sont sorties, revient vers Hernani avec anxiété.
SCÈNE IV
HERNANI, DOÑA SOL.
Hernani considère avec un regard froid et comme inattentif l'écrin nuptial placé sur la table ; puis il hoche la tête, et ses yeux s'allument.
HERNANI
Je vous fais compliment ! Plus que je ne puis dire 12
La parure me charme et m'enchante, et j'admire ! 12
Il s'approche de l'écrin
895 La bague est de bon goût, — la couronne me plaît, 12
Le collier est d'un beau travail, — le bracelet 12
Est rare, — mais cent fois, cent fois moins que la femme 12
Qui sous un front si pur cache ce cœur infâme ! 12
Examinant de nouveau le coffret
Et qu'avez-vous donné pour tout cela ? — Fort bien ! 12
900 Un peu de votre amour ? mais, vraiment, c'est pour rien ! 12
Grand Dieu ! trahir ainsi ! n'avoir pas honte, et vivre ! 12
Examinant l'écrin
Mais peut-être après tout c'est perle fausse et cuivre 12
Au lieu d'or, verre et plomb, diamants déloyaux, 12
Faux saphirs, faux bijoux, faux brillants, faux joyaux ! 12
905 Ah ! s'il en est ainsi, comme cette parure, 12
Ton cœur est faux, duchesse, et tu n'es que dorure ! 12
Il revient au coffret
— Mais non, non. Tout est vrai, tout est bon, tout est beau ! 12
Il n'oserait tromper, lui qui touche au tombeau. 12
Rien n'y manque.
Il prend l'une après l'autre toutes les pièces de l'écrin
Colliers, brillants, pendants d'oreille
910 Couronne de duchesse, anneau d'or… — A merveille ! 12
Grand merci de l'amour sûr, fidèle et profond ! 12
Le précieux écrin !
DOÑA SOL (Elle va au coffret, y fouille, et en tire un poignard)
Vous n'allez pas au fond !
— C'est le poignard qu'avec l'aide de ma patronne 12
Je pris au roi Carlos, lorsqu'il m'offrit un trône, 12
915 Et que je refusai, pour vous qui m'outragez ! 12
HERNANI (tombant à ses pieds)
Oh ! laisse qu'à genoux dans tes yeux affligés 12
J'efface tous ces pleurs amers et pleins de charmes, 12
Et tu prendras après tout mon sang pour tes larmes ! 12
DOÑA SOL (attendrie)
Hernani ! je vous aime et vous pardonne, et n'ai 12
Que de l'amour pour vous.
HERNANI
920 Elle m'a pardonné,
Et m'aime ! Qui pourra faire aussi que moi-même, 12
Après ce que j'ai dit, je me pardonne et m'aime ? 12
Oh ! je voudrais savoir, ange au ciel réservé, 12
Où vous avez marché, pour baiser le pavé ! 12
DOÑA SOL
Ami !
HERNANI
925 Non, je dois t'être odieux ! Mais, écoute,
Dis-moi : Je t'aime ! Hélas ! rassure un cœur qui doute, 12
Dis-le-moi ! car souvent avec ce peu de mots 12
La bouche d'une femme a guéri bien des maux. 12
DOÑA SOL (absorbée et sans l'entendre)
Croire que mon amour eût si peu de mémoire ! 12
930 Que jamais ils pourraient, tous ces hommes sans gloire 12
Jusqu'à d'autres amours, plus nobles à leur gré, 12
Rapetisser un cœur où son nom est entré ! 12
HERNANI
Hélas ! j'ai blasphémé ! Si j'étais à ta place, 12
Doña Sol, j'en aurais assez, je serais lasse 12
935 De ce fou furieux, de ce sombre insensé 12
Qui ne sait caresser qu'après qu'il a blessé, 12
Je lui dirais : Va-t'en ! — Repousse-moi ! repousse ! 12
Et je te bénirai, car tu fus bonne et douce, 12
Car tu m'as supporté trop longtemps, car je suis 12
940 Mauvais, je noircirais tes jours avec mes nuits, 12
Car c'en est trop enfin, ton âme est belle et haute 12
Et pure, et si je suis méchant, est-ce ta faute ? 12
Épouse le vieux duc ! il est bon, noble, il a 12
Par sa mère Olmedo, par son père Alcala. 12
945 Encore un coup, sois riche avec lui, sois heureuse ! 12
Moi, sais-tu ce que peut cette main généreuse 12
T'offrir de magnifique ? une dot de douleurs. 12
Tu pourras y choisir ou du sang ou des pleurs. 12
L'exil, les fers, la mort, l'effroi qui m'environne, 12
950 C'est là ton collier d'or, c'est ta belle couronne, 12
Et jamais à l'épouse un époux plein d'orgueil 12
N'offrit plus riche écrin de misère et de deuil. 12
Épouse le vieillard, te dis-je ; il te mérite ! 12
Eh ! qui jamais croira que ma tête proscrite 12
955 Aille avec ton front pur ? qui, nous voyant tous deux, 12
Toi calme et belle, moi violent, hasardeux, 12
Toi paisible et croissant comme une fleur à l'ombre, 12
Moi heurté dans l'orage à des écueils sans nombre, 12
Qui dira que nos sorts suivent la même loi ? 12
960 Non. Dieu qui fait tout bien ne te fit pas pour moi. 12
Je n'ai nul droit d'en haut sur toi, je me résigne. 12
J'ai ton cœur, c'est un vol ! je le rends au plus digne. 12
Jamais à nos amours le ciel n'a consenti. 12
Si j'ai dit que c'était ton destin, j'ai menti. 12
965 D'ailleurs, vengeance, amour, adieu ! mon jour s'achève. 12
Je m'en vais, inutile, avec mon double rêve, 12
Honteux de n'avoir pu ni punir ni charmer, 12
Qu'on m'ait fait pour haïr, moi qui n'ai su qu'aimer ! 12
Pardonne-moi ! fuis-moi ! ce sont mes deux prières ; 12
970 Ne les rejette pas, car ce sont les dernières. 12
Tu vis et je suis mort. Je ne vois pas pourquoi 12
Tu te ferais murer dans ma tombe avec moi. 12
DOÑA SOL
Ingrat !
HERNANI
Monts d'Aragon ! Galice ! Estramadoure !
— Oh ! je porte malheur à tout ce qui m'entoure ! 12
975 J'ai pris vos meilleurs fils, pour mes droits sans remords 12
Je les ai fait combattre, et voilà qu'ils sont morts ! 12
C'étaient les plus vaillants de la vaillante Espagne. 12
Ils sont morts ! ils sont tous tombés dans la montagne, 12
Tous sur le dos couchés, en braves, devant Dieu, 12
980 Et, si leurs yeux s'ouvraient, ils verraient le ciel bleu ! 12
Voilà ce que je fais de tout ce qui m'épouse ! 12
Est-ce une destinée à te rendre jalouse ? 12
Doña Sol, prends le duc, prends l'enfer, prends le roi ! 12
C'est bien. Tout ce qui n'est pas moi vaut mieux que moi ! 12
985 Je n'ai plus un ami qui de moi se souvienne, 12
Tout me quitte, il est temps qu'à la fin ton tour vienne, 12
Car je dois être seul. Fuis ma contagion. 12
Ne te fais pas d'aimer une religion ! 12
Ah ! par pitié pour toi, fuis ! — Tu me crois peut-être 12
990 Un homme comme sont tous les autres, un être 12
Intelligent, qui court droit au but qu'il rêva. 12
Détrompe-toi. Je suis une force qui va ! 12
Agent aveugle et sourd de mystères funèbres ! 12
Une âme de malheur faite avec des ténèbres ! 12
995 Où vais-je ? Je ne sais. Mais je me sens poussé 12
D'un souffle impétueux, d'un destin insensé. 12
Je descends, je descends, et jamais ne m'arrête. 12
Si parfois, haletant, j'ose tourner la tête, 12
Une voix me dit : Marche ! et l'abîme est profond, 12
1000 Et de flamme ou de sang je le vois rouge au fond ! 12
Cependant, à l'entour de ma course farouche, 12
Tout se brise, tout meurt. Malheur à qui me touche ! 12
Oh ! fuis ! détourne-toi de mon chemin fatal, 12
Hélas ! sans le vouloir, je te ferais du mal ! 12
DOÑA SOL
Grand Dieu !
HERNANI
1005 C'est un démon redoutable, te dis-je,
Que le mien. Mon bonheur, voilà le seul prodige 12
Qui lui soit impossible. Et toi, c'est le bonheur ! 12
Tu n'es donc pas pour moi, cherche un autre seigneur ! 12
Va, si jamais le ciel à mon sort qu'il renie 12
1010 Souriait… n'y crois pas ! ce serait ironie ! 12
Épouse le duc !
DOÑA SOL
Donc, ce n'était pas assez !
Vous aviez déchiré mon cœur, vous le brisez ! 12
Ah ! vous ne m'aimez plus !
HERNANI
Oh ! mon cœur et mon âme,
C'est toi, l'ardent foyer d'où me vient toute flamme, 12
1015 C'est toi ! Ne m'en veux pas de fuir, être adoré ! 12
DOÑA SOL
Je ne vous en veux pas. Seulement j'en mourrai. 12
HERNANI
Mourir ! pour qui ? pour moi ? Se peut-il que tu meures 12
Pour si peu ?
DOÑA SOL (laissant éclater ses larmes)
Voilà tout.
Elle tombe sur un fauteuil
HERNANI (s'asseyant près d'elle)
Oh ! tu pleures ! tu pleures !
Et c'est encor ma faute ! et qui me punira ? 12
1020 Car tu pardonneras encor ! Qui te dira 12
Ce que je souffre au moins, lorsqu'une larme noie 12
La flamme de tes yeux dont l'éclair est ma joie ! 12
Oh ! mes amis sont morts ! Oh ! je suis insensé ! 12
Pardonne. Je voudrais aimer, je ne le sai. 12
1025 Hélas ! j'aime pourtant d'une amour bien profonde ! 12
— Ne pleure pas ! mourons plutôt ! — Que n'ai-je un monde ? 12
Je te le donnerais ! Je suis bien malheureux ! 12
DOÑA SOL (se jetant à son cou)
Vous êtes mon lion superbe et généreux ! 12
Je vous aime.
HERNANI
Oh ! l'amour serait un bien suprême
Si l'on pouvait mourir de trop aimer !
DOÑA SOL
1030 Je t'aime !
Monseigneur ! je vous aime et je suis toute à vous. 12
HERNANI (laissant tomber sa tête sur son épaule)
Oh ! qu'un coup de poignard de toi me serait doux ! 12
DOÑA SOL (suppliante)
Ah ! ne craignez vous pas que Dieu ne vous punisse 12
De parler de la sorte ?
HERNANI (toujours appuyé sur son sein)
Eh bien ! qu'il nous unisse !
1035 Tu le veux. Qu'il en soit ainsi ! — J'ai résisté. 12
Tous deux, dans les bras l'un de l'autre, se regardent avec extase, sans voir, sans entendre, et comme absorbés dans leur regard. Entre don Ruy Gomez par la porte du fond. Il regarde et s'arrête comme pétrifié sur le seuil.
SCÈNE V
HERNANI, DOÑA SOL, DON RUY GOMEZ.
DON RUY GOMEZ (immobile et croisant les bras sur le seuil de la porte).
Voilà donc le paîment de l'hospitalité ! 12
DOÑA SOL
Dieu ! le duc !
Tous deux se retournent comme réveillés en sursaut
DON RUY GOMEZ (toujours immobile)
C'est donc là mon salaire, mon hôte ?
— Bon seigneur, va-t'en voir si ta muraille est haute, 12
Si la porte est bien close et l'archer dans sa tour, 12
1040 De ton château pour nous fais et refais le tour, 12
Cherche en ton arsenal une armure à ta taille, 12
Ressaye à soixante ans ton harnois de bataille ! 12
Voici la loyauté dont nous paîrons ta foi ! 12
Tu fais cela pour nous, et nous ceci pour toi ! 12
1045 Saints du ciel ! j'ai vécu plus de soixante années, 12
J'ai vu bien des bandits aux âmes effrénées, 12
J'ai souvent, en tirant ma dague du fourreau, 12
Fait lever sur mes pas des gibiers de bourreau, 12
J'ai vu des assassins, des monnayeurs, des traîtres, 12
1050 De faux valets à table empoisonnant leur maîtres, 12
J'en ai vu qui mouraient sans croix et sans pater, 12
J'ai vu Sforce, j'ai vu Borgia, je vois Luther, 12
Mais je n'ai jamais vu perversité si haute 12
Qui n'eût craint le tonnerre en trahissant son hôte ! 12
1055 Ce n'est pas de mon temps. Si noire trahison 12
Pétrifie un vieillard au seuil de sa maison, 12
Et fait que le vieux maître, en attendant qu'il tombe, 12
A l'air d'une statue à mettre sur sa tombe. 12
Maures et Castillans ! quel est cet homme-ci ? 12
Il lève les yeux et les promène sur les portraits qui entourent la salle.
1060 O vous, tous les Silva qui m'écoutez ici, 12
Pardon si devant vous, pardon si ma colère 12
Dit l'hospitalité mauvaise conseillère ! 12
HERNANI (se levant)
Duc…
DON RUY GOMEZ
Tais-toi !
Il fait lentement trois pas dans la salle et promène de nouveau ses regards sur les portraits des Silva.
Morts sacrés ! aïeux ! hommes de fer !
Qui voyez ce qui vient du ciel et de l'enfer, 12
1065 Dites-moi, messeigneurs, dites, quel est cet homme ? 12
Ce n'est pas Hernani, c'est Judas qu'on le nomme ! 12
Oh ! tâchez de parler pour me dire son nom ! 12
Croisant les bras
Avez-vous de vos jours vu rien de pareil ? Non ! 12
HERNANI
Seigneur duc…
DON RUY GOMEZ (toujours aux portraits)
Voyez-vous, il veut parler, l'infâme !
1070 Mais, mieux encor que moi, vous lisez dans son âme. 12
Oh ! ne l'écoutez pas ! C'est un fourbe ! Il prévoit 12
Que mon bras va sans doute ensanglanter mon toit, 12
Que peut-être mon cœur couve dans ses tempêtes 12
Quelque vengeance, sœur du festin des sept têtes, 12
1075 Il vous dira qu'il est proscrit, il vous dira 12
Qu'on va dire Silva comme l'on dit Lara, 12
Et puis qu'il est mon hôte, et puis qu'il est votre hôte… 12
Mes aïeux, mes seigneurs, voyez, est-ce ma faute ? 12
Jugez entre nous deux !
