Métrique en Ligne
COR23/COR23
Pierre CORNEILLE
1659
Œdipe
TRAGÉDIE
PERSONNAGES
Œdipe roi de Thèbes, fils et mari de Jocaste
Thésée prince d'Athènes et amant de Dircé
Jocaste reine de Thèbes
Dircé princesse de Thèbes, fille de Laïus et de Jocaste
Phorbas vieillard thébain
Cléante confident d'Œdipe
Dymas confident d'Œdipe
Iphicrate vieillard de Corinthe
Nérine dame d'honneur de la reine
Mégare fille d'honneur de Dircé
Page
La scène est à Thèbes.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
Thésée
N'écoutez plus, madame, une pitié cruelle, 12
Qui d'un fidèle amant vous ferait un rebelle : 12
La gloire d'obéir n'a rien qui me soit doux, 12
Lorsque vous m'ordonnez de m'éloigner de vous. 12
5 Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste, 12
L'absence aux vrais amants est encor plus funeste ; 12
Et d'un si grand péril l'image s'offre en vain, 12
Quand ce péril douteux épargne un mal certain. 12
Dircé
Le trouvez-vous douteux quand toute votre suite 12
10 Par cet affreux ravage à Phaedime est réduite, 12
De qui même le front, déjà pâle et glacé, 12
Porte empreint le trépas dont il est menacé ? 12
Seigneur, toutes ces morts dont il vous environne 12
Sont des avis pressants que de grâce il vous donne, 12
15 Et tant lever le bras avant que de frapper, 12
C'est vous dire assez haut qu'il est temps d'échapper. 12
Thésée
Je le vois comme vous ; mais alors qu'il m'assiège, 12
Vous laisse-t-il, madame, un plus grand privilège ? 12
Ce palais par la peste est-il plus respecté ? 12
20 Et l'air auprès du trône est-il moins infecté ? 12
Dircé
Ah ! Seigneur, quand l'amour tient une âme alarmée, 12
Il l'attache aux périls de la personne aimée. 12
Je vois aux pieds du roi chaque jour des mourants ; 12
J'y vois tomber du ciel les oiseaux expirants ; 12
25 Je me vois exposée à ces vastes misères ; 12
J'y vois mes sœurs, la reine, et les princes mes frères : 12
Je sais qu'en ce moment je puis les perdre tous ; 12
Et mon cœur toutefois ne tremble que pour vous, 12
Tant de cette frayeur les profondes atteintes 12
30 Repoussent fortement toutes les autres craintes ! 12
Thésée
Souffrez donc que l'amour me fasse même loi, 12
Que je tremble pour vous quand vous tremblez pour moi, 12
Et ne m'imposez pas cette indigne faiblesse 12
De craindre autres périls que ceux de ma princesse : 12
35 J'aurais en ma faveur le courage bien bas, 12
Si je fuyais des maux que vous ne fuyez pas. 12
Votre exemple est pour moi la seule règle à suivre ; 12
Éviter vos périls, c'est vouloir vous survivre : 12
Je n'ai que cette honte à craindre sous les cieux. 12
40 Ici je puis mourir, mais mourir à vos yeux ; 12
Et si malgré la mort de tous côtés errante, 12
Le destin me réserve à vous y voir mourante, 12
Mon bras sur moi du moins enfoncera les coups 12
Qu'aura son insolence élevés jusqu'à vous, 12
45 Et saura me soustraire à cette ignominie 12
De souffrir après vous quelques moments de vie, 12
Qui dans le triste état où le ciel nous réduit, 12
Seraient de mon départ l'infâme et le seul fruit. 12
Dircé
Quoi ? Dircé par sa mort deviendrait criminelle 12
50 Jusqu'à forcer Thésée à mourir après elle, 12
Et ce cœur, intrépide au milieu du danger, 12
Se défendrait si mal d'un malheur si léger ! 12
M'immoler une vie à tous si précieuse, 12
Ce serait rendre à tous ma mémoire odieuse, 12
55 Et par toute la Grèce animer trop d'horreur 12
Contre une ombre chérie avec tant de fureur. 12
Ces infâmes brigands dont vous l'avez purgée, 12
Ces ennemis publics dont vous l'avez vengée, 12
Après votre trépas à l'envi renaissants, 12
60 Pilleraient sans frayeur les peuples impuissants ; 12
Et chacun maudirait, en les voyant paraître, 12
La cause d'une mort qui les ferait renaître. 12
Oserai-je, seigneur, vous dire hautement 12
Qu'un tel excès d'amour n'est pas d'un tel amant ? 12
65 S'il est vertu pour nous, que le ciel n'a formées 12
Que pour le doux emploi d'aimer et d'être aimées, 12
Il faut qu'en vos pareils les belles passions 12
Ne soient que l'ornement des grandes actions. 12
Ces hauts emportements qu'un beau feu leur inspire 12
70 Doivent les élever, et non pas les détruire ; 12
Et quelque désespoir que leur cause un trépas, 12
Leur vertu seule a droit de faire agir leurs bras. 12
Ces bras, que craint le crime à l'égal du tonnerre, 12
Sont des dons que le ciel fait à toute la terre ; 12
75 Et l'univers en eux perd un trop grand secours, 12
Pour souffrir que l'amour soit maître de leurs jours. 12
Faites voir, si je meurs, une entière tendresse ; 12
Mais vivez après moi pour toute notre Grèce, 12
Et laissez à l'amour conserver par pitié 12
80 De ce tout désuni la plus digne moitié. 12
Vivez pour faire vivre en tous lieux ma mémoire, 12
Pour porter en tous lieux vos soupirs et ma gloire, 12
Et faire partout dire : « un si vaillant héros 12
Au malheur de Dircé donne encor des sanglots ; 12
85 Il en garde en son âme encor toute l'image, 12
Et rend à sa chère ombre encor ce triste hommage. » 12
Cet espoir est le seul dont j'aime à me flatter, 12
Et l'unique douceur que je veux emporter. 12
Thésée
Ah ! Madame, vos yeux combattent vos maximes : 12
90 Si j'en crois leur pouvoir, vos conseils sont des crimes. 12
Je ne vous ferai point ce reproche odieux, 12
Que si vous aimiez bien, vous conseilleriez mieux : 12
Je dirai seulement qu'auprès de ma princesse 12
Aux seuls devoirs d'amant un héros s'intéresse, 12
95 Et que de l'univers fût-il le seul appui, 12
Aimant un tel objet, il ne doit rien qu'à lui. 12
Mais ne contestons point et sauvons l'un et l'autre : 12
L'hymen justifiera ma retraite et la vôtre. 12
Le roi me pourrait-il en refuser l'aveu, 12
100 Si vous en avouez l'audace de mon feu ? 12
Pourrait-il s'opposer à cette illustre envie 12
D'assurer sur un trône une si belle vie, 12
Et ne point consentir que des destins meilleurs 12
Vous exilent d'ici pour commander ailleurs ? 12
Dircé
105 Le roi, tout roi qu'il est, seigneur, n'est pas mon maître ; 12
Et le sang de Laïus, dont j'eus l'honneur de naître, 12
Dispense trop mon cœur de recevoir la loi 12
D'un trône que sa mort n'a dû laisser qu'à moi. 12
Mais comme enfin le peuple et l'hymen de ma mère 12
110 Ont mis entre ses mains le sceptre de mon père, 12
Et qu'en ayant ici toute l'autorité, 12
Je ne puis rien pour vous contre sa volonté, 12
Pourra-t-il trouver bon qu'on parle d'hyménée 12
Au milieu d'une ville à périr condamnée, 12
115 Où le courroux du ciel, changeant l'air en poison, 12
Donne lieu de trembler pour toute sa maison ? 12
Mégare
Madame.
Dircé
Adieu, seigneur : la reine, qui m'appelle,
M'oblige à vous quitter pour me rendre auprès d'elle ; 12
Et d'ailleurs le roi vient.
Thésée
Que ferai-je ?
Dircé
Parlez.
120 Je ne puis plus vouloir que ce que vous voulez. 12
SCÈNE II
Œdipe
Au milieu des malheurs que le ciel nous envoie, 12
Prince, nous croiriez-vous capables d'une joie, 12
Et que nous voyant tous sur les bords du tombeau, 12
Nous pussions d'un hymen allumer le flambeau ? 12
125 C'est choquer la raison peut-être et la nature ; 12
Mais mon âme en secret s'en forme un doux augure 12
Que Delphes, dont j'attends réponse en ce moment, 12
M'envoiera de nos maux le plein soulagement. 12
Thésée
Seigneur, si j'avais cru que parmi tant de larmes 12
130 La douceur d'un hymen pût avoir quelques charmes, 12
Que vous en eussiez pu supporter le dessein, 12
Je vous aurais fait voir un beau feu dans mon sein, 12
Et tâché d'obtenir cet aveu favorable 12
Qui peut faire un heureux d'un amant misérable. 12
Œdipe
135 Je l'avais bien jugé, qu'un intérêt d'amour 12
Fermait ici vos yeux aux périls de ma cour ; 12
Mais je croirais me faire à moi-même un outrage 12
Si je vous obligeais d'y tarder davantage, 12
Et si trop de lenteur à seconder vos feux 12
140 Hasardait plus longtemps un cœur si généreux. 12
Le mien sera ravi que de si nobles chaînes 12
Unissent les états de Thèbes et d'Athènes. 12
Vous n'avez qu'à parler, vos vœux sont exaucés : 12
Nommez ce cher objet, grand prince, et c'est assez. 12
145 Un gendre tel que vous m'est plus qu'un nouveau trône, 12
Et vous pouvez choisir d'Ismène ou d'Antigone ; 12
Car je n'ose penser que le fils d'un grand roi, 12
Un si fameux héros, aime ailleurs que chez moi, 12
Et qu'il veuille en ma cour, au mépris de mes filles, 12
150 Honorer de sa main de communes familles. 12
Thésée
Seigneur, il est tout vrai : j'aime en votre palais ; 12
Chez vous est la beauté qui fait tous mes souhaits. 12
Vous l'aimez à l'égal d'Antigone et d'Ismène ; 12
Elle tient même rang chez vous et chez la reine ; 12
155 En un mot, c'est leur sœur, la princesse Dircé, 12
Dont les yeux…
Œdipe
Quoi ? Ses yeux, prince, vous ont blessé ?