HERNANI
Ruy Gomez de Silva,
1080 Si jamais vers le ciel noble front s'éleva, 12
Si jamais cœur fut grand, si jamais âme haute, 12
C'est la vôtre, seigneur ! c'est la tienne, ô mon hôte ! 12
Moi qui te parle ici, je suis coupable, et n'ai 12
Rien à dire, sinon que je suis bien damné. 12
1085 Oui, j'ai voulu te prendre et t'enlever ta femme, 12
Oui, j'ai voulu souiller ton lit, oui, c'est infâme ! 12
J'ai du sang. Tu feras très bien de le verser, 12
D'essuyer ton épée et de n'y plus penser ! 12
DOÑA SOL.
Seigneur, ce n'est pas lui ! Ne frappez que moi-même ! 12
HERNANI
1090 Taisez-vous, doña Sol. Car cette heure est suprême. 12
Cette heure m'appartient. Je n'ai plus qu'elle. Ainsi 12
Laissez-moi m'expliquer avec le duc ici. 12
Duc, crois aux derniers mots de ma bouche ; j'en jure, 12
Je suis coupable, mais sois tranquille, — elle est pure ! 12
1095 C'est là tout. Moi coupable, elle pure ; ta foi 12
Pour elle, un coup d'épée ou de poignard pour moi. 12
Voilà. — Puis fais jeter le cadavre à la porte 12
Et laver le plancher, si tu veux, il n'importe ! 12
DOÑA SOL
Ah ! moi seule ai tout fait. Car je l'aime.
Don Ruy se détourne à ce mot en tressaillant, et fixe sur doña Sol un regard terrible. Elle se jette à ses genoux.
Oui, pardon !
Je l'aime, monseigneur !
DON RUY GOMEZ
Vous l'aimez !
A Hernani
1100 Tremble donc !
Bruit de trompettes au dehors. — Entre le page. Au page
Qu'est ce bruit ?
LE PAGE
C'est le roi, monseigneur, en personne,
Avec un gros d'archers et son héraut qui sonne. 12
DOÑA SOL
Dieu ! le roi ! Dernier coup !
LE PAGE (au duc)
Il demande pourquoi
La porte est close, et veut qu'on ouvre.
DON RUY GOMEZ
Ouvrez au roi.
Le page s'incline et sort
DOÑA SOL
Il est perdu !
Don Ruy Gomez va à l'un des tableaux, qui est son propre portrait et le dernier à gauche ; il presse un ressort, le portrait s'ouvre comme une porte, et laisse voir une cachette pratiquée dans le mur. Il se tourne vers Hernani.
DON RUY GOMEZ
Monsieur, venez ici.
HERNANI
1105 Ma tête
Est à toi. Livre-la, seigneur. Je la tiens prête. 12
Je suis ton prisonnier.
Il entre dans la cachette. Don Ruy presse de nouveau le ressort, tout se referme, et le portrait revient à sa place.
DOÑA SOL (au duc)
Seigneur, pitié pour lui !
LE PAGE (entrant)
Son altesse le roi.
Doña Sol baisse précipitamment son voile. La porte s'ouvre à deux battants. Entre don Carlos en habit de guerre, suivi d'une foule de gentilshommes également armés, de pertuisaniers, d'arquebusiers, d'arbalétriers.
SCÈNE VI
DON RUY GOMEZ ; DOÑA SOL (voilée) ; DON CARLOS ; SUITE.
Don Carlos s'avance à pas lents, la main gauche sur le pommeau de son épée, la droite dans sa poitrine, et fixe sur le vieux duc un œil de défiance et de colère. Le duc va au devant du roi et le salue profondément. — Silence. — Attente et terreur alentour. Enfin, le roi, arrivé en face du duc, lève brusquement la tête.
DON CARLOS
D'où vient donc aujourd'hui,
Mon cousin, que ta porte est si bien verrouillée ? 12
1110 Par les saints ! je croyais ta dague plus rouillée ! 12
Et je ne savais pas qu'elle eût hâte à ce point, 12
Quand nous te venons voir, de reluire à ton poing ! 12
Don Ruy Gomez veut parler, le roi poursuit avec un geste impérieux
C'est s'y prendre un peu tard pour faire le jeune homme ! 12
Avons-nous des turbans ? serait-ce qu'on me nomme 12
1115 Boabdil ou Mahom, et non Carlos, répond ! 12
Pour nous baisser la herse et nous lever le pont ? 12
DON RUY GOMEZ (s'inclinant)
Seigneur…
DON CARLOS (à ses gentilshommes)
Prenez les clefs ! saisissez-vous des portes !
Deux officiers sortent. Plusieurs autres rangent les soldats en triple haie dans la salle, du roi à la grande porte. Don Carlos se retourne vers le duc.
Ah ! vous réveillez donc les rébellions mortes ? 12
Pardieu ! si vous prenez de ces airs avec moi. 12
1120 Messieurs les ducs, le roi prendra des airs de roi 12
Et j'irai par les monts, de mes mains aguerries, 12
Dans leurs nids crénelés tuer les seigneuries ! 12
DON RUY GOMEZ (se redressant)
Altesse, les Silva sont loyaux…
DON CARLOS (l'interrompant)
Sans détours
Réponds, duc, ou je fais raser tes onze tours ! 12
1125 De l'incendie éteint il reste une étincelle, 12
Des bandits morts il reste un chef. — Qui le recèle ? 12
C'est toi ! Ce Hernani, rebelle empoisonneur, 12
Ici, dans ton château, tu le caches !
DON RUY GOMEZ
Seigneur,
C'est vrai.
DON CARLOS
Fort bien. Je veux sa tête, — ou bien la tienne,
Entends-tu, mon cousin ?
DON RUY GOMEZ (s'inclinant)
1130 Mais qu'à cela ne tienne !
Vous serez satisfait.
Doña Sol cache sa tête dans ses mains et tombe sur le fauteuil
DON CARLOS (radouci)
Ah ! tu t'amendes. — Va
Chercher mon prisonnier.
Le duc croise les bras, baisse la tête et reste quelques moments rêveur. Le roi et doña Sol l'observent en silence et agités d'émotions contraires. Enfin le duc relève son front, va au roi, lui prend la main, et le mène à pas lents devant le plus ancien des portraits, celui qui commence la galerie à droite.
DON RUY GOMEZ (montrant au roi le vieux portrait)
Celui-ci, des Silva
C'est l'aîné, c'est l'aïeul, l'ancêtre, le grand homme ! 12
Don Silvius, qui fut trois fois consul de Rome. 12
Passant au portrait suivant
1135 Voici don Galceran de Silva, l'autre Cid ! 12
On lui garde à Toro, près de Valladolid, 12
Une châsse dorée où brûlent mille cierges. 12
Il affranchit Léon du tribut des cent vierges. 12
Passant à un autre
— Don Blas, — qui, de lui-même et dans sa bonne foi, 12
1140 S'exila pour avoir mal conseillé le roi. 12
A un autre
— Christoval. — Au combat d'Escalona, don Sanche, 12
Le roi, fuyait à pied, et sur sa plume blanche 12
Tous les coups s'acharnaient ; il cria : Christoval ! 12
Christoval prit la plume et donna son cheval. 12
A un autre
1145 — Don Jorge, qui paya la rançon de Ramire, 12
Roi d'Aragon.
DON CARLOS (croisant les bras et le regardant de la tête aux pieds)
Pardieu ! don Ruy, je vous admire !
Continuez !
DON RUY GOMEZ (passant à un autre)
Voici Ruy Gomez de Silva,
Grand-maître de Saint-Jacque et de Calatrava. 12
Son armure géante irait mal à nos tailles. 12
1150 Il prit trois cents drapeaux, gagna trente batailles, 12
Conquit au roi Motril, Antequera, Suez, 12
Nijar, et mourut pauvre. — Altesse, saluez. 12
Il s'incline, se découvre, et passe à un autre. Le roi l'écoute avec une impatience et une colère toujours croissantes.
Près de lui, Gil son fils, cher aux âmes loyales. 12
Sa main pour un serment valait les mains royales. 12
A un autre
1155 — Don Gaspard, de Mendoce et de Silva l'honneur ! 12
Toute noble maison tient à Silva, seigneur. 12
Sandoval tour à tour nous craint ou nous épouse, 12
Manrique nous envie et Lara nous jalouse. 12
Alencastre nous hait. Nous touchons à la fois 12
1160 Du pied à tous les ducs, du front à tous les rois ! 12
DON CARLOS
Vous raillez-vous ?
DON RUY GOMEZ (allant à d'autres portraits)
Voilà don Vasquez, dit le Sage,
Don Jayme, dit le Fort. Un jour, sur son passage, 12
Il arrêta Zamet et cent maures tout seul. 12
— J'en passe, et des meilleurs.
Sur un geste de colère du roi, il passe un grand nombre de tableaux, et vient tout de suite aux trois derniers portraits à gauche du spectateur.
Voici mon noble aïeul.
1165 Il vécut soixante ans, gardant la foi jurée, 12
Même aux juifs.
A l'avant-dernier
Ce vieillard, cette tête sacrée,
C'est mon père. Il fut grand, quoi qu'il vint le dernier. 12
Les maures de Grenade avaient fait prisonnier 12
Le comte Alvar Giron, son ami. Mais mon père 12
1170 Prit pour l'aller chercher six cents hommes de guerre ; 12
Il fit tailler en pierre un comte Alvar Giron 12
Qu'à sa suite il traina, jurant par son patron 12
De ne point reculer que le comte de pierre 12
Ne tournât front lui-même et n'allât en arrière. 12
1175 Il combattit, puis vint au comte, et le sauva. 12
DON CARLOS
Mon prisonnier !
DON RUY GOMEZ
C'était un Gomez de Silva.
Voilà donc ce qu'on dit quand dans cette demeure 12
On voit tous ces héros…
DON CARLOS
Mon prisonnier sur l'heure !
DON RUY GOMEZ
(Il s'incline profondément devant le roi, lui prend la main et le mène
devant le dernier portrait, celui qui sert de porte à la cachette où il
a fait entrer Hernani. Doña Sol le suit des yeux avec anxiété. — Attente et
silence dans l'assistance).
Ce portrait, c'est le mien. — Roi don Carlos, merci ! 12
1180 Car vous voulez qu'on dise en le voyant ici : 12
«Ce dernier, digne fils d'une race si haute, 12
Fut un traître, et vendit la tête de son hôte !» 12
Joie de dora Sol. Mouvement de stupeur dans les assistants. Le roi, déconcerté, s'éloigne avec colère. Puis reste quelques instants silencieux, les lèvres tremblantes et l'œil enflammé.
DON CARLOS
Duc, ton château me gêne et je le mettrai bas ! 12
DON RUY GOMEZ
Car vous me la paîriez, altesse, n'est-ce pas ? 12
DON CARLOS
1185 Duc, j'en ferai raser les tours pour tant d'audace, 12
Et je ferai semer du chanvre sur la place. 12
DON RUY GOMEZ
Mieux voir croître du chanvre où ma tour s'éleva 12
Qu'une tache ronger le vieux nom de Silva. 12
Aux portraits.
N'est-il pas vrai, vous tous ?
DON CARLOS
Duc, cette tête est nôtre,
Et tu m'avais promis…
DON RUY GOMEZ
1190 J'ai promis l'une ou l'autre,
Aux portraits
N'est-il pas vrai, vous tous ?
Montrant sa tête
Je donne celle-ci.
Au roi
Prenez-la.
DON CARLOS
Duc, fort bien. Mais j'y perds, grand merci !
La tête qu'il me faut est jeune, il faut que morte 12
On la prenne aux cheveux. La tienne ? que m'importe ! 12
1195 Le bourreau la prendrait par les cheveux en vain. 12
Tu n'en as pas assez pour lui remplir la main ! 12
DON RUY GOMEZ
Altesse, pas d'affront ! ma tête encore est belle, 12
Et vaut bien, que je crois, la tête d'un rebelle. 12
La tête d'un Silva, vous êtes dégoûté ! 12
DON CARLOS
Livre-nous Hernani !
DON Ruy GOMEZ
1200 Seigneur, en vérité,
J'ai dit.
DON CARLOS (à sa suite)
Fouillez partout ! et qu'il ne soit point d'aile,
De cave ni de tour…
DON RUY GOMEZ
Mon donjon est fidèle
Comme moi. Seul il sait le secret avec moi. 12
Nous le garderons bien tous deux.
DON CARLOS
Je suis le roi !
DON RUY GOMEZ
1205 Hors que de mon château démoli pierre à pierre 12
On ne fasse ma tombe, on n'aura rien.
DON CARLOS
Prière,
Menace, tout est vain ! — Livre-moi le bandit, 12
Duc ! ou tête et château, j'abattrai tout.
DON RUY GOMEZ
J'ai dit.
DON CARLOS
Eh bien donc ! au lieu d'une alors j'aurai deux têtes. 12
Au duc d'Alcala
Jorge, arrêtez le duc.
DOÑA SOL (arrachant son voile et se jetant entre le roi, le duc, et les gardes).
1210 Roi don Carlos, vous êtes
Un mauvais roi !
DON CARLOS
Grand Dieu ! Que vois-je ? doña Sol !
DOÑA SOL
Altesse, tu n'as pas le cœur d'un Espagnol ! 12
DON CARLOS (troublé)
Madame, pour le roi vous êtes bien sévère. 12
Il s'approche de doña Sol. Bas
C'est vous qui m'avez mis au cœur cette colère. 12
1215 Un homme devient ange ou monstre en vous touchant. 12
Ah ! quand on est haï, que vite on est méchant ! 12
Si vous aviez voulu, peut-être, ô jeune fille, 12
J'étais grand, j'eusse été le lion de Castille ! 12
Vous m'en faites le tigre avec votre courroux. 12
1220 Le voilà qui rugit, madame, taisez-vous ! 12
Doña Sol lui jette un regard. Il s'incline
Pourtant, j'obéirai.
Se tournant vers le duc
Mon cousin, je t'estime.
Ton scrupule après tout peut sembler légitime. 12
Sois fidèle à ton hôte, infidèle à ton roi, 12
C'est bien, je te fais grâce et suis meilleur que toi. 12
1225 — J'emmène seulement ta nièce comme otage. 12
DON RUY GOMEZ
Seulement !
DOÑA SOL (interdite)
Moi, seigneur !
DON CARLOS
Oui, vous.
DON RUY GOMEZ
Pas davantage !
O la grande clémence ! ô généreux vainqueur, 12
Qui ménage la tête et torture le cœur ! 12
Belle grâce !
DON CARLOS
Choisis. Doña Sol ou le traître.
Il me faut l'un des deux.
DON RUY GOMEZ
1230 Ah ! vous êtes le maître !
Don Carlos s'approche de doña Sol pour l'emmener. Elle se réfugie vers don Ruy Gomez.
DOÑA SOL
Sauvez-moi, monseigneur !
Elle s'arrête. — A part
Malheureuse, il le faut !
La tête de mon oncle ou l'autre !… Moi plutôt ! 12
Au roi
Je vous suis.
DON CARLOS (à part)
Par les saints ! l'idée est triomphante !
Il faudra bien enfin s'adoucir, mon infante ! 12
Doña Sol va d'un pas grave et assuré au coffret qui renferme l'écrin, l'ouvre et y prend le poignard, qu'elle cache dans son sein. Don Carlos vient à elle et lui présente la main.
DON CARLOS (à doña Sol)
Qu'emportez-vous là ?
DOÑA SOL
Rien.
DON CARLOS
1235 Un joyau précieux ?
DOÑA SOL
Oui.
DON CARLOS (souriant)
Voyons.
DOÑA SOL
Vous verrez.
Elle lui donne la main et se dispose à le suivre. Don Ruy Gomez, qui est resté immobile et profondément absorbé dans sa pensée, se retourne et fait quelques pas en criant.
DON RUY GOMEZ
Doña Sol ! terre et cieux !
Doña Sol ! — Puisque l'homme ici n'a point d'entrailles, 12
A mon aide ! croulez, armures et murailles ! 12
Il court au roi
Laisse-moi mon enfant ! je n'ai qu'elle, ô mon roi ! 12
DON CARLOS (lâchant la main de doña Sol)
Alors, mon prisonnier !
Le duc baisse la tête et semble en proie à une horrible hésitation ; puis il se relève, et regarde les portraits en joignant les mains vers eux.
DON RUY GOMEZ
1240 Ayez pitié de moi,
Vous tous !
Il fait un pas vers la cachette ; doña Sol le suit des yeux avec anxiété. Il se retourne vers les portraits.
Oh ! voilez-vous ! votre regard m'arrête.
Il s'avance en chancelant jusqu'à son portrait, puis se retourne encore vers le roi.
Tu le veux ?
DON CARLOS
Oui.
Le duc lève en tremblant la main vers le ressort
DOÑA SOL
Dieu !
DON RUY GOMEZ
Non !
Il se jette aux genoux du roi
Par pitié, prends ma tête !
DON CARLOS
Ta nièce !
DON RUY GOMEZ (se relevant)
Prends-la donc ! et laisse-moi l'honneur !
DON CARLOS (saisissant la main de doña Sol tremblante)
Adieu, duc.
DON RUY GOMEZ
Au revoir !
Il suit de l'œil le roi, qui se retire lentement avec doña Sol ; puis il met la main sur son poignard.
Dieu vous garde, seigneur !
Il revient sur le devant, haletant, immobile, sans plus rien voir ni entendre, l'œil fixe, les bras croisés sur sa poitrine, qui les soulève comme par des mouvements convulsifs. Cependant le roi sort avec doña Sol, et toute la suite des seigneurs sort après lui, deux à deux, gravement et chacun à son rang. Ils se parlent à voix basse entre eux.
DON RUY GOMEZ (à part)
1245 Roi, pendant que tu sors joyeux de ma demeure, 12
Ma vieille loyauté sort de mon cœur qui pleure. 12
Il lève les yeux, les promène autour de lui, et voit qu'il est seul. Il court à la muraille, détache deux épées d'une panoplie, les mesure toutes deux, puis les dépose sur une table. Cela fait, il va au portrait, pousse le ressort, la porte cachée se rouvre.
SCÈNE VII
DON RUY GOMEZ, HERNANI.
DON RUY GOMEZ
Sors.
Hernani parait à la porte de la cachette. Don Ruy lui montre les deux épées sur la table.
Choisis. — Don Carlos est hors de la maison.
Il s'agit maintenant de me rendre raison. 12
Choisis. Et faisons vite. — Allons donc ! ta main tremble ! 12
HERNANI
1250 Un duel ! Nous ne pouvons, vieillard, combattre ensemble. 12
DON RUY GOMEZ
Pourquoi donc ? As-tu peur ? N'est-tu point noble ?
Enfer !
Noble ou non, pour croiser le fer avec le fer, 12
Tout homme qui m'outrage est assez gentilhomme ! 12
HERNANI
Vieillard…
DON RUY GOMEZ
Viens me tuer ou viens mourir, jeune homme.
HERNANI
1255 Mourir, oui. Vous m'avez sauvé malgré mes vœux. 12
Donc, ma vie est à vous. Reprenez-la.
DON RUY GOMEZ
Tu veux ?
Aux portraits
Vous voyez qu'il le veut.
A Hernani
C'est bon. Fais ta prière.
HERNANI
Oh ! c'est à toi, seigneur, que je fais la dernière. 12
DON RUY GOMEZ
Parle à l'autre Seigneur.
HERNANI
Non, non, à toi ! Vieillard,
1260 Frappe-moi. Tout m'est bon, dague, épée ou poignard. 12
Mais fais-moi, par pitié, cette suprême joie ! 12
Duc, avant de mourir, permets que je la voie ! 12
DON RUY GOMEZ
La voir !
HERNANI
Au moins permets que j'entende sa voix
Une dernière fois ! rien qu'une seule fois ! 12
DON RUY GOMEZ
L'entendre !
HERNANI
1265 Oh ! je comprends, seigneur, ta jalousie.
Mais déjà par la mort ma jeunesse est saisie, 12
Pardonne-moi. Veux-tu, dis-moi, que, sans la voir, 12
S'il le faut, je l'entende ? et je mourrai ce soir. 12
L'entendre seulement ! contente mon envie ! 12
1270 Mais, oh ! qu'avec douceur j'exhalerais ma vie, 12
Si tu daignais vouloir qu'avant de fuir aux cieux 12
Mon âme allât revoir la sienne dans ses yeux ! 12
— Je ne lui dirai rien. Tu seras là, mon père. 12
Tu me prendras après.
DON RUY GOMEZ (montrant la cachette encore ouverte)
Saints du ciel ! ce repaire
1275 Est-il donc si profond, si sourd et si perdu, 12
Qu'il n'ait entendu rien ?
HERNANI
Je n'ai rien entendu.
DON RUY GOMEZ
Il a fallu livrer doña Sol ou toi-même. 12
HERNANI
A qui, livrée ?
DON RUY GOMEZ
Au roi.
HERNANI
Vieillard stupide ! il l'aime.
DON RUY GOMEZ
Il l'aime !
HERNANI
Il nous l'enlève ! il est notre rival !
DON RUY GOMEZ
1280 O malédiction ! — Mes vassaux ! A cheval ! 12
A cheval ! poursuivons le ravisseur !
HERNANI
Écoute.
La vengeance au pied sûr fait moins de bruit en route. 12
Je t'appartiens. Tu peux me tuer. Mais veux-tu 12
M'employer à venger ta nièce et sa vertu ? 12
1285 Ma part dans ta vengeance ! oh ! fais-moi cette grâce. 12
Et, s'il faut embrasser tes pieds, je les embrasse ! 12
Suivons le roi tous deux. Viens, je serai ton bras, 12
Je te vengerai, duc. Après, tu me tueras. 12
DON RUY GOMEZ
Alors, comme aujourd'hui, te laisseras-tu faire ? 12
HERNANI
Oui, duc.
DON RUY GOMEZ
Qu'en jures-tu ?
HERNANI
1290 La tête de mon père.
DON RUY GOMEZ
Voudras-tu de toi-même un jour t'en souvenir ? 12
HERNANI (lui présentant le cor qu'il détache de sa ceinture)
Écoute. Prends ce cor. — Quoi qu'il puisse advenir, 12
Quand tu voudras, seigneur, quel que soit le lieu, l'heure, 12
S'il te passe à l'esprit qu'il est temps que je meure, 12
1295 Viens, sonne de ce cor, et ne prends d'autres soins. 12
Tout sera fait.
DON RUY GOMEZ (lui tendant la main)
Ta main.
Ils se serrent la main. — Aux portraits
Vous tous, soyez témoins !
ACTE QUATRIÈME ‒ LE TOMBEAU
AIX-LA-CHAPELLE
Les caveaux qui renferment le tombeau de Charlemagne à Aix-la-Chapelle. De grandes voûtes d'architecture lombarde. Gros piliers bas, pleins cintres, chapiteaux d'oiseaux et de fleurs. — A droite, le tombeau de Charlemagne, avec une petite porte de bronze, basse et cintrée. Une seule lampe suspendue à une clef de voûte en éclaire l'inscription : KAROLVS MAGNVS. — Il est nuit. On ne voit pas le fond du souterrain ; l'ail se perd dans les arcades, les escaliers et les piliers qui s'entre croisent dans l'ombre.
SCÈNE PREMIÈRE
DON CARLOS, DON RICARDO DE ROXAS, COMTE DE CASAPALMA
(une lanterne à la main. Grands manteaux, chapeaux rabattus.)
DON RICARDO (son chapeau à la main)
C'est ici.
DON CARLOS
C'est ici que la ligue s'assemble !
Que je vais dans ma main les tenir tous ensemble ! 12
Ah ! monsieur l'électeur de Trèves, c'est ici ! 12
1300 Vous leur prêtez ce lieu ! Certe, il est bien choisi ! 12
Un noir complot prospère à l'air des catacombes. 12
Il est bon d'aiguiser les stylets sur des tombes. 12
Pourtant c'est jouer gros. La tête est de l'enjeu, 12
Messieurs les assassins ! et nous verrons. — Pardieu ! 12
1305 Ils font bien de choisir pour une telle affaire 12
Un sépulcre, — ils auront moins de chemin à faire. 12
A don Ricardo
Ces caveaux sous le sol s'étendent-ils bien loin ? 12
DON RICARDO
Jusques au château-fort.
DON CARLOS
C'est plus qu'il n'est besoin.
DON RICARDO
D'autres, de ce côté, vont jusqu'au monastère 12
D'Altenheim…
DON CARLOS
1310 Où Rodolphe extermina Lothaire.
Bien. — Une fois encor, comte, redites-moi 12
Les noms et les griefs, où, comment, et pourquoi. 12
DON RICARDO
Gotha.
DON CARLOS
Je sais pourquoi le brave duc conspire.
Il veut un Allemand d'Allemagne à l'Empire. 12
DON RICARDO
Hohenbourg.
DON CARLOS
1315 Hohenbourg aimerait mieux, je croi,
L'enfer avec François que le ciel avec moi. 12
DON RICARDO
Don Gil Tellez Giron.
DON CARLOS
Castille et Notre-Dame !
Il se révolte donc contre son roi, l'infâme ! 12
DON RICARDO
On dit qu'il vous trouva chez madame Giron 12
1320 Un soir que vous veniez de le faire baron. 12
Il veut venger l'honneur de sa tendre compagne. 12
DON CARLOS
C'est donc qu'il se révolte alors contre l'Espagne. 12
— Qui nomme-t-on encore ?
DON RICARDO
On cite avec ceux-là
Le révérend Vasquez, évêque d'Avila. 12
DON CARLOS
1325 Est-ce aussi pour venger la vertu de sa femme ? 12
DON RICARDO
Puis Guzman de Lara, mécontent, qui réclame 12
Le collier de votre ordre.
DON CARLOS
Ah ! Guzman de Lara !
Si ce n'est qu'un collier qu'il lui faut, il l'aura. 12
DON RICARDO
Le duc de Lutzelbourg. Quant aux plans qu'on lui prête… 12
DON CARLOS
1330 Le duc de Lutzelbourg est trop grand de la tête. 12
DON RICARDO
Juan de Haro, qui veut Astorga.
DON CARLOS
Ces Haro
Ont toujours fait doubler la solde du bourreau. 12
DON RICARDO
C'est tout.
DON CARLOS
Ce ne sont pas toutes mes têtes. Comte,
Cela ne fait que sept, et je n'ai pas mon compte. 12
DON RICARDO
1335 Ah ! je ne nomme pas quelques bandits, gagés 12
Par Trêve ou par la France…
DON CARLOS
Hommes sans préjugés
Dont le poignard, toujours prêt à jouer son rôle, 12
Tourne aux plus gros écus, comme l'aiguille au pôle ! 12
DON RICARDO
Pourtant j'ai distingué deux hardis compagnons, 12
Tous deux nouveaux venus. Un jeune, un vieux.
DON CARLOS
1340 Leurs noms ?
Don Ricardo lève les épaules en signe d'ignorance
Leur âge ?
DON RICARDO
Le plus jeune a vingt ans.
DON CARLOS
C'est dommage.
DON RICARDO
Le vieux, soixante au moins.
DON CARLOS
L'un n'a pas encor l'âge,
Et l'autre ne l'a plus. Tant pis. J'en prendrai soin. 12
Le bourreau peut compter sur mon aide au besoin. 12
1345 Ah ! loin que mon épée aux factions soit douce, 12
Je la lui prêterai si sa hache s'émousse, 12
Comte, et pour l'élargir, je coudrai, s'il le faut, 12
Ma pourpre impériale au drap de l'échafaud. 12
— Mais serai-je empereur seulement ?
DON RICARDO
Le collège,
A cette heure assemblé, délibère.
DON CARLOS
1350 Que sais-je ?
Ils nommeront François premier, ou leur Saxon, 12
Leur Frédéric le Sage ! — Ah ! Luther a raison, 12
Tout va mal ! — Beaux faiseurs de majestés sacrées ! 12
N'acceptant pour raisons que les raisons dorées ! 12
1355 Un Saxon hérétique ! un comte palatin 12
Imbécile ! un primat de Trèves libertin ! 12
— Quant au roi de Bohême, il est pour moi. — Des princes 12
De Hesse, plus petits encor que leurs provinces ! 12
De jeunes idiots ! des vieillards débauchés ! 12
1360 Des couronnes, fort bien ! mais des têtes ? cherchez ! 12
Des nains ! que je pourrais, concile ridicule, 12
Dans ma peau de lion emporter comme Hercule ! 12
Et qui, démaillotés du manteau violet, 12
Auraient la tête encor de moins que Triboulet 12
1365 — Il me manque trois voix, Ricardo ! tout me manque ! 12
Oh ! je donnerais Gand, Tolède et Salamanque, 12
Mon ami Ricardo, trois villes à leur choix, 12
Pour trois voix, s'ils voulaient ! Vois-tu, pour ces trois voix, 12
Oui, trois de mes cités de Castille ou de Flandre, 12
1370 Je les donnerais ! — sauf, plus tard, à les reprendre ! 12
Don Ricardo salue profondément le roi, et met son chapeau sur sa tête.