Je suis fâché pour vous que la reine sa mère 12
Ait su vous prévenir pour un fils de son frère. 12
Ma parole est donnée, et je n'y puis plus rien ; 12
160 Mais je crois qu'après tout ses sœurs la valent bien. 12
Thésée
Antigone est parfaite, Ismène est admirable ; 12
Dircé, si vous voulez, n'a rien de comparable : 12
Elles sont l'une et l'autre un chef-d'œuvre des cieux ; 12
Mais où le cœur est pris on charme en vain les yeux. 12
165 Si vous avez aimé, vous avez su connaître 12
Que l'amour de son choix veut être le seul maître ; 12
Que s'il ne choisit pas toujours le plus parfait, 12
Il attache du moins les cœurs au choix qu'il fait ; 12
Et qu'entre cent beautés dignes de notre hommage, 12
170 Celle qu'il nous choisit plaît toujours davantage. 12
Ce n'est pas offenser deux si charmantes sœurs, 12
Que voir en leur aînée aussi quelques douceurs. 12
J'avouerai, s'il le faut, que c'est un pur caprice, 12
Un pur aveuglement qui leur fait injustice ; 12
175 Mais ce serait trahir tout ce que je leur doi, 12
Que leur promettre un cœur quand il n'est plus à moi. 12
Œdipe
Mais c'est m'offenser, moi, prince, que de prétendre 12
À des honneurs plus hauts que le nom de mon gendre. 12
Je veux toutefois être encor de vos amis ; 12
180 Mais ne demandez plus un bien que j'ai promis. 12
Je vous l'ai déjà dit, que pour cet hyménée 12
Aux vœux du prince Aemon ma parole est donnée. 12
Vous avez attendu trop tard à m'en parler, 12
Et je vous offre assez de quoi vous consoler. 12
185 La parole des rois doit être inviolable. 12
Thésée
Elle est toujours sacrée et toujours adorable ; 12
Mais ils ne sont jamais esclaves de leur voix, 12
Et le plus puissant roi doit quelque chose aux rois. 12
Retirer sa parole à leur juste prière, 12
190 C'est honorer en eux son propre caractère ; 12
Et si le prince Aemon ose encor vous parler, 12
Vous lui pouvez offrir de quoi se consoler. 12
Œdipe
Quoi ? Prince, quand les dieux tiennent en main leur foudre, 12
Qu'ils ont le bras levé pour nous réduire en poudre, 12
195 J'oserai violer un serment solennel, 12
Dont j'ai pris à témoin leur pouvoir éternel ? 12
Thésée
C'est pour un grand monarque un peu bien du scrupule. 12
Œdipe
C'est en votre faveur être un peu bien crédule 12
De présumer qu'un roi, pour contenter vos yeux, 12
200 Veuille pour ennemis les hommes et les dieux. 12
Thésée
Je n'ai qu'un mot à dire après un si grand zèle : 12
Quand vous donnez Dircé, Dircé se donne-t-elle ? 12
Œdipe
Elle sait son devoir.
Thésée
Savez-vous quel il est ?
Œdipe
L'aurait-elle réglé suivant votre intérêt ? 12
205 À me désobéir l'auriez-vous résolue ? 12
Thésée
Non, je respecte trop la puissance absolue ; 12
Mais lorsque vous voudrez sans elle en disposer, 12
N'aura-t-elle aucun droit, seigneur, de s'excuser ? 12
Œdipe
Le temps vous fera voir ce que c'est qu'une excuse. 12
Thésée
210 Le temps me fera voir jusques où je m'abuse ; 12
Et ce sera lui seul qui saura m'éclaircir 12
De ce que pour Aemon vous ferez réussir. 12
Je porte peu d'envie à sa bonne fortune ; 12
Mais je commence à voir que je vous importune. 12
215 Adieu : faites, seigneur, de grâce un juste choix ; 12
Et si vous êtes roi, considérez les rois. 12
SCÈNE III
Œdipe
Si je suis roi, Cléante ! Et que me croit-il être ? 12
Cet amant de Dircé déjà me parle en maître ! 12
Vois, vois ce qu'il ferait s'il était son époux. 12
Cléante
220 Seigneur, vous avez lieu d'en être un peu jaloux. 12
Cette princesse est fière ; et comme sa naissance 12
Croit avoir quelque droit à la toute-puissance, 12
Tout est au-dessous d'elle, à moins que de régner, 12
Et sans doute qu'Aemon s'en verra dédaigner. 12
Œdipe
225 Le sang a peu de droits dans le sexe imbécile ; 12
Mais c'est un grand prétexte à troubler une ville ; 12
Et lorsqu'un tel orgueil se fait un fort appui, 12
Le roi le plus puissant doit tout craindre de lui. 12
Toi qui, né dans Argos et nourri dans Mycènes, 12
230 Peux être mal instruit de nos secrètes haines, 12
Vois-les jusqu'en leur source, et juge entre elle et moi 12
Si je règne sans titre, et si j'agis en roi. 12
On t'a parlé du Sphinx, dont l'énigme funeste 12
Ouvrit plus de tombeaux que n'en ouvre la peste, 12
235 Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion, 12
Se campait fièrement sur le mont Cythéron, 12
D'où chaque jour ici devait fondre sa rage, 12
À moins qu'on éclaircît un si sombre nuage. 12
Ne porter qu'un faux jour dans son obscurité, 12
240 C'était de ce prodige enfler la cruauté ; 12
Et les membres épars des mauvais interprètes 12
Ne laissaient dans ces murs que des bouches muettes. 12
Mais comme aux grands périls le salaire enhardit, 12
Le peuple offre le sceptre, et la reine son lit ; 12
245 De cent cruelles morts cette offre est tôt suivie : 12
J'arrive, je l'apprends, j'y hasarde ma vie. 12
Au pied du roc affreux semé d'os blanchissants, 12
Je demande l'énigme et j'en cherche le sens ; 12
Et ce qu'aucun mortel n'avait encor pu faire, 12
250 J'en dévoile l'image et perce le mystère. 12
Le monstre, furieux de se voir entendu, 12
Venge aussitôt sur lui tant de sang répandu, 12
Du roc s'élance en bas, et s'écrase lui-même. 12
La reine tint parole, et j'eus le diadème. 12
255 Dircé fournissait lors à peine un lustre entier, 12
Et me vit sur le trône avec un œil altier. 12
J'en vis frémir son cœur, j'en vis couler ses larmes ; 12
J'en pris pour l'avenir dès lors quelques alarmes ; 12
Et si l'âge en secret a pu la révolter, 12
260 Vois ce que mon départ n'en doit point redouter. 12
La mort du roi mon père à Corinthe m'appelle ; 12
J'en attends aujourd'hui la funeste nouvelle, 12
Et je hasarde tout à quitter les Thébains, 12
Sans mettre ce dépôt en de fidèles mains. 12
265 Aemon serait pour moi digne de la princesse : 12
S'il a de la naissance, il a quelque faiblesse ; 12
Et le peuple du moins pourrait se partager, 12
Si dans quelque attentat il osait l'engager ; 12
Mais un prince voisin, tel que tu vois Thésée, 12
270 Ferait de ma couronne une conquête aisée, 12
Si d'un pareil hymen le dangereux lien 12
Armait pour lui son peuple et soulevait le mien. 12
Athènes est trop proche, et durant une absence 12
L'occasion qui flatte anime l'espérance ; 12
275 Et quand tous mes sujets me garderaient leur foi, 12
Désolés comme ils sont, que pourraient-ils pour moi ? 12
La reine a pris le soin d'en parler à sa fille. 12
Aemon est de son sang, et chef de sa famille ; 12
Et l'amour d'une mère a souvent plus d'effet 12
280 Que n'ont… Mais la voici ; sachons ce qu'elle a fait. 12
SCÈNE IV
Jocaste
J'ai perdu temps, seigneur ; et cette âme embrasée 12
Met trop de différence entre Aemon et Thésée. 12
Aussi je l'avouerai, bien que l'un soit mon sang, 12
Leur mérite diffère encor plus que leur rang ; 12
285 Et l'on a peu d'éclat auprès d'une personne 12
Qui joint à de hauts faits celui d'une couronne. 12
Œdipe
Thésée est donc, madame, un dangereux rival ? 12
Jocaste
Aemon est fort à plaindre, ou je devine mal. 12
J'ai tout mis en usage auprès de la princesse : 12
290 Conseil, autorité, reproche, amour, tendresse ; 12