— Vous vous couvrez ?
DON RICARDO
Seigneur, vous m'avez tutoyé.
Saluant de nouveau
Me voilà grand d'Espagne.
DON CARLOS (à part)
Ah ! tu me fais pitié,
Ambitieux de rien ! — Engeance intéressée ! 12
Comme à travers la nôtre ils suivent leur pensée ! 12
1375 Basse-cour où le roi, mendié sans pudeur, 12
A tous ces affamés émiette la grandeur ! 12
Rêvant
Dieu seul et l'empereur sont grands ! — et le saint-père ! 12
Le reste, rois et ducs ! qu'est cela ?
DON RICARDO
Moi, j'espère
Qu'ils prendront votre altesse.
DON CARLOS (à part)
Altesse ! altesse, moi !
1380 J'ai du malheur en tout. — S'il fallait rester roi ! 12
DON RICARDO (à part)
Baste ! empereur ou non, me voilà grand d'Espagne. 12
DON CARLOS
Sitôt qu'ils auront fait l'empereur d'Allemagne, 12
Quel signal à la ville annoncera son nom ? 12
DON RICARDO
Si c'est le duc de Saxe, un seul coup de canon. 12
1385 Deux, si c'est le Français. Trois, si c'est votre altesse. 12
DON CARLOS
Et cette doña Sol ! Tout m'irrite et me blesse ! 12
Comte, si je suis fait empereur, par hasard, 12
Cours la chercher. Peut-être on voudra d'un césar ! 12
DON RICARDO (souriant)
Votre altesse est bien bonne !
DON CARLOS (l'interrompant avec hauteur)
Ah ! là-dessus, silence !
1390 Je n'ai point dit encor ce que je veux qu'on pense. 12
— Quand saura-t-on le nom de l'élu ?
DON RICARDO
Mais, je crois,
Dans une heure au plus tard.
DON CARLOS
Oh ! trois voix ! rien que trois !
— Mais écrasons d'abord ce ramas qui conspire, 12
Et nous verrons après à qui sera l'empire. 12
Il compte sur ses doigts et frappe du pied
1395 Toujours trois voix de moins ! Ah ! ce sont eux qui l'ont ! 12
— Ce Corneille Agrippa pourtant en sait bien long ! 12
Dans l'océan céleste il a vu treize étoiles 12
Vers la mienne du nord venir à pleines voiles. 12
J'aurai l'empire, allons ! — Mais d'autre part on dit 12
1400 Que l'abbé Jean Trithème à François l'a prédit. 12
— J'aurais dû, pour mieux voir ma fortune éclaircie, 12
Avec quelque armement aider la prophétie ! 12
Toutes prédictions du sorcier le plus fin 12
Viennent bien mieux à terme et font meilleure fin 12
1405 Quand une bonne armée, avec canons et piques, 12
Gens de pied, de cheval, fanfares et musiques, 12
Prête à montrer la route au sort qui veut broncher, 12
Leur sert de sage-femme et les fait accoucher. 12
Lequel vaut mieux, Corneille Agrippa ? Jean Trithème ? 12
1410 Celui dont une armée explique le système, 12
Qui met un fer de lance au bout de ce qu'il dit, 12
Et compte maint soudard, lansquenet ou bandit, 12
Dont l'estoc, refaisant la fortune imparfaite, 12
Taille l'événement au plaisir du prophète. 12
1415 — Pauvres fous ! qui, l'œil fier, le front haut, visent droit 12
A l'empire du monde et disent : J'ai mon droit ! 12
Ils ont force canons, rangés en longues files, 12
Dont le souffle embrasé ferait fondre des villes ; 12
Ils ont vaisseaux, soldats, chevaux, et vous croyez 12
1420 Qu'ils vont marcher au but sur les peuples broyés… 12
Baste ! au grand carrefour de la fortune humaine, 12
Qui mieux encor qu'au trône à l'abime nous mène, 12
A peine ils font trois pas, qu'indécis, incertains, 12
Tâchant en vain de lire au livre des destins, 12
1425 Ils hésitent, peu sûrs d'eux-même, et dans le doute 12
Au nécroman du coin vont demander leur route ! 12
A don Ricardo
— Va-t'en. C'est l'heure où vont venir les conjurés. 12
Ah ! la clef du tombeau ?
DON RICARDO (remettant une clef au roi)
Seigneur, vous songerez
Au comte de Limbourg, gardien capitulaire, 12
1430 Qui me l'a confiée et fait tout pour vous plaire. 12
DON CARLOS (le congédiant)
Fais tout ce que j'ai dit ! tout !
DON RICARDO (s'inclinant)
J'y vais de ce pas,
Altesse !
DON CARLOS
Il faut trois coups de canon, n'est-ce pas ?
Don Ricardo s'incline et sort. Don Carlos, resté seul, tombe dans une profonde rêverie. Ses bras se croisent, sa tête fléchit sur sa poitrine ; puis il se relève et se tourne vers le tombeau.
SCÈNE II
DON CARLOS (seul)
Charlemagne, pardon ! ces voûtes solitaires 12
Ne devraient répéter que paroles austères. 12
1435 Tu t'indignes sans doute à ce bourdonnement 12
Que nos ambitions font sur ton monument. 12
— Charlemagne est ici ! Comment, sépulcre sombre, 12
Peux-tu sans éclater contenir si grande ombre ? 12
Es-tu bien là, géant d'un monde créateur, 12
1440 Et t'y peux-tu coucher de toute ta hauteur ? 12
— Ah ! c'est un beau spectacle à ravir la pensée 12
Que l'Europe ainsi faite et comme il l'a laissée ! 12
Un édifice, avec deux hommes au sommet, 12
Deux chefs élus auxquels tout roi né se soumet. 12
1445 Presque tous les états, duchés, fiefs militaires, 12
Royaumes, marquisats, tous sont héréditaires ; 12
Mais le peuple a parfois son pape ou son césar, 12
Tout marche, et le hasard corrige le hasard. 12
De là vient l'équilibre, et toujours l'ordre éclate. 12
1450 Électeurs de drap d'or, cardinaux d'écarlate, 12
Double sénat sacré dont la terre s'émeut, 12
Ne sont là qu'en parade, et Dieu veut ce qu'il veut. 12
Qu'une idée, au besoin des temps, un jour éclose, 12
Elle grandit, va, court, se mêle à toute chose, 12
1455 Se fait homme, saisit les cœurs, creuse un sillon ; 12
Maint roi la foule au pied ou lui met un bâillon ; 12
Mais qu'elle entre un matin à la diète, au conclave, 12
Et tous les rois soudain verront l'idée esclave, 12
Sur leurs têtes de rois que ses pieds courberont, 12
1460 Surgir, le globe en main ou la tiare au front. 12
Le pape et l'empereur sont tout. Rien n'est sur terre 12
Que pour eux et par eux. Un suprême mystère 12
Vit en eux, et le ciel, dont ils ont tous les droits, 12
Leur fait un grand festin des peuples et des rois, 12
1465 Et les tient sous sa nue, où son tonnerre gronde, 12
Seuls, assis à la table où Dieu leur sert le monde. 12
Tête à tête ils sont là, réglant et retranchant, 12
Arrangeant l'univers comme un faucheur son champ. 12
Tout se passe entre eux deux. Les rois sont à la porte, 12
1470 Respirant la vapeur des mets que l'on apporte, 12
Regardant à la vitre, attentifs, ennuyés, 12
Et se haussant, pour voir, sur la pointe des pieds. 12
Le monde au-dessous d'eux s'échelonne et se groupe. 12
Ils font et défont. L'un délie et l'autre coupe. 12
1475 L'un est la vérité, l'autre est la force. Ils ont 12
Leur raison en eux-même, et sont parce qu'ils sont. 12
Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire, 12
L'un dans sa pourpre, et l'autre avec son blanc suaire, 12
L'univers ébloui contemple avec terreur 12
1480 Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l'empereur. 12
— L'empereur ! l'empereur ! être empereur ! — O rage, 12
Ne pas l'être ! et sentir son cœur plein de courage ! — 12
Qu'il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau ! 12
Qu'il fut grand ! De son temps c'était encor plus beau. 12
1485 Le pape et l'empereur ! ce n'était plus deux hommes. 12
Pierre et César ! en eux accouplant les deux Romes, 12
Fécondant l'une et l'autre en un mystique hymen, 12
Redonnant une forme, une âme au genre humain, 12
Faisant refondre en bloc peuples et pêle-mêle 12
1490 Royaumes, pour en faire une Europe nouvelle, 12
Et tous deux remettant au moule de leur main 12
Le bronze qui restait du vieux monde romain ! 12
Oh ! quel destin ! — Pourtant cette tombe est la sienne ! 12
Tout est-il donc si peu que ce soit là qu'on vienne ? 12
1495 Quoi donc ! avoir été prince, empereur et roi ! 12
Avoir été l'épée, avoir été la loi ! 12
Géant, pour piédestal avoir eu l'Allemagne ! 12
Quoi ! pour titre césar et pour nom Charlemagne ! 12
Avoir été plus grand qu'Annibal, qu'Attila, 12
1500 Aussi grand que le monde !… et que tout tienne là ! 12
Ah ! briguez donc l'empire, et voyez la poussière 12
Que fait un empereur ! Couvrez la terre entière 12
De bruit et de tumulte ; élevez, bâtissez 12
Votre empire, et jamais ne dites : C'est assez ! 12
1505 Taillez à larges pans un édifice immense ! 12
Savez-vous ce qu'un jour il en reste ? ô démence ! 12
Cette pierre ! Et du titre et du nom triomphants ? 12
Quelques lettres à faire épeler des enfants ! 12
Si haut que soit le but où votre orgueil aspire, 12
1510 Voilà le dernier terme !…-Oh ! l'empire ! l'empire ! 12
Que m'importe ! j'y touche, et le trouve à mon gré. 12
Quelque chose me dit : Tu l'auras ! — Je l'aurai — 12
Si je l'avais !… — O ciel ! être ce qui commence ! 12
Seul, debout, au plus haut de la spirale immense ! 12
1515 D'une foule d'états l'un sur l'autre étagés 12
Être la clef de voûte, et voir sous soi rangés 12
Les rois, et sur leur tête essuyer ses sandales ; 12
Voir au-dessous des rois les maisons féodales, 12
Margraves, cardinaux, doges, ducs à fleurons ; 12
1520 Puis évêques, abbés, chefs de clans, hauts barons, 12
Puis clercs et soldats ; puis, loin du faîte où nous sommes, 12
Dans l'ombre, tout au fond de l'abîme, — les hommes. 12
— Les hommes ! c'est-à-dire une foule, une mer, 12
Un grand bruit, pleurs et cris, parfois un rire amer, 12
1525 Plainte qui, réveillant la terre qui s'effare, 12
A travers tant d'échos nous arrive fanfare ! 12
Les hommes ! — Des cités, des tours, un vaste essaim, 12
De hauts clochers d'église à sonner le tocsin ! — 12
Rêvant
Base de nations portant sur leurs épaules 12
1530 La pyramide énorme appuyée aux deux pôles, 12
Flots vivants, qui toujours l'étreignant de leurs plis, 12
La balancent, branlante, à leur vaste roulis, 12
Font tout changer de place et, sur ses hautes zones, 12
Comme des escabeaux font chanceler les trônes, 12
1535 Si bien que tous les rois, cessant leurs vains débats, 12
Lèvent les yeux au ciel… Rois ! regardez en bas ! 12
— Ah ! le peuple ! — océan ! — onde sans cesse émue, 12
Où l'on ne jette rien sans que tout ne remue ! 12
Vague qui broie un trône et qui berce un tombeau ! 12
1540 Miroir où rarement un roi se voit en beau ! 12
Ah ! si l'on regardait parfois dans ce flot sombre, 12
On y verrait au fond des empires sans nombre, 12
Grands vaisseaux naufragés, que son flux et reflux 12
Roule, et qui le gênaient, et qu'il ne connaît plus ! 12
1545 — Gouverner tout cela ! — Monter, si l'on vous nomme, 12
A ce faîte ! Y monter, sachant qu'on n'est qu'un homme ! 12
Avoir l'abîme là !… — Pourvu qu'en ce moment 12
Il n'aille pas me prendre un éblouissement ! 12
Oh ! d'états et de rois mouvante pyramide, 12
1550 Ton faîte est bien étroit ! Malheur au pied timide ! 12
A qui me retiendrais-je ! Oh ! si j'allais faillir 12
En sentant sous mes pieds le monde tressaillir ! 12
En sentant vivre, sourdre et palpiter la terre ! 12
— Puis, quand j'aurai ce globe entre mes mains, qu'en faire ? 12
1555 Le pourrai-je porter seulement ? Qu'ai-je en moi ? 12
Être empereur, mon Dieu ! J'avais trop d'être roi ! 12
Certe, il n'est qu'un mortel de race peu commune 12
Dont puisse s'élargir l'âme avec la fortune. 12
Mais moi ! qui me fera grand ? qui sera ma loi ? 12
Qui me conseillera ?
Il tombe à deux genoux devant le tombeau
1560 Charlemagne ! c'est toi !
Ah ! puisque Dieu, pour qui tout obstacle s'efface, 12
Prend nos deux majestés et les met face à face, 12
Verse-moi dans le cœur, du fond de ce tombeau, 12
Quelque chose de grand, de sublime et de beau ! 12
1565 Oh ! par tous ses côtés fais-moi voir toute chose. 12
Montre-moi que le monde est petit, car je n'ose 12
Y toucher. Montre-moi que sur cette Babel 12
Qui du pâtre à César va montant jusqu'au ciel, 12
Chacun en son degré se complaît et s'admire, 12
1570 Voit l'autre par-dessous et se retient d'en rire. 12
Apprends-moi tes secrets de vaincre et de régner, 12
Et dis-moi qu'il vaut mieux punir que pardonner ! 12
— N'est-ce pas ? — S'il est vrai qu'en son lit solitaire 12
Parfois une grande ombre au bruit que fait la terre 12
1575 S'éveille, et que soudain son tombeau large et clair 12
S'entr'ouvre, et dans la nuit jette au monde un éclair, 12
Si cette chose est vraie, empereur d'Allemagne, 12
Oh ! dis-moi ce qu'on peut faire après Charlemagne ! 12
Parle ! dût en parlant ton souffle souverain 12
1580 Me briser sur le front cette porte d'airain ! 12
Ou plutôt, laisse-moi seul dans ton sanctuaire 12
Entrer, laisse-moi voir ta face mortuaire, 12
Ne me repousse pas d'un souffle d'aquilons. 12
Sur ton chevet de pierre accoude-toi. Parlons. 12
1585 Oui, dusses-tu me dire, avec ta voix fatale, 12
De ces choses qui font l'œil sombre et le front pâle ! 12
Parle, et n'aveugle pas ton fils épouvanté, 12
Car ta tombe sans doute est pleine de clarté ! 12
Ou, si tu ne dis rien, laisse en ta paix profonde 12
1590 Carlos étudier ta tête comme un monde ; 12
Laisse qu'il te mesure à loisir, ô géant. 12
Car rien n'est ici-bas si grand que ton néant ! 12
Que la cendre, à défaut de l'ombre, me conseille ! 12
Il approche la clef de la serrure
Entrons.
Il recule
Dieu ! s'il allait me parler à l'oreille !
1595 S'il était là, debout et marchant à pas lents ! 12
Si j'allais ressortir avec de cheveux blancs ! 12
Entrons toujours !
Bruit de pas
On vient. Qui donc ose à cette heure,
Hors moi, d'un pareil mort éveiller la demeure ? 12
Qui donc ?
Le bruit s'approche
Ah ! j'oubliais ! ce sont mes assassins.
Entrons !
Il ouvre la porte du tombeau, qu'il referme sur lui. — Entrent plusieurs hommes, marchant à pas sourds, cachés sous leurs manteaux et leurs chapeaux.
SCÈNE III
LES CONJURÉS. Ils vont les uns aux autres, en se prenant la main
et en échangeant quelques paroles à voix basse.
PREMIER CONJURÉ (portant seul une torche allumée)
Ad augusta.
DEUXIÈME CONJURÉ
Per angusta.
PREMIER CONJURÉ
1600 Les saints
Nous protègent.
TROISIÈME CONJURÉ
Les morts nous servent.
PREMIER CONJURÉ
Dieu nous garde.
Bruit de pas dans l'ombre
DEUXIÈME CONJURÉ
Qui vive ?
VOIX DANS L'OMBRE
Ad augusta.
DEUXIÈME CONJURÉ
Per angusta.
Entrent de nouveaux conjurés. — Bruit de pas
PREMIER CONJURÉ (au troisième)
Regarde ;
Il vient encor quelqu'un.
TROISIÈME CONJURÉ
Qui vive ?
VOIX DANS L'OMBRE
Ad augusta.
TROISIÈME CONJURÉ
Per augusta.
Entrent de nouveaux conjurés, qui échangent des signes de mains avec tous les autres.
PREMIER CONJURÉ
C'est bien. Nous voilà tous. — Gotha,
1605 Fais le rapport. — Amis, l'ombre attend la lumière. 12
Tous les conjurés s'asseyent en demi-cercle sur des tombeaux. Le premier conjuré passe tour à tour devant tous, et chacun allume à sa torche une cire qu'il tient à la main. Puis le premier conjuré va s'asseoir en silence sur une tombe au centre du cercle et plus haute que les autres.
LE DUC DE GOTHA (se levant)
Amis, Charles d'Espagne, étranger par sa mère, 12
Prétend au saint-empire.
PREMIER CONJURÉ
Il aura le tombeau.
LE DUC DE GOTHA (Il jette sa torche à terre et l'écrase du pied)
Qu'il en soit de son front comme de ce flambeau ! 12
TOUS
Que ce soit !
PREMIER CONJURÉ
Mort à lui !
LE DUC DE GOTHA
Qu'il meure !
TOUS
Qu'on l'immole !
DON JUAN DE HARO
Son père est allemand.
LE DUC DE LUTZELBOURG
1610 Sa mère est espagnole.
LE DUC DE GOTHA
Il n'est plus espagnol et n'est pas allemand. 12
Mort !
UN CONJURÉ
Si les électeurs allaient en ce moment
Le nommer empereur ?
PREMIER CONJURÉ
Eux ! lui ! jamais !
DON GIL TELLEZ GIRON
Qu'importe !
Amis ! frappons la tête et la couronne est morte ! 12
PREMIER CONJURÉ,
1615 S'il a le saint-empire, il devient, quel qu'il soit, 12
Très auguste, et Dieu seul peut le toucher du doigt ! 12
LE DUC DE GOTHA
Le plus sûr, c'est qu'avant d'être auguste, il expire. 12
PREMIER CONJURÉ
On ne l'élira point !
TOUS
Il n'aura pas l'empire !
PREMIER CONJURÉ
Combien faut-il de bras pour le mettre au linceul ? 12
TOUS
Un seul.
PREMIER CONJURÉ
Combien faut-il de coups au cœur ?
TOUS
1620 Un seul.
PREMIER CONJURÉ
Qui frappera ?
TOUS
Nous tous.
PREMIER CONJURÉ
La victime est un traître.
Ils font un empereur ; nous, faisons un grand prêtre. 12
Tirons au sort.
Tous les conjurés écrivent leurs noms sur leurs tablettes, déchirent la feuille, la roulent, et vont l'un après l'autre la jeter dans l'urne d'un tombeau. — Puis le premier conjuré dit :
Prions.
Tous s'agenouillent. Le premier conjuré se lève et dit :
Que l'élu croie en Dieu,
Frappe comme un Romain, meure comme un Hébreu ! 12
1625 Il faut qu'il brave roue et tenailles mordantes, 12
Qu'il chante aux chevalets, rie aux lampes ardentes, 12
Enfin que pour tuer et mourir, résigné, 12
Il fasse tout !
Il tire un des parchemins de l'urne
TOUS
Quel nom ?
PREMIER CONJURÉ (à haute voix)
Hernani.
HERNANI (sortant de la foule des conjurés)
J'ai gagné !
— Je te tiens, toi que j'ai si longtemps poursuivie, 12
Vengeance !
DON RUY GOMEZ (perçant la foule et prenant Hernani à part)
Oh ! cède-moi ce coup !
HERNANI
1630 Non, sur ma vie !
Oh ! ne m'enviez pas ma fortune, seigneur ! 12
C'est la première fois qu'il m'arrive bonheur. 12
DON RUY GOMEZ
Tu n'as rien. Eh bien, tout, fiefs, châteaux, vasselages, 12
Cent mille paysans dans mes trois cents villages, 12
1635 Pour ce coup à frapper, je te les donne, ami ! 12
HERNANI
Non !
LE DUC DE GOTHA
Ton bras porterait un coup moins affermi,
Vieillard !
DON RUY GOMEZ
Arrière, vous ! sinon le bras, j'ai l'âme.
Aux rouilles du fourreau ne jugez point la lame. 12
A Hernani
Tu m'appartiens !
HERNANI
Ma vie à vous, la sienne à moi.
DON RUY GOMEZ (tirant le cor de sa ceinture)
Eh bien, écoute, ami. Je te rends ce cor.
HERNANI (ébranlé)
1640 Quoi !
La vie ! — Eh ! que m'importe ! Ah ! je tiens ma vengeance ! 12
Avec Dieu dans ceci je suis d'intelligence. 12
J'ai mon père à venger… peut-être plus encor ! 12
Elle, me la rends-tu ?
DON RUY GOMEZ
Jamais ! Je rends ce cor.
HERNANI
Non !
DON RUY GOMEZ
Réfléchis, enfant !
HERNANI
1645 Duc, laisse-moi ma proie.
DON RUY GOMEZ
Eh bien ! maudit sois-tu de m'ôter cette joie ! 12
Il remet le cor à sa ceinture
PREMIER CONJURÉ (à Hernani)
Frère ! avant qu'on ait pu l'élire, il serait bien 12
D'attendre dès ce soir Carlos…
HERNANI
Ne craignez rien
Je sais comment on pousse un homme dans la tombe. 12
PREMIER CONJURÉ
1650 Que toute trahison sur le traître retombe, 12
Et Dieu soit avec vous ! — Nous, comtes et barons, 12
S'il périt sans tuer, continuons ! Jurons 12
De frapper tour à tour et sans nous y soustraire 12
Carlos qui doit mourir.
TOUS (tirant leurs épées)
Jurons !
LE DUC DE GOTHA (au premier conjuré)
Sur quoi, mon frère ?
DON RUY GOMEZ (retourne son épée, la prend
par la pointe et l'élève au-dessus de sa tête).
Jurons sur cette croix !
TOUS (élevant leurs épées)
1655 Qu'il meure impénitent !
On entend un coup de canon éloigné. Tous s'arrêtent en silence. — La porte du tombeau s'entr'ouvre. Don Carlos parait sur le seuil. Pâle, il écoute. — Un second coup. — Un troisième coup. — Il ouvre tout à fait la porte du tombeau, mais sans faire un pas, debout et immobile sur le seuil.
SCÈNE IV
LES CONJURÉS, DON CARLOS : puis DON RICARDO, SEIGNEURS,
GARDES ; LE ROI DE BOHÊME, LE DUC DE BAVIÈRE ; puis DOÑA SOL.
DON CARLOS
Messieurs, allez plus loin ! l'empereur vous entend. 12
Tous les flambeaux s'éteignent à la fois. — Profond silence. — Il fait un pas dans les ténèbres, si épaisses qu'on y distingue à peine les conjurés, muets et immobiles.
Silence et nuit ! l'essaim en sort et s'y replonge. 12
Croyez-vous que ceci va passer comme un songe, 12
Et que je vous prendrai, n'ayant plus vos flambeaux, 12
1660 Pour des hommes de pierre assis sur leurs tombeaux ? 12
Vous parliez tout à l'heure assez haut, mes statues ! 12
Allons ! relevez donc vos têtes abattues, 12
Car voici Charles-Quint ! Frappez, faites un pas ! 12
Voyons, oserez-vous ? — Non, vous n'oserez pas. 12
1665 Vos torches flamboyaient sanglantes sous ces voûtes. 12
Mon souffle a donc suffi pour les éteindre toutes ! 12
Mais voyez, et tournez vos yeux irrésolus, 12
Si j'en éteins beaucoup, j'en allume encor plus. 12
Il frappe de la clef de fer sur la porte de bronze du tombeau. A ce bruit, toutes les profondeurs du souterrain se remplissent de soldats portant des torches et des pertuisanes. A leur tête, le duc d'Alcala, le marquis d'Almuñan.
Accourez, mes faucons ! j'ai le nid, j'ai la proie ! 12
Aux conjurés
1670 J'illumine à mon tour. Le sépulcre flamboie, 12
Regardez !
Aux soldats
Venez tous, car le crime est flagrant.
HERNANI (regardant les soldats)
A la bonne heure ! Seul il me semblait trop grand. 12
C'est bien. J'ai cru d'abord que c'était Charlemagne. 12
Ce n'est que Charles-Quint.
DON CARLOS (au duc d'Alcala)
Connétable d'Espagne !
Au marquis d'Almuñan
1675 Amiral de Castille, ici ! — Désarmez-les. 12
On entoure les conjurés et on les désarme
DON RICARDO (accourant et s'inclinant jusqu'à terre)
Majesté !
DON CARLOS
Je te fais alcade du palais.
DON RICARDO (s'inclinant de nouveau)
Deux électeurs, au nom de la chambre dorée, 12
Viennent complimenter la majesté sacrée. 12
DON CARLOS
Qu'ils entrent.
Bas à Ricardo
Doña Sol.
Ricardo salue et sort. Entrent, avec flambeaux et fanfares, le roi de Bohême et le duc de Bavière, tout en drap d'or, couronnes en tête. — Nombreux cortège de seigneurs allemands, portant la bannière de l'empire, l'aigle à deux têtes, avec l'écusson d'Espagne au milieu — Les soldats s'écartent, se rangent en haie, et font passage aux deux électeurs, jusqu'à l'empereur, qu'ils saluent profondément, et qui leur rend leur salut en soulevant son chapeau.
LE DUC DE BAVIÈRE
Charles ! roi des Romains,
1680 Majesté très sacrée, empereur ! dans vos mains 12
Le monde est maintenant, car vous avez l'empire. 12
Il est à vous, ce trône où tout monarque aspire ! 12
Frédéric, duc de Saxe, y fut d'abord élu, 12
Mais, vous jugeant plus digne, il n'en a pas voulu. 12
1685 Venez donc recevoir la couronne et le globe. 12
Le saint-empire, ô roi, vous revêt de la robe, 12
Il vous arme du glaive, et vous êtes très grand. 12
DON CARLOS
J'irai remercier le collège en rentrant. 12
Allez, messieurs. Merci, mon frère de Bohême, 12
1690 Mon cousin de Bavière. Allez. J'irai moi-même. 12
LE ROI DE BOHÊME
Charles, du nom d'amis nos aïeux se nommaient. 12
Mon père aimait ton père, et leurs pères s'aimaient. 12
Charles, si jeune en butte aux fortunes contraires, 12
Dis, veux-tu que je sois ton frère entre tes frères ? 12
1695 Je t'ai vu tout enfant, et ne puis oublier… 12
DON CARLOS (l'interrompant)
Roi de Bohême ! eh bien, vous êtes familier ! 12
Il lui présente sa main à baiser, ainsi qu'au duc de Bavière, puis congédie les deux électeurs, qui le saluent profondément.
Allez !
Sortent les deux électeurs avec leur cortège
LA FOULE
Vivat !
DON CARLOS (à part)
J'y suis ! et tout m'a fait passage !
Empereur ! — Au refus de Frédéric le Sage ! 12
Entre doña Sol, conduite par Ricardo
DOÑA SOL
Des soldats ! l'empereur ! O ciel ! coup imprévu. 12
Hernani !
HERNANI
Doña Sol !
DON RUY GOMEZ (à côté d'Hernani, à part)
1700 Elle ne m'a point vu !
Doña Sol court à Hernani. Il la fait reculer d'un regard de défiance.
HERNANI
Madame !…
DOÑA SOL (tirant le poignard de son sein)
J'ai toujours son poignard !
HERNANI (lui tendant les bras)
Mon amie !
DON CARLOS
Silence, tous !
Aux conjurés
Votre âme est-elle raffermie ?
Il convient que je donne au monde une leçon. 12
Lara le Castillan et Gotha le Saxon, 12
Vous tous ! que venait-on faire ici ? parlez.