J'en ai tiré des pleurs, arraché des soupirs, 12
Et n'ai pu de son cœur ébranler les désirs. 12
J'ai poussé le dépit de m'en voir séparée 12
Jusques à la nommer fille dénaturée. 12
295 « le sang royal n'a point ces bas attachements 12
Qui font les déplaisirs de ces éloignements, 12
Et les âmes, dit-elle, au trône destinées 12
Ne doivent aux parents que les jeunes années. » 12
Œdipe
Et ces mots ont soudain calmé votre courroux ? 12
Jocaste
300 Pour les justifier elle ne veut que vous : 12
Votre exemple lui prête une preuve assez claire 12
Que le trône est plus doux que le sein d'une mère. 12
Pour régner en ces lieux vous avez tout quitté. 12
Œdipe
Mon exemple et sa faute ont peu d'égalité. 12
305 C'est loin de ses parents qu'un homme apprend à vivre. 12
Hercule m'a donné ce grand exemple à suivre, 12
Et c'est pour l'imiter que par tous nos climats 12
J'ai cherché comme lui la gloire et les combats. 12
Mais bien que la pudeur par des ordres contraires 12
310 Attache de plus près les filles à leurs mères, 12
La vôtre aime une audace où vous la soutenez. 12
Jocaste
Je la condamnerai, si vous la condamnez ; 12
Mais à parler sans fard, si j'étais en sa place, 12
J'en userais comme elle et j'aurais même audace ; 12
315 Et vous-même, seigneur, après tout, dites-moi, 12
La condamneriez-vous si vous n'étiez son roi ? 12
Œdipe
Si je condamne en roi son amour ou sa haine, 12
Vous devez comme moi les condamner en reine. 12
Jocaste
Je suis reine, seigneur, mais je suis mère aussi : 12
320 Aux miens, comme à l'état, je dois quelque souci. 12
Je sépare Dircé de la cause publique ; 12
Je vois qu'ainsi que vous elle a sa politique : 12
Comme vous agissez en monarque prudent, 12
Elle agit de sa part en cœur indépendant, 12
325 En amante à bon titre, en princesse avisée, 12
Qui mérite ce trône où l'appelle Thésée. 12
Je ne puis vous flatter, et croirais vous trahir, 12
Si je vous promettais qu'elle pût obéir. 12
Œdipe
Pourrait-on mieux défendre un esprit si rebelle ? 12
Jocaste
330 Parlons-en comme il faut : nous nous aimons plus qu'elle ; 12
Et c'est trop nous aimer que voir d'un œil jaloux 12
Qu'elle nous rend le change, et s'aime plus que nous. 12
Un peu trop de lumière à nos désirs s'oppose. 12
Peut-être avec le temps nous pourrions quelque chose ; 12
335 Mais n'espérons jamais qu'on change en moins d'un jour, 12
Quand la raison soutient le parti de l'amour. 12
Œdipe
Souscrivons donc, madame, à tout ce qu'elle ordonne : 12
Couronnons cet amour de ma propre couronne ; 12
Cédons de bonne grâce, et d'un esprit content 12
340 Remettons à Dircé tout ce qu'elle prétend. 12
À mon ambition Corinthe peut suffire, 12
Et pour les plus grands cœurs c'est assez d'un empire. 12
Mais vous souvenez-vous que vous avez deux fils 12
Que le courroux du ciel a fait naître ennemis, 12
345 Et qu'il vous en faut craindre un exemple barbare, 12
À moins que pour régner leur destin les sépare ? 12
Jocaste
Je ne vois rien encor fort à craindre pour eux : 12
Dircé les aime en sœur, Thésée est généreux ; 12
Et si pour un grand cœur c'est assez d'un empire, 12
350 À son ambition Athènes doit suffire. 12
Œdipe
Vous mettez une borne à cette ambition ! 12
Jocaste
J'en prends, quoi qu'il en soit, peu d'appréhension ; 12
Et Thèbes et Corinthe ont des bras comme Athènes. 12
Mais nous touchons peut-être à la fin de nos peines : 12
355 Dymas est de retour, et Delphes a parlé. 12
Œdipe
Que son visage montre un esprit désolé ! 12
SCÈNE V
Œdipe
Eh bien ! Quand verrons-nous finir notre infortune ? 12
Qu'apportez-vous, Dymas ? Quelle réponse ?
Dymas
Aucune.
Œdipe
Quoi ? Les dieux sont muets ?
Dymas
Ils sont muets et sourds.
360 Nous avons par trois fois imploré leur secours, 12
Par trois fois redoublé nos vœux et nos offrandes : 12
Ils n'ont pas daigné même écouter nos demandes. 12
À peine parlions-nous, qu'un murmure confus 12
Sortant du fond de l'antre expliquait leur refus ; 12
365 Et cent voix tout à coup, sans être articulées, 12
Dans une nuit subite à nos soupirs mêlées, 12
Faisaient avec horreur soudain connaître à tous 12
Qu'ils n'avoient plus ni d'yeux ni d'oreilles pour nous. 12
Œdipe
Ah ! Madame.
Jocaste
Ah ! Seigneur, que marque un tel silence ?
Œdipe
370 Que pourrait-il marquer qu'une juste vengeance ? 12
Les dieux, qui tôt ou tard savent se ressentir, 12
Dédaignent de répondre à qui les fait mentir. 12
Ce fils dont ils avoient prédit les aventures, 12
Exposé par votre ordre, a trompé leurs augures ; 12
375 Et ce sang innocent, et ces dieux irrités, 12
Se vengent maintenant de vos impiétés. 12
Jocaste
Devions-nous l'exposer à son destin funeste, 12
Pour le voir parricide et pour le voir inceste ? 12
Et des crimes si noirs étouffés au berceau 12
380 Auraient-ils su pour moi faire un crime nouveau ? 12
Non, non : de tant de maux Thèbes n'est assiégée 12
Que pour la mort du roi, que l'on n'a pas vengée ; 12
Son ombre incessamment me frappe encor les yeux ; 12
Je l'entends murmurer à toute heure, en tous lieux, 12
385 Et se plaindre en mon cœur de cette ignominie 12
Qu'imprime à son grand nom cette mort impunie. 12
Œdipe
Pourrions-nous en punir des brigands inconnus, 12
Que peut-être jamais en ces lieux on n'a vus ? 12
Si vous m'avez dit vrai, peut-être ai-je moi-même 12
390 Sur trois de ces brigands vengé le diadème ; 12
Au lieu même, au temps même, attaqué seul par trois, 12
J'en laissai deux sans vie, et mis l'autre aux abois. 12
Mais ne négligeons rien, et du royaume sombre 12
Faisons par Tirésie évoquer sa grande ombre. 12
395 Puisque le ciel se tait, consultons les enfers : 12
Sachons à qui de nous sont dus les maux soufferts ; 12
Sachons-en, s'il se peut, la cause et le remède : 12
Allons tout de ce pas réclamer tous son aide. 12
J'irai revoir Corinthe avec moins de souci, 12
400 Si je laisse plein calme et pleine joie ici. 12
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
Œdipe
Je ne le cèle point, cette hauteur m'étonne. 12
Aemon a du mérite, on chérit sa personne ; 12
Il est prince, et de plus étant offert par moi… 12
Dircé
Je vous ai déjà dit, seigneur, qu'il n'est pas roi. 12
Œdipe
405 Son hymen toutefois ne vous fait point descendre : 12
S'il n'est pas dans le trône, il a droit d'y prétendre ; 12
Et comme il est sorti de même sang que vous, 12
Je crois vous faire honneur d'en faire votre époux. 12
Dircé
Vous pouvez donc sans honte en faire votre gendre : 12
410 Mes sœurs en l'épousant n'auront point à descendre ; 12
Mais pour moi, vous savez qu'il est ailleurs des rois, 12
Et même en votre cour, dont je puis faire choix. 12
Œdipe
Vous le pouvez, madame, et n'en voudrez pas faire 12
Sans en prendre mon ordre et celui d'une mère. 12
Dircé
415 Pour la reine, il est vrai qu'en cette qualité 12
Le sang peut lui devoir quelque civilité : 12
Je m'en suis acquittée, et ne puis bien comprendre, 12
Étant ce que je suis, quel ordre je dois prendre. 12
Œdipe
Celui qu'un vrai devoir prend des fronts couronnés, 12
420 Lorsqu'on tient auprès d'eux le rang que vous tenez. 12
Je pense être ici roi.