HERNANI (faisant un pas)
1705 Sire,
La chose est toute simple, et l'on peut vous la dire. 12
Nous gravions la sentence au mur de Balthazar. 12
Il tire un poignard et l'agite
Nous rendions à César ce qu'on doit à César. 12
DON CARLOS
Paix !
A don Ruy Gomez
Vous traître, Silva !
DON RUY GOMEZ
Lequel de nous deux, sire ?
HERNANI (se retournant vers les conjurés)
1710 Nos têtes et l'empire ! il a ce qu'il désire. 12
A l'empereur
Le bleu manteau des rois pouvait gêner vos pas. 12
La pourpre vous va mieux. Le sang n'y paraît pas. 12
DON CARLOS (à don Ruy Gomez)
Mon cousin de Silva, c'est une félonie 12
A faire du blason rayer ta baronnie ! 12
1715 C'est haute trahison, don Ruy, songez-y bien. 12
DON RUY GOMEZ
Les rois Rodrigue font les comtes Julien. 12
DON CARLOS (au duc d'Alcala)
Ne prenez que ce qui peut être duc ou comte. 12
Le reste !…
Don Ruy Gomez, le duc de Lutzelbourg, le duc de Gotha, don Juan de Haro, don Guzman de Lara, don Tellez Giron, le baron de Hohenbourg, se séparent du groupe des conjurés, parmi lesquels est resté Hernani. — Le duc d'Alcala les entoure étroitement de gardes.
DOÑA SOL (à part)
Il est sauvé !
HERNANI (sortant du groupe des conjurés)
Je prétends qu'on me compte !
A don Carlos
Puisqu'il s'agit de hache ici, que Hernani, 12
1720 Pâtre obscur, sous tes pieds passerait impuni, 12
Puisque son front n'est plus au niveau de ton glaive, 12
Puisqu'il faut être grand pour mourir, je me lève. 12
Dieu qui donne le sceptre et qui te le donna 12
M'a fait duc de Segorbe et duc de Cardona, 12
1725 Marquis de Monroy, comte Albatera, vicomte 12
De Gor, seigneur de lieux dont j'ignore le compte. 12
Je suis Jean d'Aragon, grand maître d'Avis, né 12
Dans l'exil, fils proscrit d'un père assassiné 12
Par sentence du tien, roi Carlos de Castille ! 12
1730 Le meurtre est entre nous affaire de famille. 12
Vous avez l'échafaud, nous avons le poignard. 12
Donc, le ciel m'a fait duc, et l'exil montagnard. 12
Mais puisque j'ai sans fruit aiguisé mon épée 12
Sur les monts et dans l'eau des torrents retrempée, 12
Il met son chapeau.
Aux autres conjurés:
Couvrons-nous, grands d'Espagne !
Tous les Espagnols se couvrent.
A don Carlos:
1735 Oui, nos têtes, ô roi,
Ont le droit de tomber couvertes devant toi ! 12
Aux prisonniers
Silva, Haro, Lara, gens de titre et de race, 12
Place à Jean d'Aragon ! ducs et comtes, ma place ! 12
Aux courtisans et aux gardes
Je suis Jean d'Aragon, roi, bourreaux et valets ! 12
1740 Et si vos échafauds sont petits, changez-les ! 12
Il vient se joindre au groupe des seigneurs prisonniers
DOÑA SOL
Ciel !
DON CARLOS
En effet, j'avais oublié cette histoire.
HERNANI
Celui dont le flanc saigne a meilleure mémoire. 12
L'affront que l'offenseur oublie en insensé 12
Vit et toujours remue au cœur de l'offensé. 12
DON CARLOS
1745 Donc je suis, c'est un titre à n'en point vouloir d'autres, 12
Fils de pères qui font choir la tête des vôtres ! 12
DOÑA SOL (se jetant à genoux devant l'empereur)
Sire, pardon ! pitié ! Sire, soyez clément ! 12
Ou frappez-nous tous deux, car il est mon amant, 12
Mon époux ! En lui seul je respire. Oh ! je tremble. 12
1750 Sire, ayez la pitié de nous tuer ensemble ! 12
Majesté ! je me traîne à vos sacrés genoux ! 12
Je l'aime ! Il est à moi, comme l'empire à vous ! 12
Oh ! grâce !
Don Carlos la regarde immobile
Quel penser sinistre vous absorbe ?
DON CARLOS
Allons ! relevez-vous, duchesse de Segorbe, 12
1755 Comtesse Albatera, marquise de Monroy… 12
A Hernani
Tes autres noms, don Juan ?
HERNANI
Qui parle ainsi ? le roi ?
DON CARLOS
Non, l'empereur.
DOÑA SOL (se relevant),
Grand Dieu !
DON CARLOS (la montrant à Hernani)
Duc, voilà ton épouse.
HERNANI (les yeux au ciel, et doña Sol dans ses bras)
Juste Dieu !
DON CARLOS (à don Ruy Gomez)
Mon cousin, ta noblesse est jalouse,
Je sais. Mais Aragon peut épouser Silva. 12
DON RUY GOMEZ (sombre)
Ce n'est pas ma noblesse.
HERNANI (regardant doña Sol avec amour et la tenant embrassée)
1760 Oh ! ma haine s'en va !
Il jette son poignard
DON RUY GOMEZ (à part, les regardant tous deux)
Éclaterai-je ? oh ! non ! Fol amour ! douleur folle ! 12
Tu leur ferais pitié, vieille tête espagnole ! 12
Vieillard, brûle sans flamme, aime et souffre en secret. 12
Laisse ronger ton cœur. Pas un cri. L'on rirait. 12
DOÑA SOL (dans les bras d'Hernani)
O mon duc !
HERNANI
1765 Je n'ai plus que de l'amour dans l'âme.
DOÑA SOL
O bonheur !
DON CARLOS (à part, la main dans sa poitrine)
Éteins-toi, cœur jeune et plein de flamme !
Laisse régner l'esprit, que longtemps tu troublas. 12
Tes amours désormais, tes maîtresses, hélas ! 12
C'est l'Allemagne, c'est la Flandre, c'est l'Espagne. 12
L'œil fixé sur sa bannière
1770 L'empereur est pareil à l'aigle, sa compagne. 12
A la place du cœur il n'a qu'un écusson. 12
HERNANI
Ah ! vous êtes César !
DON CARLOS (à Hernani)
De ta noble maison,
Don Juan, ton cœur est digne.
Montrant doña Sol
Il est digne aussi d'elle.
— A genoux, duc !
Hernani s'agenouille. Don Carlos détache sa toison-d'or et la lui passe au cou.
Reçois ce collier.
Don Carlos tire son épée et l'en frappe trois fois sur l'épaule
Sois fidèle !
1775 Par saint Étienne, duc, je te fais chevalier. 12
Il le relève et l'embrasse
Mais tu l'as, le plus doux et le plus beau collier, 12
Celui que je n'ai pas, qui manque au rang suprême, 12
Les deux bras d'une femme aimée et qui vous aime ! 12
Ah ! tu vas être heureux ; moi, je suis empereur. 12
Aux conjurés
1780 Je ne sais plus vos noms, messieurs. Haine et fureur, 12
Je veux tout oublier. Allez, je vous pardonne ! 12
C'est la leçon qu'au monde il convient que je donne, 12
Ce n'est pas vainement qu'à Charles premier, roi, 12
L'empereur Charles-Quint succède, et qu'une loi 12
1785 Change, aux yeux de l'Europe, orpheline éplorée, 12
L'altesse catholique en majesté sacrée. 12
Les conjurés tombent à genoux
LES CONJURÉS
Gloire à Carlos !
DON RUY GOMEZ (à don Carlos)
Moi seul je reste condamné.
DON CARLOS
Et moi !
DON RUY GOMEZ (à part)
Mais, comme lui, je n'ai point pardonné !
HERNANI
Qui donc nous change tous ainsi ?
TOUS (soldats, conjurés, seigneurs)
Vive Allemagne !
Honneur à Charles-Quint !
DON CARLOS (se tournant vers le tombeau)
1790 Honneur à Charlemagne !
Laissez-nous seuls tous deux.
Tous sortent
SCÈNE V
DON CARLOS (seul. Il s'incline devant le tombeau)
Es-tu content de moi ?
Ai-je bien dépouillé les misères du roi, 12
Charlemagne ? Empereur, suis-je bien un autre homme ? 12
Puis-je accoupler mon casque à la mitre de Rome ? 12
1795 Aux fortunes du monde ai-je droit de toucher ? 12
Ai-je un pied sûr et ferme, et qui puisse marcher 12
Dans ce sentier, semé des ruines vandales, 12
Que tu nous as battu de tes larges sandales ? 12
Ai-je bien à ta flamme allumé mon flambeau ? 12
1800 Ai-je compris la voix qui parle en ton tombeau ? 12
— Ah ! j'étais seul, perdu, seul devant un empire, 12
Tout un monde qui hurle, et menace, et conspire, 12
Le Danois à punir, le Saint-Père à payer, 12
Venise, Soliman, Luther, François premier, 12
1805 Mille poignards jaloux luisant déjà dans l'ombre, 12
Des pièges, des écueils, des ennemis sans nombre, 12
Vingt peuples dont un seul ferait peur à vingt rois, 12
Tout pressé, tout pressant, tout à faire à la fois, 12
Je t'ai crié : — Par où faut-il que je commence ? 12
1810 Et tu m'as répondu : — Mon fils, par la clémence ! 12
ACTE CINQUIÈME ‒ LA NOCE
SARAGOSSE
Une terrasse du palais d'Aragon. Au fond, la rampe d'un escalier qui s'enfonce dans le jardin. A droite et à gauche, deux portes donnant sur une terrasse, que ferme une balustrade surmontée de deux rangs d'arcades moresques, au-dessus et au travers desquelles on voit les jardins du palais, les jets d'eau dans l'ombre, les bosquets avec les lumières qui s'y promènent, et au fond les faîtes gothiques et arabes du palais illuminé. Il est nuit. On entend des fanfares éloignées. Des masques, des dominos, épars, isolés, ou groupés, traversent çà et là la terrasse. Sur le devant, un groupe de jeunes seigneurs, les masques à la main, riant et causant à grand bruit.
SCÈNE PREMIÈRE
DON SANCHO SANCHEZ DE ZUNIGA, Comte de MONTEREY, DON MATIAS CENTURION, MARQUIS D'ALMURAN, DON RICARDO DE ROXAS, Comte de CASAPALMA, DON FRANCISCO DE SOTOMAYOR, Comte de VELALCAZAR, DON GARCI SUAREZ DE CARBAJAL, Comte DE PERALVER.
DON GARCI
Ma foi, vive la joie et vive l'épousée ! 12
DON MATIAS (regardant au balcon)
Saragosse ce soir se met à la croisée. 12
DON GARCI
Et fait bien ! on ne vit jamais noce aux flambeaux 12
Plus gaie, et nuit plus douce, et mariés plus beaux ! 12
DON MATIAS
Bon empereur !
DON SANCHO
1815 Marquis, certain soir qu'à la brune
Nous allions avec lui tous deux cherchant fortune, 12
Qui nous eût dit qu'un jour tout finirait ainsi ? 12
DON RICARDO (l'interrompant)
J'en étais.
Aux autres
Écoutez l'histoire que voici :
Trois galants, un bandit que l'échafaud réclame, 12
1820 Puis un duc, puis un roi, d'un même cœur de femme 12
Font le siège à la fois. L'assaut donné, qui l'a ? 12
C'est le bandit.
DON FRANCISCO
Mais rien que de simple en cela.
L'amour et la fortune, ailleurs comme en Espagne, 12
Sont jeux de des pipés. C'est le voleur qui gagne ! 12
DON RICARDO
1825 Moi, j'ai fait ma fortune à voir faire l'amour. 12
D'abord comte, puis grand, puis alcade de cour, 12
J'ai fort bien employé mon temps, sans qu'on s'en doute. 12
DON SANCHO
Le secret de monsieur, c'est d'être sur la route 12
Du roi…
DON RICARDO
Faisant valoir mes droits, mes actions.
DON GARCI
1830 Vous avez profité de ses distractions. 12
DON MATIAS
Que devient le vieux duc ? Fait-il clouer sa bière ? 12
DON SANCHO
Marquis, ne riez pas ! car c'est une âme fière. 12
Il aimait doña Sol, ce vieillard. Soixante ans 12
Ont fait ses cheveux gris, un jour les a fait blancs. 12
DON GARCI
1835 Il n'a pas reparu, dit-on, à Saragosse ? 12
DON SANCHO
Vouliez-vous pas qu'il mît son cercueil de la noce ? 12
DON FRANCISCO
Et que fait l'empereur ?
DON SANCHO
L'empereur aujourd'hui
Est triste. Le Luther lui donne de l'ennui. 12
DON RICARDO
Ce Luther, beau sujet de soucis et d'alarmes ! 12
1840 Que j'en finirais vite avec quatre gendarmes ! 12
DON MATIAS
Le Soliman aussi lui fait ombre.
DON GARCI
Ah ! Luther,
Soliman, Neptunus, le diable et Jupiter, 12
Que me font ces gens-là ? Les femmes sont jolies, 12
La mascarade est rare, et j'ai dit cent folies ! 12
DON SANCHO
Voilà l'essentiel.
DON RICARDO
1845 Garci n'a point tort. Moi,
Je ne suis plus le même un jour de fête, et croi 12
Qu'un masque que je mets me fait une autre tête, 12
En vérité !
DON SANCHO (bas à don Matias)
Que n'est-ce alors tous les jours fête ?
DON FRANCISCO (montrant la porte à droite)
Messeigneurs, n'est-ce pas la chambre des époux ? 12
DON GARCI (avec un signe de tête)
Nous les verrons venir dans l'instant.
DON FRANCISCO
1850 Croyez-vous ?
DON GARCI
Hé ! sans doute !
DON FRANCISCO
Tant mieux. L'épousée est si belle !
DON RICARDO
Que l'empereur est bon ! Hernani, ce rebelle 12
Avoir la toison d'or ! marié ! pardonné ! 12
Loin de là, s'il m'eût cru, l'empereur eût donné 12
1855 Lit de pierre au galant, lit de plume à la dame. 12
DON SANCHO (bas à don Matias)
Que je le crèverais volontiers de ma lame, 12
Faux seigneur de clinquant recousu de gros fil. 12
Pourpoint de comte, empli de conseils d'alguazil ! 12
DON RICARDO (s'approchant)
Que dites-vous là ?
DON MATIAS (bas à don Sancho)
Comte, ici pas de querelle !
A don Ricardo
1860 Il me chante un sonnet de Pétrarque à sa belle. 12
DON GARCI
Avez-vous remarqué, messieurs, parmi les fleurs, 12
Les femmes, les habits de toutes les couleurs, 12
Ce spectre, qui, debout contre une balustrade, 12
De son domino noir tachait la mascarade ? 12
DON RICARDO
Oui, pardieu !
DON GARCI
Qu'est-ce donc ?
DON RICARDO
1865 Mais, sa taille, son air…
C'est don Prancasio, général de la mer. 12
DON FRANCISCO
Non.
DON GARCI
Il n'a pas quitté son masque.
DON FRANCISCO
Il n'avait garde.
C'est le duc de Soma qui veut qu'on le regarde. 12
Rien de plus.
DON RICARDO
Non. Le duc m'a parlé.
DON GARCI
Qu'est-ce alors
Que ce masque ? — Tenez, le voilà.
Entre un domino noir qui traverse lentement la terrasse au fond. Tous se retournent et le suivent des yeux, sans qu'il paraisse y prendre garde.
DON SANCHO
1870 Si les morts
Marchent, voici leur pas.
DON GARCI (courant au domino noir)
Beau masque !…
Le domino noir se retourne et s'arrête. Garci recule
Sur mon âme,
Messeigneurs, dans ses yeux j'ai vu luire une flamme ! 12
DON SANCHO
Si c'est le diable, il trouve à qui parler.
Il va au domino noir, toujours immobile
Mauvais !
Nous viens-tu de l'enfer ?
LE MASQUE.
Je n'en viens pas, j'y vais.
Il reprend sa marche et disparaít par la rampe de l'escalier. Tous le suivent des yeux avec une sorte d'effroi.
DON MATIAS
1875 La voix est sépulcrale autant qu'on le peut dire. 12
DON GARCI
Baste ! ce qui fait peur ailleurs, au bal fait rire. 12
DON SANCHO
Quelque mauvais plaisant !
DON GARCI
Ou si c'est Lucifer
Qui vient nous voir danser, en attendant l'enfer, 12
Dansons !
DON SANCHO
C'est à coup sûr quelque bouffonnerie.
DON MATIAS
Nous le saurons demain.
DON SANCHO (à don Matias)
1880 Regardez, je vous prie.
Que devient-il ?
DON MATIAS (_à la balustrade de la terrasse)
Il a descendu l'escalier.
Plus rien.
DON SANCHO
C'est un plaisant drôle !
Rêvant
C'est singulier.
DON GARCI (à une dame qui passe)
Marquise, dansons-nous celle-ci ?
Il la salue et lui présente la main
LA DAME
Mon cher comte,
Vous savez, avec vous, que mon mari les compte. 12
DON GARCI
1885 Raison de plus. Cela l'amuse apparemment. 12
C'est son plaisir. Il compte, et nous dansons.
La dame lui donne la main, et ils sortent
DON SANCHO (pensif)
Vraiment,
C'est singulier !
DON MATIAS
Voici les mariés. Silence !
Entrent Hernani et doña Sol se donnant la main. Doña Sol en magnifique habit de mariée ; Hernani tout en velours noir, avec la toison-d'or au cou. Derrière eux, foule de masques, de dames et de seigneurs qui leur font cortège. Deux hallebardiers en riche livrée les suivent, et quatre pages les précèdent. Tout le monde se range et s'incline sur leur passage. Fanfare.
SCÈNE II
LES MÊMES, HERNANI, DOÑA SOL, SUITE.
HERNANI (saluant)
Chers amis !
DON RICARDO (allant à lui et s'inclinant)
Ton bonheur fait le nôtre, excellence !
DON FRANCISCO (contemplant doña Sol)
Saint Jacques monseigneur ! c'est Vénus qu'il conduit ! 12
DON MATIAS
1890 D'honneur, on est heureux un pareil jour la nuit ! 12
DON FRANCISCO (montrant à don Matias la chambre nuptiale)
Qu'il va se passer là de gracieuses choses ! 12
Être fée, et tout voir, feux éteints, portes closes, 12
Serait-ce pas charmant !
DON SANCHO (à don Matias)
Il est tard. Partons-nous ?
Tous vont saluer les mariés et sortent, les uns par la porte, les autres par l'escalier du fond.
HERNANI (les reconduisant)
Dieu vous garde !
DON SANCHO (resté le dernier, lui serre la main)
Soyez heureux !
Il sort. Hernani et doña Sol restent seuls. Bruit de pas et de voix qui s'éloignent, puis cessent tout à fait. Pendant tout le commencement de la scène qui suit, les fanfares et les lumières éloignées s'éteignent par degrés. La nuit et le silence reviennent peu à peu.
SCÈNE III
HERNANI, DOÑA SOL.
DOÑA SOL
Ils s'en vont tous,
Enfin !
HERNANI (cherchant à l'attirer dans ses bras)
Cher amour !
DOÑA SOL (rougissant et reculant)
1895 C'est… qu'il est tard, ce me semble.
HERNANI
Ange ! il est toujours tard pour être seuls ensemble. 12
DOÑA SOL
Ce bruit me fatiguait. N'est-ce pas, cher seigneur, 12
Que toute cette joie étourdit le bonheur ? 12
HERNANI
Tu dis vrai. Le bonheur, amie, est chose grave. 12
1900 Il veut des cœurs de bronze et lentement s'y grave. 12
Le plaisir l'effarouche en lui jetant des fleurs. 12
Son sourire est moins près du rire que des pleurs. 12
DOÑA SOL
Dans vos yeux, ce sourire est le jour.
Hernani cherche à l'entraîner vers la porte. Elle rougit
Tout à l'heure.
HERNANI
Oh ! je suis ton esclave ! Oui, demeure, demeure ! 12
1905 Fais ce que tu voudras. Je ne demande rien. 12
Tu sais ce que tu fais ! ce que tu fais est bien ! 12
Je rirai si tu veux, je chanterai. Mon âme 12
Brûle. Eh ! dis au volcan qu'il étouffe sa flamme, 12
Le volcan fermera ses gouffres entr'ouverts, 12
1910 Et n'aura sur ses flancs que fleurs et gazons verts. 12
Car le géant est pris, le Vésuve est esclave, 12
Et que t'importe à toi son cœur rongé de lave ? 12
Tu veux des fleurs ? c'est bien ! Il faut que de son mieux 12
Le volcan tout brûlé s'épanouisse aux yeux ! 12
DOÑA SOL
1915 Oh ! que vous êtes bon pour une pauvre femme, 12
Hernani de mon cœur !
HERNANI
Quel est ce nom, madame ?
Ah ! ne me nomme plus de ce nom, par pitié ! 12
Tu me fais souvenir que j'ai tout oublié ! 12
Je sais qu'il existait autrefois, dans un rêve, 12
1920 Un Hernani, dont l'œil avait l'éclair du glaive, 12
Un homme de la nuit et des monts, un proscrit 12
Sur qui le mot vengeance était partout écrit, 12
Un malheureux traînant après lui l'anathème ! 12
Mais je ne connais pas ce Hernani. — Moi, j'aime 12
1925 Les prés, les fleurs, les bois, le chant du rossignol. 12
Je suis Jean d'Aragon, mari de doña Sol ! 12
Je suis heureux !
DOÑA SOL
Je suis heureuse !
HERNANI
Que m'importe
Les haillons qu'en entrant j'ai laissés à la porte ! 12
Voici que je reviens à mon palais en deuil. 12
1930 Un ange du Seigneur m'attendait sur le seuil. 12
J'entre, et remets debout les colonnes brisées, 12
Je rallume le feu, je rouvre les croisées, 12
Je fais arracher l'herbe au pavé de la cour, 12
Je ne suis plus que joie, enchantement, amour. 12
1935 Qu'on me rende mes tours, mes donjons, mes bastilles, 12
Mon panache, mon siège au conseil des Castilles, 12
Vienne ma doña Sol rouge et le front baissé, 12
Qu'on nous laisse tous deux, et le reste est passé ! 12
Je n'ai rien vu, rien dit, rien fait. Je recommence 12
1940 J'efface tout, j'oublie ! Ou sagesse ou démence, 12
Je vous ai, je vous aime, et vous êtes mon bien ! 12
DOÑA SOL (examinant sa toison-d'or)
Que sur ce velours noir ce collier d'or fait bien ! 12
HERNANI
Vous vîtes avant moi le roi mis de la sorte. 12
DOÑA SOL
Je n'ai pas remarqué. Tout autre, que m'importe ! 12
1945 Puis, est-ce le velours ou le satin encor ? 12
Non, mon duc, c'est ton cou qui sied au collier d'or. 12
Vous êtes noble et fier, monseigneur.
Il veut l'entraîner.
Tout à l'heure !
Un moment ! — Vois-tu bien, c'est la joie et je pleure ! 12
Viens voir la belle nuit.
Elle va à la balustrade
Mon duc, rien qu'un moment !
1950 Le temps de respirer et de voir seulement. 12
Tout s'est éteint, flambeaux et musique de fête. 12
Rien que la nuit et nous. Félicité parfaite ! 12
Dis, ne le crois-tu pas ? sur nous, tout en dormant, 12
La nature à demi veille amoureusement. 12
1955 Pas un nuage au ciel. Tout, comme nous, repose. 12
Viens, respire avec moi l'air embaumé de rose ! 12
Regarde. Plus de feux, plus de bruit. Tout se tait. 12
La lune tout à l'heure à l'horizon montait 12
Tandis que tu parlais, sa lumière qui tremble 12
1960 Et ta voix, toutes deux m'allaient au cœur ensemble, 12
Je me sentais joyeuse et calme, ô mon amant, 12
Et j'aurais bien voulu mourir en ce moment ! 12
HERNANI
Ah ! qui n'oublierait tout à cette voix céleste ! 12
Ta parole est un chant où rien d'humain ne reste. 12
1965 Et, comme un voyageur, sur un fleuve emporté, 12
Qui glisse sur les eaux par un beau soir d'été 12
Et voit fuir sous ses yeux mille plaines fleuries, 12
Ma pensée entraînée erre en tes rêveries ! 12
DOÑA SOL
Ce silence est trop noir, ce calme est trop profond. 12
1970 Dis, ne voudrais-tu pas voir une étoile au fond ? 12
Ou qu'une voix des nuits, tendre et délicieuse, 12
S'élevant tout à coup, chantât ?…
HERNANI (souriant)
Capricieuse !
Tout à l'heure on fuyait la lumière et les chants ! 12
DOÑA SOL
Le bal ! Mais un oiseau qui chanterait aux champs ! 12
1975 Un rossignol perdu dans l'ombre et dans la mousse, 12
Ou quelque flûte au loin !… Car la musique est douce, 12
Fait l'âme harmonieuse, et, comme un divin chœur, 12
Éveille mille voix qui chantent dans le cœur 12
Ah ! ce serait charmant !
On entend le bruit lointain d'un cor dans l'ombre.
Dieu ! je suis exaucée !
HERNANI (tressaillant, à part)
Ah ! malheureuse !
DOÑA SOL
1980 Un ange a compris ma pensée.
Ton bon ange sans doute ?
HERNANI (amèrement)
Oui, mon bon ange !
Le cor recommence. — A part
Encor !
DOÑA SOL (souriant)
Don Juan, je reconnais le son de votre cor ! 12
HERNANI
N'est-ce pas ?
DOÑA SOL
Seriez-vous dans cette sérénade
De moitié ?
HERNANI
De moitié, tu l'as dit.
DOÑA SOL
Bal maussade !
1985 Oh ! que j'aime bien mieux le cor au fond des bois ! 12
Et puis, c'est votre cor, c'est comme votre voix. 12
Le cor recommence…
HERNANI (à part)
Ah ! le tigre est en bas qui hurle, et veut sa proie. 12
DOÑA SOL
Don Juan, cette harmonie emplit le cœur de joie. 12
HERNANI (se levant terrible)
Nommez-moi Hernani ! nommez-moi Hernani ! 12
1990 Avec ce nom fatal je n'en ai pas fini ! 12
DOÑA SOL (tremblante)
Qu'avez-vous ?
HERNANI
Le vieillard !
DOÑA SOL
Dieu ! quels regards funèbres !
Qu'avez-vous ?
HERNANI
Le vieillard, qui rit dans les ténèbres !
— Ne le voyez-vous pas ?
DOÑA SOL
Où vous égarez-vous ?
Qu'est-ce que ce vieillard ?
HERNANI
Le vieillard !
DOÑA SOL (tombant à genoux)
A genoux
1995 Je t'en supplie, oh ! dis, quel secret te déchire ? 12
Qu'as-tu ?
HERNANI
Je l'ai juré !
DOÑA SOL
Juré ?
Elle suit tous ses mouvements avec anxiété. Il s'arrête tout à coup et passe la main sur son front.
HERNANI (à part).
Qu'allais-je dire ?
Épargnons-la.
Haut
Moi, rien. De quoi t'ai-je parlé ?
DOÑA SOL
Vous avez dit…
HERNANI
Non. Non. J'avais l'esprit troublé…
Je souffre un peu, vois-tu. N'en prends pas d'épouvante. 12
DOÑA SOL
2000 Te faut-il quelque chose ? ordonne à ta servante. 12
Le cor recommence
HERNANI (à part)
Il le veut ! il le veut ! Il a mon serment !
Cherchant à sa ceinture sans épée et sans poignard
— Rien !
Ce devrait être fait ! — Ah !…
DOÑA SOL
Tu souffres donc bien.
HERNANI
Une blessure ancienne, et qui semblait fermée, 12
Se rouvre…
A part
Éloignons-la.
Haut
Doña Sol, bien-aimée,
2005 Écoute. Ce coffret qu'en des jours — moins heureux 12
Je portais avec moi…
DOÑA SOL
Je sais ce que tu veux.
Eh bien, qu'en veux-tu faire ?
HERNANI
Un flacon qu'il renferme
Contient un élixir, qui pourra mettre un terme 12
Au mal que je ressens. — Va !
DOÑA SOL
J'y vais, mon seigneur.
Elle sort par la porte de la chambre nuptiale.
SCÈNE IV
HERNANI (seul)
2010 Voilà donc ce qu'il vient faire de mon bonheur ! 12
Voici le doigt fatal qui luit sur la muraille ! 12
Oh ! que la destinée amèrement me raille ! 12
Il tombe dans une profonde et convulsive rêverie, puis se détourne brusquement.