Dircé
Je sais ce que vous êtes ;
Mais si vous me comptez au rang de vos sujettes, 12
Je ne sais si celui qu'on vous a pu donner 12
Vous asservit un front qu'on a dû couronner. 12
425 Seigneur, quoi qu'il en soit, j'ai fait choix de Thésée ; 12
Je me suis à ce choix moi-même autorisée. 12
J'ai pris l'occasion que m'ont faite les dieux 12
De fuir l'aspect d'un trône où vous blessez mes yeux, 12
Et de vous épargner cet importun ombrage 12
430 Qu'à des rois comme vous peut donner mon visage. 12
Œdipe
Le choix d'un si grand prince est bien digne de vous, 12
Et je l'estime trop pour en être jaloux ; 12
Mais le peuple au milieu des colères célestes 12
Aime encor de Laïus les adorables restes, 12
435 Et ne pourra souffrir qu'on lui vienne arracher 12
Ces gages d'un grand roi qu'il tint jadis si cher. 12
Dircé
De l'air dont jusqu'ici ce peuple m'a traitée, 12
Je dois craindre fort peu de m'en voir regrettée. 12
S'il eût eu pour son roi quelque ombre d'amitié, 12
440 Si mon sexe ou mon âge eût ému sa pitié, 12
Il n'aurait jamais eu cette lâche faiblesse 12
De livrer en vos mains l'état et sa princesse, 12
Et me verra toujours éloigner sans regret, 12
Puisque c'est l'affranchir d'un reproche secret. 12
Œdipe
445 Quel reproche secret lui fait votre présence ? 12
Et quel crime a commis cette reconnaissance 12
Qui par un sentiment et juste et relevé 12
L'a consacré lui-même à qui l'a conservé ? 12
Si vous aviez du Sphinx vu le sanglant ravage… 12
Dircé
450 Je puis dire, seigneur, que j'ai vu davantage : 12
J'ai vu ce peuple ingrat que l'énigme surprit 12
Vous payer assez bien d'avoir eu de l'esprit. 12
Il pouvait toutefois avec quelque justice 12
Prendre sur lui le prix d'un si rare service ; 12
455 Mais quoiqu'il ait osé vous payer de mon bien, 12
En vous faisant son roi, vous a-t-il fait le mien ? 12
En se donnant à vous, eut-il droit de me vendre ? 12
Œdipe
Ah ! C'est trop me forcer, madame, à vous entendre. 12
La jalouse fierté qui vous enfle le cœur 12
460 Me regarde toujours comme un usurpateur : 12
Vous voulez ignorer cette juste maxime, 12
Que le dernier besoin peut faire un roi sans crime, 12
Qu'un peuple sans défense et réduit aux abois… 12
Dircé
Le peuple est trop heureux quand il meurt pour ses rois. 12
465 Mais, seigneur, la matière est un peu délicate ; 12
Vous pouvez vous flatter, peut-être je me flatte. 12
Sans rien approfondir, parlons à cœur ouvert. 12
Vous régnez en ma place, et les dieux l'ont souffert : 12
Je dis plus, ils vous ont saisi de ma couronne. 12
470 Je n'en murmure point, comme eux je vous la donne ; 12
J'oublierai qu'à moi seule ils devaient la garder ; 12
Mais si vous attentez jusqu'à me commander, 12
Jusqu'à prendre sur moi quelque pouvoir de maître, 12
Je me souviendrai lors de ce que je dois être ; 12
475 Et si je ne le suis pour vous faire la loi, 12
Je le serai du moins pour me choisir un roi. 12
Après cela, seigneur, je n'ai rien à vous dire : 12
J'ai fait choix de Thésée, et ce mot doit suffire. 12
Œdipe
Et je veux à mon tour, madame, à cœur ouvert, 12
480 Vous apprendre en deux mots que ce grand choix vous perd, 12
Qu'il vous remplit le cœur d'une attente frivole, 12
Qu'au prince Aemon pour vous j'ai donné ma parole, 12
Que je perdrai le sceptre, ou saurai la tenir. 12
Puissent, si je la romps, tous les dieux m'en punir ! 12
485 Puisse de plus de maux m'accabler leur colère 12
Qu'Apollon n'en prédit jadis pour votre frère ! 12
Dircé
N'insultez point au sort d'un enfant malheureux, 12
Et faites des serments qui soient plus généreux. 12
On ne sait pas toujours ce qu'un serment hasarde ; 12
490 Et vous ne voyez pas ce que le ciel vous garde. 12
Œdipe
On se hasarde à tout quand un serment est fait. 12
Dircé
Ce n'est pas de vous seul que dépend son effet. 12
Œdipe
Je suis roi, je puis tout.
Dircé
Je puis fort peu de chose ;
Mais enfin de mon cœur moi seule je dispose, 12
495 Et jamais sur ce cœur on n'avancera rien 12
Qu'en me donnant un sceptre, ou me rendant le mien. 12
Œdipe
Il est quelques moyens de vous faire dédire. 12
Dircé
Il en est de braver le plus injuste empire ; 12
Et de quoi qu'on menace en de tels différends, 12
500 Qui ne craint point la mort ne craint point les tyrans. 12
Ce mot m'est échappé, je n'en fais point d'excuse ; 12
J'en ferai, si le temps m'apprend que je m'abuse. 12
Rendez-vous cependant maître de tout mon sort ; 12
Mais n'offrez à mon choix que Thésée ou la mort. 12
Œdipe
505 On pourra vous guérir de cette frénésie. 12
Mais il faut aller voir ce qu'a fait Tirésie : 12
Nous saurons au retour encor vos volontés. 12
Dircé
Allez savoir de lui ce que vous méritez. 12
SCÈNE II
Dircé
Mégare, que dis-tu de cette violence ? 12
510 Après s'être emparé des droits de ma naissance, 12
Sa haine opiniâtre à croître mes malheurs 12
M'ose encore envier ce qui me vient d'ailleurs. 12
Elle empêche le ciel de m'être enfin propice, 12
De réparer vers moi ce qu'il eut d'injustice, 12
515 Et veut lier les mains au destin adouci 12
Qui m'offre en d'autres lieux ce qu'on me vole ici. 12
Mégare
Madame, je ne sais ce que je dois vous dire : 12
La raison vous anime, et l'amour vous inspire ; 12
Mais je crains qu'il n'éclate un peu plus qu'il ne faut, 12
520 Et que cette raison ne parle un peu trop haut. 12
Je crains qu'elle n'irrite un peu trop la colère 12
D'un roi qui jusqu'ici vous a traitée en père, 12
Et qui vous a rendu tant de preuves d'amour, 12
Qu'il espère de vous quelque chose à son tour. 12
Dircé
525 S'il a cru m'éblouir par de fausses caresses, 12
J'ai vu sa politique en former les tendresses ; 12
Et ces amusements de ma captivité 12
Ne me font rien devoir à qui m'a tout ôté. 12
Mégare
Vous voyez que d'Aemon il a pris la querelle, 12
Qu'il l'estime, chérit.
Dircé
530 Politique nouvelle.
Mégare
Mais comment pour Thésée en viendrez-vous à bout ? 12
Il le méprise, hait.
Dircé
Politique partout.
Si la flamme d'Aemon en est favorisée, 12
Ce n'est pas qu'il l'estime, ou méprise Thésée ; 12
535 C'est qu'il craint dans son cœur que le droit souverain 12
(car enfin il m'est dû) ne tombe en bonne main. 12
Comme il connaît le mien, sa peur de me voir reine 12
Dispense à mes amants sa faveur ou sa haine, 12
Et traiterait ce prince ainsi que ce héros, 12
540 S'il portait la couronne ou de Sparte ou d'Argos. 12
Mégare
Si vous en jugez bien, que vous êtes à plaindre ! 12
Dircé
Il fera de l'éclat, il voudra me contraindre ; 12
Mais quoi qu'il me prépare à souffrir dans sa cour, 12
Il éteindra ma vie avant que mon amour. 12
Mégare
545 Espérons que le ciel vous rendra plus heureuse. 12
Cependant je vous trouve assez peu curieuse : 12
Tout le peuple, accablé de mortelles douleurs, 12
Court voir ce que Laïus dira de nos malheurs ; 12
Et vous ne suivez point le roi chez Tirésie, 12
550 Pour savoir ce qu'en juge une ombre si chérie ? 12
Dircé
J'ai tant d'autres sujets de me plaindre de lui, 12
Que je fermais les yeux à ce nouvel ennui. 12
Il aurait fait trop peu de menacer la fille, 12
Il faut qu'il soit tyran de toute la famille, 12
555 Qu'il porte sa fureur jusqu'aux âmes sans corps, 12
Et trouble insolemment jusqu'aux cendres des morts. 12
Mais ces mânes sacrés qu'il arrache au silence 12
Se vengeront sur lui de cette violence ; 12
Et les dieux des enfers, justement irrités, 12
560 Puniront l'attentat de ses impiétés. 12
Mégare
Nous ne savons pas bien comme agit l'autre monde ; 12
Il n'est point d'œil perçant dans cette nuit profonde ; 12
Et quand les dieux vengeurs laissent tomber leur bras, 12
Il tombe assez souvent sur qui n'y pense pas. 12
Dircé
565 Dût leur décret fatal me choisir pour victime, 12
Si j'ai part au courroux, je n'en veux point au crime : 12
Je veux m'offrir sans tache à leur bras tout-puissant, 12
Et n'avoir à verser que du sang innocent. 12
SCÈNE III
Nérine
Ah ! Madame, il en faut de la même innocence 12
570 Pour apaiser du ciel l'implacable vengeance ; 12
Il faut une victime et pure et d'un tel rang, 12
Que chacun la voudrait racheter de son sang. 12
Dircé
Nérine, que dis-tu ? Serait-ce bien la reine ? 12
Le ciel ferait-il choix d'Antigone, ou d'Ismène ? 12
575 Voudrait-il Étéocle, ou Polynice, ou moi ? 12
Car tu me dis assez que ce n'est pas le roi ; 12
Et si le ciel demande une victime pure, 12
Appréhender pour lui, c'est lui faire une injure. 12
Serait-ce enfin Thésée ? Hélas ! Si c'était lui… 12
580 Mais nomme, et dis quel sang le ciel veut aujourd'hui. 12
Nérine
L'ombre du grand Laïus, qui lui sert d'interprète, 12
De honte ou de dépit sur ce nom est muette ; 12
Je n'ose vous nommer ce qu'elle nous a tu ; 12
Mais, préparez, madame, une haute vertu : 12
585 Prêtez à ce récit une âme généreuse, 12
Et vous-même jugez si la chose est douteuse. 12
Dircé
Ah ! Ce sera Thésée, ou la reine.