Eh bien ?… — Mais tout se tait. Je n'entends rien venir. 12
Si je m'étais trompé ?…
Le masque en domino noir parait au haut de la rampe. Hernani s'arrête pétrifié.
SCÈNE V
HERNANI, LE MASQUE.
LE MASQUE
« Quoi qu'il puisse advenir,
2015 « Quand tu voudras, vieillard, quel que soit le lieu, l'heure, 12
« S'il te passe à l'esprit qu'il est temps que je meure, 12
« Viens, sonne de ce cor, et ne prends d'autres soins. 12
« Tout sera fait. » — Ce pacte eut les morts pour témoins. 12
Eh bien, tout est-il fait ?
HERNANI (à voix basse)
C'est lui !
LE MASQUE
Dans ta demeure
2020 Je viens, et je te dis qu'il est temps. C'est mon heure. 12
Je te trouve en retard.
HERNANI
Bien. Quel est ton plaisir ?
Que feras-tu de moi ? Parle.
LE MASQUE
Tu peux choisir
Du fer ou du poison. Ce qu'il faut, je l'apporte. 12
Nous partirons tous deux.
HERNANI
Soit.
LE MASQUE
Prions-nous ?
HERNANI
Qu'importe !
LE MASQUE
Que prends-tu ?
HERNANI
Le poison.
LE MASQUE
2025 Bien ! — Donne-moi ta main.
Il présente une fiole à Hernani, qui la reçoit en pâlissant
Bois, — pour que je finisse.
Hernani approche la fiole de ses lèvres, puis recule
HERNANI
Oh ! par pitié, demain ! —
Oh ! s'il te reste un cœur, duc, ou du moins une âme, 12
Si tu n'es pas un spectre échappé de la flamme, 12
Un mort damné, fantôme ou démon désormais, 12
2030 Si Dieu n'a point encor mis sur ton front : jamais ! 12
Si tu sais ce que c'est que ce bonheur suprême 12
D'aimer, d'avoir vingt ans, d'épouser quand on aime, 12
Si jamais femme aimée a tremblé dans tes bras, 12
Attends jusqu'à demain ! Demain tu reviendras ! 12
LE MASQUE
2035 Simple qui parle ainsi ! Demain ! demain ! — Tu railles ! 12
Ta cloche a ce matin sonné tes funérailles ! 12
Et que ferais-je, moi, cette nuit ? J'en mourrais. 12
Et qui viendrait te prendre et t'emporter après ? 12
Seul descendre au tombeau ! Jeune homme, il faut me suivre ! 12
HERNANI
2040 Eh bien, non ! et de toi, démon, je me délivre ! 12
Je n'obéirai pas.
LE MASQUE
Je m'en doutais. Fort bien.
Sur quoi donc m'as-tu fait ce serment ! — Ah ! sur rien. 12
Peu de chose, après tout ! La tête de ton père ! 12
Cela peut s'oublier. La jeunesse est légère. 12
HERNANI
2045 Mon père ! Mon père !… — Ah ! j'en perdrai la raison ! 12
LE MASQUE
Non, ce n'est qu'un parjure et qu'une trahison. 12
HERNANI
Duc !
LE MASQUE
Puisque les aînés des maisons espagnoles
Se font jeu maintenant de fausser leurs paroles, 12
Adieu !
Il fait un pas pour sortir
HERNANI
Ne t'en va pas.
LE MASQUE
Alors…
HERNANI
Vieillard cruel
Il prend la fiole.
2050 Revenir sur mes pas à la porte du ciel ! 12
Rentre doña Sol, sans voir le masque, qui est debout, au fond
SCÈNE VI
LES MÊMES, DOÑA SOL.
DOÑA SOL
Je n'ai pu le trouver, ce coffret.
HERNANI (à part)
Dieu ! C'est elle !
Dans quel moment !
DOÑA SOL
Qu'a-t-il ? je l'effraie, il chancelle
A ma voix ! — Que tiens-tu dans ta main ? quel soupçon ! 12
Que tiens-tu dans ta main ? réponds.
Le domino s'est approché et se démasque. Elle pousse un cri, et reconnaît don Ruy.
C'est du poison !
HERNANI
Grand Dieu !
DOÑA SOL (à Hernani)
2055 Que t'ai-je fait ? quel horrible mystère !
Vous me trompiez, don Juan !
HERNANI
Ah ! j'ai dû te le taire.
J'ai promis de mourir au duc qui me sauva. 12
Aragon doit payer cette dette à Silva. 12
DOÑA SOL
Vous n'êtes pas à lui, mais à moi. Que m'importe 12
Tous vos autres serments !
A don Ruy Gomez.
2060 Duc, l'amour me rend forte,
Contre vous, contre tous, duc, je le défendrai. 12
DON RUY GOMEZ (immobile)
Défends-le, si tu peux, contre un serment juré. 12
DOÑA SOL
Quel serment ?
HERNANI
J'ai juré.
DOÑA SOL
Non, non, rien ne te lie !
Cela ne se peut pas ! Crime ! attentat ! folie ! 12
DON RUY GOMEZ
Allons, duc !
Hernani fait un geste pour obéir. Doña Sol cherche à l'entraîner
HERNANI
2065 Laissez-moi, doña Sol. Il le faut.
Le duc a ma parole, et mon père est là-haut ! 12
DOÑA SOL (à don Ruy Gomez)
Il vaudrait mieux pour vous aller aux tigres même 12
Arracher leurs petits qu'à moi celui que j'aime ! 12
Savez-vous ce que c'est que doña Sol ? Longtemps, 12
2070 Par pitié pour votre âge et pour vos soixante ans, 12
J'ai fait la fille douce, innocente et timide, 12
Mais voyez-vous cet œil de pleurs de rage humide ? 12
Elle tire un poignard de son sein
Voyez-vous ce poignard ? — Ah ! vieillard insensé, 12
Craignez vous pas le fer quand l'œil a menacé ? 12
2075 Prenez-garde, don Ruy ! — Je suis de la famille. 12
Mon oncle ! — Écoutez-moi. Fussé-je votre fille, 12
Malheur si vous portez la main sur mon époux ! 12
Elle jette le poignard, et tombe à genoux devant le duc
Ah ! je tombe à vos pieds ! Ayez pitié de nous ! 12
Grâce ! Hélas ! monseigneur, je ne suis qu'une femme, 12
2080 Je suis faible, ma force avorte dans mon âme, 12
Je me brise aisément. Je tombe à vos genoux ! 12
Ah ! je vous en supplie, ayez pitié de nous. 12
DON RUY GOMEZ
Doña Sol !
DOÑA SOL
Pardonnez ! Nous autres Espagnoles,
Notre douleur s'emporte à de vives paroles, 12
2085 Vous le savez. Hélas ! vous n'étiez pas méchant ! 12
Pitié ! vous me tuez, mon oncle, en le touchant ! 12
Pitié ! je l'aime tant !
DON RUY GOMEZ (sombre)
Vous l'aimez trop !
HERNANI
Tu pleures !
DOÑA SOL
Non, non, je ne veux pas, mon amour, que tu meures ! 12
Non ! je ne le veux pas.
A don Ruy
Faites grâce aujourd'hui !
Je vous aimerai bien aussi, vous.
DON RUY GOMEZ
2090 Après lui !
De ces restes d'amour, d'amitié, — moins encore, 12
Croyez-vous apaiser la soif qui me dévore ? 12
Montrant Hernani
Il est seul ! il est tout ! Mais moi, belle pitié ! 12
Qu'est-ce que je peux faire avec votre amitié ? 12
2095 O rage ! il aurait, lui, le cœur, l'amour, le trône, 12
Et d'un regard de vous il me ferait l'aumône ! 12
Et s'il fallait un mot à mes vœux insensés, 12
C'est lui qui vous dirait : — Dis cela, c'est assez ! — 12
En maudissant tous bas le mendiant avide ! 12
2100 Auquel il faut jeter le fond du verre vide 12
Honte ! dérision ! non. Il faut en finir. 12
Bois.
HERNANI
Il a ma parole, et je dois la tenir.
DON RUY GOMEZ
Allons !
Hernani approche la fiole de ses lèvres. Doña Sol se jette sur son bras.
DOÑA SOL
Oh ! pas encor ! Daignez tous deux m'entendre.
DON RUY GOMEZ
Le sépulcre est ouvert, et je ne puis attendre. 12
DOÑA SOL
Un instant ! — Mon seigneur ! Mon don Juan ! — Ah !
2105 tous deux
Vous êtes bien cruels ! Qu'est-ce que je veux d'eux ? 12
Un instant ! voilà tout, tout ce que je réclame ! 12
Enfin, on laisse dire à cette pauvre femme 12
Ce qu'elle a dans le cœur !… — Oh ! laissez-moi parler ! 12
DON RUY GOMEZ (à Hernani)
J'ai hâte.
DOÑA SOL
2110 Messeigneurs, vous me faites trembler !
Que vous ai-je donc fait ?
HERNANI
Ah ! son cri me déchire.
DOÑA SOL (lui retenant toujours le bras)
Vous voyez bien que j'ai mille choses à dire ! 12
DON RUY GOMEZ (à Hernani)
Il faut mourir.
DOÑA SOL (toujours pendue au bras d'Hernani)
Don Juan, lorsque j'aurai parlé
Tout ce que tu voudras, tu le feras.
Elle lui arrache la fiole
Je l'ai !
Elle élève la fiole aux yeux d'Hernani et du vieillard étonné
DON RUY GOMEZ
2115 Puisque je n'ai céans affaire qu'à deux femmes, 12
Don Juan, il faut qu'ailleurs j'aille chercher des âmes. 12
Tu fais de beaux serments par le sang dont tu sors, 12
Et je vais à ton père en parler chez les morts ! 12
— Adieu…
Il fait quelques pas pour sortir. Hernani le retient
HERNANI
Duc, arrêtez !
A doña Sol.
Hélas ! je t'en conjure,
2120 Veux-tu me voir faussaire, et félon, et parjure ? 12
Veux-tu que partout j'aille avec la trahison 12
Écrite sur le front ? Par pitié, ce poison, 12
Rends-le-moi ! Par l'amour, par notre âme immortelle !… 12
DOÑA SOL (sombre)
Tu veux ?
Elle boit.
Tiens, maintenant.
DON RUY GOMEZ (à part)
Ah ! c'était donc pour elle !
DOÑA SOL (rendant à Hernani la fiole à demi vidée)
Prends, te dis-je.
HERNANI (à don Ruy)
2125 Vois-tu, misérable vieillard !
DOÑA SOL
Ne te plains pas de moi, je t'ai gardé ta part. 12
HERNANI (prenant la fiole)
Dieu !
DOÑA SOL
Tu ne m'aurais pas ainsi laissé la mienne,
Toi ! Tu n'as pas le cœur d'une épouse chrétienne. 12
Tu ne sais pas aimer comme aime une Silva. 12
2130 Mais j'ai bu la première et suis tranquille. — Va ! 12
Bois si tu veux !
HERNANI
Hélas ! qu'as-tu fait, malheureuse ?
DOÑA SOL
C'est toi qui l'as voulu.
HERNANI
C'est une mort affreuse !
DOÑA SOL
Non. Pourquoi donc ?
HERNANI
Ce philtre au sépulcre conduit.
DOÑA SOL
Devions-nous pas dormir ensemble cette nuit ? 12
Qu'importe dans quel lit ?
HERNANI
2135 Mon père, tu te venges
Sur moi qui t'oubliais !
Il porte la fiole à sa bouche
DOÑA SOL (se jetant sur lui)
Ciel ! des douleurs étranges !…
Ah ! jette loin de toi ce philtre ! — Ma raison 12
S'égare. Arrête ! Hélas ! mon don Juan, ce poison 12
Est vivant ! ce poison dans le cœur fait éclore 12
2140 Une hydre à mille dents qui ronge et qui dévore ! 12
Oh ! je ne savais pas qu'on souffrît à ce point ! 12
Qu'est-ce donc que cela ? c'est du feu ! Ne bois point ! 12
Oh ! tu souffrirais trop !
HERNANI (a don Ruy)
Ah ! ton âme est cruelle !
Pouvais-tu pas choisir d'autre poison pour elle ? 12
Il boit et jette la fiole
DOÑA SOL
Que fais-tu ?
HERNANI
Qu'as-tu fait ?
DOÑA SOL
2145 Viens, ô mon jeune amant,
Dans mes bras.
Ils s'asseyent l'un près de l'autre
N'est-ce pas qu'on souffre horriblement ?
HERNANI
Non.
DOÑA SOL
Voilà notre nuit de noces commencée !
Je suis bien pâle, dis, pour une fiancée ? 12
HERNANI
Ah !
DON RUY GOMEZ
La fatalité s'accomplit.
HERNANI
Désespoir !
2150 O tourment ! doña Sol souffrir, et moi le voir ! 12
DOÑA SOL
Calme-toi. Je suis mieux. — Vers des clartés nouvelles 12
Nous allons tout à l'heure ensemble ouvrir nos ailes. 12
Partons d'un vol égal vers un monde meilleur. 12
Un baiser seulement, un baiser !
Ils s'embrassent
DON RUY GOMEZ
O douleur !
HERNANI (d'une voix affaiblie)
2155 Oh ! béni soit le ciel qui m'a fait une vie 12
D'abîmes entourée et de spectres suivie, 12
Mais qui permet que, las d'un si rude chemin, 12
Je puisse m'endormir ma bouche sur ta main ! 12
DON RUY GOMEZ
Qu'ils sont heureux !
HERNANI (d'une voix d plus en plus faible)
Viens, viens… doña Sol… tout est sombre…
Souffres-tu ?
DOÑA SOL (d'une voix également éteinte)
Rien, plus rien.
HERNANI
2160 Vois-tu des feux dans l'ombre ?
DOÑA SOL
Pas encor.
HERNANI (avec un soupir)
Voici…
Il tombe
DON RUY GOMEZ (soulevant sa tête, qui retombe)
Mort !
DOÑA SOL (échevelée, et se dressant à demi sur son séant)
Mort ! non pas ! nous dormons.
Il dort. C'est mon époux, vois-tu. Nous nous aimons. 12
Nous sommes couchés là. C'est notre nuit de noce. 12
D'une voix qui s'éteint
Ne le réveillez pas, seigneur duc de Mendoce. 12
Il est las.
Elle retourne la figure d'Hernani
2165 Mon amour, tiens-toi vers moi tourné.
Plus près… plus près encor…
Elle retombe
DON RUY GOMEZ
Morte ! — Oh ! je suis damné.
Il se tue
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