Nérine
Écoutez,
Et tâchez d'y trouver quelques obscurités. 12
Tirésie a longtemps perdu ses sacrifices 12
590 Sans trouver ni les dieux ni les ombres propices ; 12
Et celle de Laïus évoqué par son nom 12
S'obstinait au silence aussi bien qu'Apollon. 12
Mais la reine en la place à peine est arrivée, 12
Qu'une épaisse vapeur s'est du temple élevée, 12
595 D'où cette ombre aussitôt sortant jusqu'en plein jour 12
A surpris tous les yeux du peuple et de la cour. 12
L'impérieux orgueil de son regard sévère 12
Sur son visage pâle avait peint la colère ; 12
Tout menaçait en elle, et des restes de sang 12
600 Par un prodige affreux lui dégouttaient du flanc. 12
À ce terrible aspect la reine s'est troublée, 12
La frayeur a couru dans toute l'assemblée, 12
Et de vos deux amants j'ai vu les cœurs glacés 12
À ces funestes mots que l'ombre a prononcés : 12
605 « un grand crime impuni cause votre misère ; 12
Par le sang de ma race il se doit effacer ; 12
Mais à moins que de le verser, 8
Le ciel ne se peut satisfaire ; 8
Et la fin de vos maux ne se fera point voir 12
610 Que mon sang n'ait fait son devoir. » 8
Ces mots dans tous les cœurs redoublent les alarmes ; 12
L'ombre, qui disparaît, laisse la reine en larmes, 12
Thésée au désespoir, Aemon tout hors de lui ; 12
Le roi même arrivant partage leur ennui ; 12
615 Et d'une voix commune ils refusent une aide 12
Qui fait trouver le mal plus doux que le remède. 12
Dircé
Peut-être craignent-ils que mon cœur révolté 12
Ne leur refuse un sang qu'ils n'ont pas mérité ; 12
Mais ma flamme à la mort m'avait trop résolue, 12
620 Pour ne pas y courir quand les dieux l'ont voulue. 12
Tu m'as fait sans raison concevoir de l'effroi ; 12
Je n'ai point dû trembler, s'ils ne veulent que moi. 12
Ils m'ouvrent une porte à sortir d'esclavage, 12
Que tient trop précieuse un généreux courage : 12
625 Mourir pour sa patrie est un sort plein d'appas 12
Pour quiconque à des fers préfère le trépas. 12
Admire, peuple ingrat, qui m'as déshéritée, 12
Quelle vengeance en prend ta princesse irritée, 12
Et connais dans la fin de tes longs déplaisirs 12
630 Ta véritable reine à ses derniers soupirs. 12
Vois comme à tes malheurs je suis toute asservie : 12
L'un m'a coûté mon trône, et l'autre veut ma vie. 12
Tu t'es sauvé du Sphinx aux dépens de mon rang ; 12
Sauve-toi de la peste aux dépens de mon sang. 12
635 Mais après avoir vu dans la fin de ta peine 12
Que pour toi le trépas semble doux à ta reine, 12
Fais-toi de son exemple une adorable loi : 12
Il est encor plus doux de mourir pour son roi. 12
Mégare
Madame, aurait-on cru que cette ombre d'un père, 12
640 D'un roi dont vous tenez la mémoire si chère, 12
Dans votre injuste perte eût pris tant d'intérêt 12
Qu'elle vînt elle-même en prononcer l'arrêt ? 12
Dircé
N'appelle point injuste un trépas légitime : 12
Si j'ai causé sa mort, puis-je vivre sans crime ? 12
Nérine
Vous, madame ?
Dircé
645 Oui, Nérine ; et tu l'as pu savoir.
L'amour qu'il me portait eut sur lui tel pouvoir, 12
Qu'il voulut sur mon sort faire parler l'oracle ; 12
Mais comme à ce dessein la reine mit obstacle, 12
De peur que cette voix des destins ennemis 12
650 Ne fût aussi funeste à la fille qu'au fils, 12
Il se déroba d'elle, ou plutôt prit la fuite, 12
Sans vouloir que Phorbas et Nicandre pour suite. 12
Hélas ! Sur le chemin il fut assassiné. 12
Ainsi se vit pour moi son destin terminé ; 12
Ainsi j'en fus la cause.
Mégare
655 Oui, mais trop innocente
Pour vous faire un supplice où la raison consente ; 12
Et jamais des tyrans les plus barbares lois… 12
Dircé
Mégare, tu sais mal ce que l'on doit aux rois. 12
Un sang si précieux ne saurait se répandre 12
660 Qu'à l'innocente cause on n'ait droit de s'en prendre ; 12
Et de quelque façon que finisse leur sort, 12
On n'est point innocent quand on cause leur mort. 12
C'est ce crime impuni qui demande un supplice ; 12
C'est par là que mon père a part au sacrifice ; 12
665 C'est ainsi qu'un trépas qui me comble d'honneur 12
Assure sa vengeance et fait votre bonheur, 12
Et que tout l'avenir chérira la mémoire 12
D'un châtiment si juste où brille tant de gloire. 12
SCÈNE IV
Dircé
Mais que vois-je ? Ah ! Seigneur, quels que soient vos ennuis, 12
670 Que venez-vous me dire en l'état où je suis ? 12
Thésée
Je viens prendre de vous l'ordre qu'il me faut suivre ; 12
Mourir, s'il faut mourir, et vivre, s'il faut vivre. 12
Dircé
Ne perdez point d'efforts à m'arrêter au jour : 12
Laissez faire l'honneur.
Thésée
Laissez agir l'amour.
Dircé
Vivez, prince ; vivez.
Thésée
675 Vivez donc, ma princesse.
Dircé
Ne me ravalez point jusqu'à cette bassesse. 12
Retarder mon trépas, c'est faire tout périr : 12
Tout meurt, si je ne meurs.
Thésée
Laissez-moi donc mourir.
Dircé
Hélas ! Qu'osez-vous dire ?
Thésée
Hélas ! Qu'allez-vous faire ?
Dircé
680 Finir les maux publics, obéir à mon père, 12
Sauver tous mes sujets.
Thésée
Par quelle injuste loi
Faut-il les sauver tous pour ne perdre que moi ? 12
Eux dont le cœur ingrat porte les justes peines 12
D'un rebelle mépris qu'ils ont fait de vos chaînes, 12
685 Qui dans les mains d'un autre ont mis tout votre bien ! 12
Dircé
Leur devoir violé doit-il rompre le mien ? 12
Les exemples abjets de ces petites âmes 12
Règlent-ils de leurs rois les glorieuses trames ? 12
Et quel fruit un grand cœur pourrait-il recueillir 12
690 À recevoir du peuple un exemple à faillir ? 12
Non, non : s'il m'en faut un, je ne veux que le vôtre ; 12
L'amour que j'ai pour vous n'en reçoit aucun autre. 12
Pour le bonheur public n'avez-vous pas toujours 12
Prodigué votre sang et hasardé vos jours ? 12
695 Quand vous avez défait le Minotaure en Crète, 12
Quand vous avez puni Damaste et Périphète, 12
Sinnis, Phaea, Sciron, que faisiez-vous, seigneur, 12
Que chercher à périr pour le commun bonheur ? 12
Souffrez que pour la gloire une chaleur égale 12
700 D'une amante aujourd'hui vous fasse une rivale. 12
Le ciel offre à mon bras par où me signaler : 12
S'il ne sait pas combattre, il saura m'immoler ; 12
Et si cette chaleur ne m'a point abusée, 12
Je deviendrai par là digne du grand Thésée. 12
705 Mon sort en ce point seul du vôtre est différent, 12
Que je ne puis sauver mon peuple qu'en mourant, 12
Et qu'au salut du vôtre un bras si nécessaire 12
À chaque jour pour lui d'autres combats à faire. 12
Thésée
J'en ai fait et beaucoup, et d'assez généreux ; 12
710 Mais celui-ci, madame, est le plus dangereux. 12
J'ai fait trembler partout, et devant vous je tremble. 12
L'amant et le héros s'accordent mal ensemble ; 12
Mais enfin après vous tous deux veulent courir : 12
Le héros ne peut vivre où l'amant doit mourir ; 12
715 La fermeté de l'un par l'autre est épuisée ; 12
Et si Dircé n'est plus, il n'est plus de Thésée. 12
Dircé
Hélas ! C'est maintenant, c'est lorsque je vous voi 12
Que ce même combat est dangereux pour moi. 12
Ma vertu la plus forte à votre aspect chancelle : 12
720 Tout mon cœur applaudit à sa flamme rebelle ; 12
Et l'honneur, qui charmait ses plus noirs déplaisirs, 12
N'est plus que le tyran de mes plus chers désirs. 12
Allez, prince ; et du moins par pitié de ma gloire 12
Gardez-vous d'achever une indigne victoire ; 12
725 Et si jamais l'honneur a su vous animer… 12
Thésée
Hélas ! À votre aspect je ne sais plus qu'aimer. 12
Dircé
Par un pressentiment j'ai déjà su vous dire 12
Ce que ma mort sur vous se réserve d'empire. 12
Votre bras de la Grèce est le plus ferme appui : 12
730 Vivez pour le public, comme je meurs pour lui. 12
Thésée
Périsse l'univers, pourvu que Dircé vive ! 12
Périsse le jour même avant qu'elle s'en prive ! 12
Que m'importe la perte ou le salut de tous ? 12
Ai-je rien à sauver, rien à perdre que vous ? 12
735 Si votre amour, madame, était encor le même, 12
Si vous saviez encore aimer comme on vous aime… 12
Dircé
Ah ! Faites moins d'outrage à ce cœur affligé 12
Que pressent les douleurs où vous l'avez plongé. 12
Laissez vivre du peuple un pitoyable reste 12
740 Aux dépens d'un moment que m'a laissé la peste, 12
Qui peut-être à vos yeux viendra trancher mes jours, 12
Si mon sang répandu ne lui tranche le cours. 12
Laissez-moi me flatter de cette triste joie 12
Que si je ne mourais vous en seriez la proie, 12
745 Et que ce sang aimé que répandront mes mains, 12
Sera versé pour vous plus que pour les Thébains. 12
Des dieux mal obéis la majesté suprême 12
Pourrait en ce moment s'en venger sur vous-même ; 12
Et j'aurais cette honte, en ce funeste sort, 12
750 D'avoir prêté mon crime à faire votre mort. 12
Thésée
Et ce cœur généreux me condamne à la honte 12
De voir que ma princesse en amour me surmonte, 12
Et de n'obéir pas à cette aimable loi 12
De mourir avec vous quand vous mourez pour moi ! 12
755 Pour moi, comme pour vous, soyez plus magnanime : 12
Voyez mieux qu'il y va même de votre estime, 12
Que le choix d'un amant si peu digne de vous 12
Souillerait cet honneur qui vous semble si doux, 12
Et que de ma princesse on dirait d'âge en âge 12
760 Qu'elle eut de mauvais yeux pour un si grand courage. 12
Dircé
Mais, seigneur, je vous sauve en courant au trépas ; 12
Et mourant avec moi vous ne me sauvez pas. 12
Thésée
La gloire de ma mort n'en deviendra pas moindre ; 12
Si ce n'est vous sauver, ce sera vous rejoindre : 12
765 Séparer deux amants, c'est tous deux les punir ; 12
Et dans le tombeau même il est doux de s'unir. 12
Dircé
Que vous m'êtes cruel de jeter dans mon âme 12
Un si honteux désordre avec des traits de flamme ! 12
Adieu, prince : vivez, je vous l'ordonne ainsi ; 12
770 La gloire de ma mort est trop douteuse ici ; 12
Et je hasarde trop une si noble envie 12
À voir l'unique objet pour qui j'aime la vie. 12
Thésée
Vous fuyez, ma princesse, et votre adieu fatal… 12
Dircé
Prince, il est temps de fuir quand on se défend mal. 12
775 Vivez, encore un coup : c'est moi qui vous l'ordonne. 12
Thésée
Le véritable amour ne prend loi de personne ; 12
Et si ce fier honneur s'obstine à nous trahir, 12
Je renonce, madame, à vous plus obéir. 12
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
Dircé
Impitoyable soif de gloire, 8
780 Dont l'aveugle et noble transport 8
Me fait précipiter ma mort 8
Pour faire vivre ma mémoire, 8
Arrête pour quelques moments 8
Les impétueux sentiments 8
785 De cette inexorable envie, 8
Et souffre qu'en ce triste et favorable jour, 12
Avant que te donner ma vie, 8
Je donne un soupir à l'amour. 8
Ne crains pas qu'une ardeur si belle 8
790 Ose te disputer un cœur 8
Qui de ton illustre rigueur 8
Est l'esclave le plus fidèle. 8
Ce regard tremblant et confus, 8
Qu'attire un bien qu'il n'attend plus, 8
795 N'empêche pas qu'il ne se dompte. 8
Il est vrai qu'il murmure, et se dompte à regret ; 12
Mais s'il m'en faut rougir de honte, 8
Je n'en rougirai qu'en secret. 8
L'éclat de cette renommée 8
800 Qu'assure un si brillant trépas 8
Perd la moitié de ses appas 8
Quand on aime et qu'on est aimée. 8
L'honneur, en monarque absolu, 8
Soutient ce qu'il a résolu 8
805 Contre les assauts qu'on te livre. 8
Il est beau de mourir pour en suivre les lois ; 12
Mais il est assez doux de vivre 8
Quand l'amour a fait un beau choix. 8
Toi qui faisais toute la joie 8
810 Dont sa flamme osait me flatter, 8
Prince que j'ai peine à quitter, 8
À quelques honneurs qu'on m'envoie, 8
Accepte ce faible retour 8
Que vers toi d'un si juste amour 8
815 Fait la douloureuse tendresse. 8
Sur les bords de la tombe où tu me vois courir, 12
Je crains les maux que je te laisse, 8
Quand je fais gloire de mourir. 8
J'en fais gloire, mais je me cache 8
820 Un comble affreux de déplaisirs ; 8
Je fais taire tous mes désirs, 8
Mon cœur à soi-même s'arrache. 8
Cher prince, dans un tel aveu, 8
Si tu peux voir quel est mon feu, 8
825 Vois combien il se violente. 8
Je meurs l'esprit content, l'honneur m'en fait la loi ; 12
Mais j'aurais vécu plus contente, 8
Si j'avais pu vivre pour toi. 8
SCÈNE II
Dircé
Tout est-il prêt, madame, et votre Tirésie 12
830 Attend-il aux autels la victime choisie ? 12
Jocaste
Non, ma fille ; et du moins nous aurons quelques jours 12
À demander au ciel un plus heureux secours. 12
On prépare à demain exprès d'autres victimes. 12
Le peuple ne vaut pas que vous payiez ses crimes : 12
835 Il aime mieux périr qu'être ainsi conservé ; 12
Et le roi même, encor que vous l'ayez bravé, 12
Sensible à vos malheurs autant qu'à ma prière, 12
Vous offre sur ce point liberté toute entière. 12
Dircé
C'est assez vainement qu'il m'offre un si grand bien, 12
840 Quand le ciel ne veut pas que je lui doive rien ; 12
Et ce n'est pas à lui de mettre des obstacles 12
Aux ordres souverains que donnent ses oracles. 12
Jocaste
L'oracle n'a rien dit.
Dircé
Mais mon père a parlé ;
L'ordre de nos destins par lui s'est révélé ; 12
845 Et des morts de son rang les ombres immortelles 12
Servent souvent aux dieux de truchements fidèles. 12
Jocaste
Laissez la chose en doute, et du moins hésitez 12
Tant qu'on ait par leur bouche appris leurs volontés. 12
Dircé
Exiger qu'avec nous ils s'expliquent eux-mêmes, 12
850 C'est trop nous asservir ces majestés suprêmes. 12
Jocaste
Ma fille, il est toujours assez tôt de mourir. 12
Dircé
Madame, il n'est jamais trop tôt de secourir ; 12
Et pour un mal si grand qui réclame notre aide, 12
Il n'est point de trop sûr ni de trop prompt remède. 12
855 Plus nous le différons, plus ce mal devient grand. 12
J'assassine tous ceux que la peste surprend ; 12
Aucun n'en peut mourir qui ne me laisse un crime : 12
Je viens d'étouffer seule et Sostrate et Phaedime ; 12
Et durant ce refus des remèdes offerts, 12
860 La Parque se prévaut des moments que je perds. 12
Hélas ! Si sa fureur dans ces pertes publiques 12
Enveloppait Thésée après ses domestiques ! 12
Si nos retardements…
Jocaste
Vivez pour lui, Dircé :
Ne lui dérobez point un cœur si bien placé. 12
865 Avec tant de courage ayez quelque tendresse ; 12
Agissez en amante aussi bien qu'en princesse. 12
Vous avez liberté toute entière en ces lieux : 12
Le roi n'y prend pas garde, et je ferme les yeux. 12
C'est vous en dire assez : l'amour est un doux maître ; 12
870 Et quand son choix est beau, son ardeur doit paraître. 12
Dircé
Je n'ose demander si de pareils avis 12
Portent des sentiments que vous ayez suivis. 12
Votre second hymen put avoir d'autres causes ; 12
Mais j'oserai vous dire, à bien juger des choses, 12
875 Que pour avoir reçu la vie en votre flanc, 12
J'y dois avoir sucé fort peu de votre sang. 12
Celui du grand Laïus, dont je m'y suis formée, 12
Trouve bien qu'il est doux d'aimer et d'être aimée ; 12
Mais il ne peut trouver qu'on soit digne du jour 12
880 Quand aux soins de sa gloire on préfère l'amour. 12
Je sais sur les grands cœurs ce qu'il se fait d'empire : 12
J'avoue, et hautement, que le mien en soupire ; 12
Mais quoi qu'un si beau choix puisse avoir de douceurs, 12
Je garde un autre exemple aux princesses mes sœurs. 12
Jocaste
885 Je souffre tout de vous en l'état où vous êtes. 12
Si vous ne savez pas même ce que vous faites, 12
Le chagrin inquiet du trouble où je vous voi 12
Vous peut faire oublier que vous parlez à moi ; 12
Mais quittez ces dehors d'une vertu sévère, 12
890 Et souvenez-vous mieux que je suis votre mère. 12
Dircé
Ce chagrin inquiet, pour se justifier, 12
N'a qu'à prendre chez vous l'exemple d'oublier. 12
Quand vous mîtes le sceptre en une autre famille, 12
Vous souvint-il assez que j'étais votre fille ? 12
Jocaste
Vous n'étiez qu'un enfant.
Dircé
895 J'avais déjà des yeux,
Et sentais dans mon cœur le sang de mes aïeux ; 12
C'était ce même sang dont vous m'avez fait naître 12
Qui s'indignait dès lors qu'on lui donnât un maître, 12
Et que vers soi Laïus aime mieux rappeler 12
900 Que de voir qu'à vos yeux on l'ose ravaler. 12
Il oppose ma mort à l'indigne hyménée 12
Où par raison d'état il me voit destinée ; 12
Il la fait glorieuse, et je meurs plus pour moi 12
Que pour ces malheureux qui se sont fait un roi. 12
905 Le ciel en ma faveur prend ce cher interprète, 12
Pour m'épargner l'affront de vivre encor sujette ; 12
Et s'il a quelque foudre, il saura le garder 12
Pour qui m'a fait des lois où j'ai dû commander. 12
Jocaste
Souffrez qu'à ses éclairs votre orgueil se dissipe : 12
910 Ce foudre vous menace un peu plus tôt qu'Œdipe ; 12
Et le roi n'a pas lieu d'en redouter les coups, 12
Quand parmi tout son peuple ils n'ont choisi que vous. 12
Dircé
Madame, il se peut faire encor qu'il me prévienne : 12
S'il sait ma destinée, il ignore la sienne ; 12
915 Le ciel pourra venger ses ordres retardés. 12
Craignez ce changement que vous lui demandez. 12
Souvent on l'entend mal quand on le croit entendre : 12
L'oracle le plus clair se fait le moins comprendre. 12
Moi-même je le dis sans comprendre pourquoi ; 12
920 Et ce discours en l'air m'échappe malgré moi. 12
Pardonnez cependant à cette humeur hautaine : 12
Je veux parler en fille, et je m'explique en reine. 12
Vous qui l'êtes encor, vous savez ce que c'est, 12
Et jusqu'où nous emporte un si haut intérêt. 12
925 Si je n'en ai le rang, j'en garde la teinture. 12
Le trône a d'autres droits que ceux de la nature. 12
J'en parle trop peut-être alors qu'il faut mourir. 12
Hâtons-nous d'empêcher ce peuple de périr ; 12
Et sans considérer quel fut vers moi son crime, 12
930 Puisque le ciel le veut, donnons-lui sa victime. 12
Jocaste
Demain ce juste ciel pourra s'expliquer mieux. 12
Cependant vous laissez bien du trouble en ces lieux ; 12
Et si votre vertu pouvait croire mes larmes, 12
Vous nous épargneriez cent mortelles alarmes. 12
Dircé
935 Dussent avec vos pleurs tous vos Thébains s'unir, 12
Ce que n'a pu l'amour, rien ne doit l'obtenir. 12
SCÈNE III
Dircé
À quel propos, seigneur, voulez-vous qu'on diffère, 12
Qu'on dédaigne un remède à tous si salutaire ? 12
Chaque instant que je vis vous enlève un sujet, 12
940 Et l'état s'affaiblit par l'affront qu'on me fait. 12
Cette ombre de pitié n'est qu'un comble d'envie : 12
Vous m'avez envié le bonheur de ma vie ; 12
Et je vous vois par là jaloux de tout mon sort, 12
Jusques à m'envier la gloire de ma mort. 12
Œdipe
945 Qu'on perd de temps, madame, alors qu'on vous fait grâce ! 12
Dircé
Le ciel m'en a trop fait pour souffrir qu'on m'en fasse. 12
Jocaste
Faut-il voir votre esprit obstinément aigri, 12
Quand ce qu'on fait pour vous doit l'avoir attendri ? 12
Dircé
Faut-il voir son envie à mes vœux opposée, 12
950 Quand il ne s'agit plus d'Aemon ni de Thésée ? 12
Œdipe
Il s'agit de répandre un sang si précieux, 12
Qu'il faut un second ordre et plus exprès des dieux. 12
Dircé
Doutez-vous qu'à mourir je ne sois toute prête, 12
Quand les dieux par mon père ont demandé ma tête ? 12
Œdipe
955 Je vous connais, madame, et je n'ai point douté 12
De cet illustre excès de générosité ; 12
Mais la chose après tout n'est pas encor si claire, 12
Que cet ordre nouveau ne nous soit nécessaire. 12
Dircé
Quoi ? Mon père tantôt parlait obscurément ? 12
Œdipe
960 Je n'en ai rien connu que depuis un moment. 12
C'est un autre que vous peut-être qu'il menace. 12
Dircé
Si l'on ne m'a trompée, il n'en veut qu'à sa race. 12
Œdipe
Je sais qu'on vous a fait un fidèle rapport ; 12
Mais vous pourriez mourir et perdre votre mort ; 12
965 Et la reine sans doute était bien inspirée, 12
Alors que par ses pleurs elle l'a différée. 12
Jocaste
Je ne reçois qu'en trouble un si confus espoir. 12
Œdipe
Ce trouble augmentera peut-être avant ce soir. 12
Jocaste
Vous avancez des mots que je ne puis comprendre. 12
Œdipe
970 Vous vous plaindrez fort peu de ne les point entendre : 12
Nous devons bientôt voir le mystère éclairci. 12
Madame, cependant vous êtes libre ici ; 12
La reine vous l'a dit, on vous a dû le dire ; 12
Et si vous m'entendez, ce mot vous doit suffire. 12
Dircé
975 Quelque secret motif qui vous aye excité 12
À ce tardif excès de générosité, 12
Je n'emporterai point de Thèbes dans Athènes 12
La colère des dieux et l'amas de leurs haines, 12
Qui pour premier objet pourraient choisir l'époux 12
980 Pour qui j'aurais osé mériter leur courroux. 12
Vous leur faites demain offrir un sacrifice ? 12
Œdipe
J'en espère pour vous un destin plus propice. 12
Dircé
J'y trouverai ma place, et ferai mon devoir. 12
Quant au reste, seigneur, je n'en veux rien savoir : 12
985 J'y prends si peu de part, que sans m'en mettre en peine, 12
Je vous laisse expliquer votre énigme à la reine. 12
Mon cœur doit être las d'avoir tant combattu, 12
Et fuit un piége adroit qu'on tend à sa vertu. 12
SCÈNE IV
Œdipe
Madame, quand des dieux la réponse funeste, 12
990 De peur d'un parricide et de peur d'un inceste, 12
Sur le mont Cythéron fit exposer ce fils 12
Pour qui tant de forfaits avoient été prédits, 12
Sûtes-vous faire choix d'un ministre fidèle ? 12
Jocaste
Aucun pour le feu roi n'a montré plus de zèle, 12
995 Et quand par des voleurs il fut assassiné, 12
Ce digne favori l'avait accompagné. 12
Par lui seul on a su cette noire aventure ; 12
On le trouva percé d'une large blessure, 12
Si baigné dans son sang, et si près de mourir, 12
1000 Qu'il fallut une année et plus pour l'en guérir. 12
Œdipe
Est-il mort ?
Jocaste
Non, seigneur : la perte de son maître
Fut cause qu'en la cour il cessa de paraître ; 12
Mais il respire encore, assez vieil et cassé ; 12
Et Mégare, sa fille, est auprès de Dircé. 12
Œdipe
Où fait-il sa demeure ?
Jocaste
1005 Au pied de cette roche
Que de ces tristes murs nous voyons la plus proche. 12
Œdipe
Tâchez de lui parler.
Jocaste
J'y vais tout de ce pas.
Qu'on me prépare un char pour aller chez Phorbas. 12
Son dégoût de la cour pourrait sur un message 12
1010 S'excuser par caprice et prétexter son âge. 12
Dans une heure au plus tard je saurai vous revoir. 12
Mais que dois-je lui dire, et qu'en faut-il savoir ? 12
Œdipe
Un bruit court depuis peu qu'il vous a mal servie, 12
Que ce fils qu'on croit mort est encor plein de vie. 12
1015 L'oracle de Laïus par là devient douteux, 12
Et tout ce qu'il a dit peut s'étendre sur deux. 12
Jocaste
Seigneur, ou sur ce bruit je suis fort abusée, 12
Ou ce n'est qu'un effet de l'amour de Thésée : 12
Pour sauver ce qu'il aime et vous embarrasser, 12
1020 Jusques à votre oreille il l'aura fait passer ; 12
Mais Phorbas aisément convaincra d'imposture 12
Quiconque ose à sa foi faire une telle injure. 12
Œdipe
L'innocence de l'âge aura pu l'émouvoir. 12
Jocaste
Je l'ai toujours connu ferme dans son devoir ; 12
1025 Mais si déjà ce bruit vous met en jalousie, 12
Vous pouvez consulter le devin Tirésie, 12
Publier sa réponse, et traiter d'imposteur 12
De cette illusion le téméraire auteur. 12
Œdipe
Je viens de le quitter, et de là vient ce trouble 12
1030 Qu'en mon cœur alarmé chaque moment redouble. 12
« ce prince, m'a-t-il dit, respire en votre cour : 12
Vous pourrez le connaître avant la fin du jour ; 12
Mais il pourra vous perdre en se faisant connaître. 12
Puisse-t-il ignorer quel sang lui donne l'être ! » 12
1035 Voilà ce qu'il m'a dit d'un ton si plein d'effroi, 12
Qu'il l'a fait rejaillir jusqu'en l'âme d'un roi. 12
Ce fils, qui devait être inceste et parricide, 12
Doit avoir un cœur lâche, un courage perfide ; 12
Et par un sentiment facile à deviner, 12
1040 Il ne se cache ici que pour m'assassiner : 12
C'est par là qu'il aspire à devenir monarque, 12
Et vous le connaîtrez bientôt à cette marque. 12
Quoi qu'il en soit, madame, allez trouver Phorbas : 12
Tirez-en, s'il se peut, les clartés qu'on n'a pas. 12
1045 Tâchez en même temps de voir aussi Thésée : 12
Dites-lui qu'il peut faire une conquête aisée, 12
Qu'il ose pour Dircé, que je n'en verrai rien. 12
J'admire un changement si confus que le mien : 12
Tantôt dans leur hymen je croyais voir ma perte, 12
1050 J'allais pour l'empêcher jusqu'à la force ouverte ; 12
Et sans savoir pourquoi, je voudrais que tous deux 12
Fussent, loin de ma vue, au comble de leurs vœux, 12
Que les emportements d'une ardeur mutuelle 12
M'eussent débarrassé de son amant et d'elle. 12
1055 Bien que de leur vertu rien ne me soit suspect, 12
Je ne sais quelle horreur me trouble à leur aspect ; 12
Ma raison la repousse, et ne m'en peut défendre ; 12
Moi-même en cet état je ne puis me comprendre ; 12
Et l'énigme du Sphinx fut moins obscur pour moi 12
1060 Que le fond de mon cœur ne l'est dans cet effroi : 12
Plus je le considère, et plus je m'en irrite. 12
Mais ce prince paraît, souffrez que je l'évite ; 12
Et si vous vous sentez l'esprit moins interdit, 12
Agissez avec lui comme je vous ai dit. 12
SCÈNE V
Jocaste
1065 Prince, que faites-vous ? Quelle pitié craintive, 12
Quel faux respect des dieux tient votre flamme oisive ? 12
Avez-vous oublié comme il faut secourir ? 12
Thésée
Dircé n'est plus, madame, en état de périr : 12
Le ciel vous rend un fils, et ce n'est qu'à ce prince 12
1070 Qu'est dû le triste honneur de sauver sa province. 12
Jocaste
C'est trop vous assurer sur l'éclat d'un faux bruit. 12
Thésée
C'est une vérité dont je suis mieux instruit. 12
Jocaste
Vous le connaissez donc ?
Thésée
À l'égal de moi-même.
Jocaste
De quand ?
Thésée
De ce moment.
Jocaste
Et vous l'aimez ?
Thésée
Je l'aime
1075 Jusqu'à mourir du coup dont il sera percé. 12
Jocaste
Mais cette amitié cède à l'amour de Dircé ? 12
Thésée
Hélas ! Cette princesse à mes désirs si chère 12
En un fidèle amant trouve un malheureux frère, 12
Qui mourrait de douleur d'avoir changé de sort, 12
1080 N'était le prompt secours d'une plus digne mort, 12
Et qu'assez tôt connu pour mourir au lieu d'elle 12
Ce frère malheureux meurt en amant fidèle. 12
Jocaste
Quoi ? Vous seriez mon fils ?
Thésée
Et celui de Laïus.
Jocaste
Qui vous a pu le dire ?
Thésée
Un témoin qui n'est plus,
1085 Phaedime, qu'à mes yeux vient de ravir la peste : 12
Non qu'il m'en ait donné la preuve manifeste ; 12
Mais Phorbas, ce vieillard qui m'exposa jadis, 12
Répondra mieux que lui de ce que je vous dis, 12
Et vous éclaircira touchant une aventure 12
1090 Dont je n'ai pu tirer qu'une lumière obscure. 12
Ce peu qu'en ont pour moi les soupirs d'un mourant 12
Du grand droit de régner serait mauvais garant. 12
Mais ne permettez pas que le roi me soupçonne, 12
Comme si ma naissance ébranlait sa couronne ; 12
1095 Quelque honneur, quelques droits qu'elle ait pu m'acquérir, 12
Je ne viens disputer que celui de mourir. 12
Jocaste
Je ne sais si Phorbas avouera votre histoire ; 12
Mais qu'il l'avoue ou non, j'aurai peine à vous croire. 12
Avec votre mourant Tirésie est d'accord, 12
1100 À ce que dit le roi, que mon fils n'est point mort. 12
C'est déjà quelque chose ; et toutefois mon âme 12
Aime à tenir suspecte une si belle flamme. 12
Je ne sens point pour vous l'émotion du sang, 12
Je vous trouve en mon cœur toujours en même rang ; 12
1105 J'ai peine à voir un fils où j'ai cru voir un gendre ; 12
La nature avec vous refuse de s'entendre, 12
Et me dit en secret, sur votre emportement, 12
Qu'il a bien peu d'un frère, et beaucoup d'un amant ; 12
Qu'un frère a pour des sœurs une ardeur plus remise, 12
1110 À moins que sous ce titre un amant se déguise, 12
Et qu'il cherche en mourant la gloire et la douceur 12
D'arracher à la mort ce qu'il nomme sa sœur. 12
Thésée
Que vous connaissez mal ce que peut la nature ! 12
Quand d'un parfait amour elle a pris la teinture, 12
1115 Et que le désespoir d'un illustre projet 12
Se joint aux déplaisirs d'en voir périr l'objet, 12
Il est doux de mourir pour une sœur si chère. 12
Je l'aimais en amant, je l'aime encore en frère ; 12
C'est sous un autre nom le même empressement : 12
1120 Je ne l'aime pas moins, mais je l'aime autrement. 12
L'ardeur sur la vertu fortement établie 12
Par ces retours du sang ne peut être affaiblie ; 12
Et ce sang qui prêtait sa tendresse à l'amour 12
A droit d'en emprunter les forces à son tour. 12
Jocaste
1125 Eh bien ! Soyez mon fils, puisque vous voulez l'être ; 12
Mais donnez-moi la marque où je le dois connaître. 12
Vous n'êtes point ce fils, si vous n'êtes méchant : 12
Le ciel sur sa naissance imprima ce penchant ; 12
J'en vois quelque partie en ce désir inceste ; 12
1130 Mais pour ne plus douter, vous chargez-vous du reste ? 12
Êtes-vous l'assassin et d'un père et d'un roi ? 12
Thésée
Ah ! Madame, ce mot me fait pâlir d'effroi. 12
Jocaste
C'était là de mon fils la noire destinée ; 12
Sa vie à ces forfaits par le ciel condamnée 12
1135 N'a pu se dégager de cet astre ennemi, 12
Ni de son ascendant s'échapper à demi. 12
Si ce fils vit encore, il a tué son père : 12
C'en est l'indubitable et le seul caractère ; 12
Et le ciel, qui prit soin de nous en avertir, 12
1140 L'a dit trop hautement pour se voir démentir. 12
Sa mort seule pouvait le dérober au crime. 12
Prince, renoncez donc à toute votre estime : 12
Dites que vos vertus sont crimes déguisés ; 12
Recevez tout le sort que vous vous imposez ; 12
1145 Et pour remplir un nom dont vous êtes avide, 12
Acceptez ceux d'inceste et de fils parricide. 12
J'en croirai ces témoins que le ciel m'a prescrits, 12
Et ne vous puis donner mon aveu qu'à ce prix. 12
Thésée
Quoi ? La nécessité des vertus et des vices 12
1150 D'un astre impérieux doit suivre les caprices, 12
Et Delphes, malgré nous, conduit nos actions 12
Au plus bizarre effet de ses prédictions ? 12
L'âme est donc toute esclave : une loi souveraine 12
Vers le bien ou le mal incessamment l'entraîne ; 12
1155 Et nous ne recevons ni crainte ni désir 12
De cette liberté qui n'a rien à choisir, 12
Attachés sans relâche à cet ordre sublime, 12
Vertueux sans mérite, et vicieux sans crime. 12
Qu'on massacre les rois, qu'on brise les autels, 12
1160 C'est la faute des dieux, et non pas des mortels. 12
De toute la vertu sur la terre épandue, 12
Tout le prix à ces dieux, toute la gloire est due ; 12
Ils agissent en nous quand nous pensons agir ; 12
Alors qu'on délibère on ne fait qu'obéir ; 12
1165 Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite, 12
Que suivant que d'en haut leur bras la précipite. 12
D'un tel aveuglement daignez me dispenser. 12
Le ciel, juste à punir, juste à récompenser, 12
Pour rendre aux actions leur peine ou leur salaire, 12
1170 Doit nous offrir son aide, et puis nous laisser faire. 12
N'enfonçons toutefois ni votre œil ni le mien 12
Dans ce profond abîme où nous ne voyons rien : 12
Delphes a pu vous faire une fausse réponse ; 12
L'argent put inspirer la voix qui les prononce ; 12
1175 Cet organe des dieux put se laisser gagner 12
À ceux que ma naissance éloignait de régner ; 12
Et par tous les climats on n'a que trop d'exemples 12
Qu'il est ainsi qu'ailleurs des méchants dans les temples. 12
Du moins puis-je assurer que dans tous mes combats 12
1180 Je n'ai jamais souffert de seconds que mon bras ; 12
Que je n'ai jamais vu ces lieux de la Phocide 12
Où fut par des brigands commis ce parricide ; 12
Que la fatalité des plus pressants malheurs 12
Ne m'aurait pu réduire à suivre des voleurs ; 12
1185 Que j'en ai trop puni pour en croître le nombre… 12
Jocaste
Mais Laïus a parlé, vous en avez vu l'ombre : 12
De l'oracle avec elle on voit tant de rapport, 12
Qu'on ne peut qu'à ce fils en imputer la mort ; 12
Et c'est le dire assez qu'ordonner qu'on efface 12
1190 Un grand crime impuni par le sang de sa race. 12
Attendons toutefois ce qu'en dira Phorbas : 12
Autre que lui n'a vu ce malheureux trépas ; 12
Et de ce témoin seul dépend la connaissance 12
Et de ce parricide et de votre naissance. 12
1195 Si vous êtes coupable, évitez-en les yeux ; 12
Et de peur d'en rougir, prenez d'autres aïeux. 12
Thésée
Je le verrai, madame, et sans inquiétude. 12
Ma naissance confuse a quelque incertitude ; 12
Mais pour ce parricide, il est plus que certain 12
1200 Que ce ne fut jamais un crime de ma main. 12
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
Dircé
Oui, déjà sur ce bruit l'amour m'avait flattée : 12
Mon âme avec plaisir s'était inquiétée ; 12
Et ce jaloux honneur qui ne consentait pas 12
Qu'un frère me ravît un glorieux trépas, 12
1205 Après cette douceur fièrement refusée, 12
Ne me refusait point de vivre pour Thésée, 12
Et laissait doucement corrompre sa fierté 12
À l'espoir renaissant de ma perplexité. 12
Mais si je vois en vous ce déplorable frère, 12
1210 Quelle faveur du ciel voulez-vous que j'espère, 12
S'il n'est pas en sa main de m'arrêter au jour 12
Sans faire soulever et l'honneur et l'amour ? 12
S'il dédaigne mon sang, il accepte le vôtre ; 12
Et si quelque miracle épargne l'un et l'autre, 12
1215 Pourra-t-il détacher de mon sort le plus doux 12
L'amertume de vivre, et n'être point à vous ? 12
Thésée
Le ciel choisit souvent de secrètes conduites 12
Qu'on ne peut démêler qu'après de longues suites ; 12
Et de mon sort douteux l'obscur événement 12
1220 Ne défend pas l'espoir d'un second changement. 12
Je chéris ce premier qui vous est salutaire. 12
Je ne puis en amant ce que je puis en frère ; 12
J'en garderai le nom tant qu'il faudra mourir ; 12
Mais si jamais d'ailleurs on peut vous secourir, 12
1225 Peut-être que le ciel me faisant mieux connaître, 12
Sitôt que vous vivrez, je cesserai de l'être ; 12
Car je n'aspire point à calmer son courroux, 12
Et ne veux ni mourir ni vivre que pour vous. 12
Dircé
Cet amour mal éteint sied mal au cœur d'un frère : 12
1230 Où le sang doit parler, c'est à lui de se taire ; 12
Et sitôt que sans crime il ne peut plus durer, 12
Pour ses feux les plus vifs il est temps d'expirer. 12
Thésée
Laissez-lui conserver ces ardeurs empressées 12
Qui vous faisaient l'objet de toutes mes pensées. 12
1235 J'ai mêmes yeux encore, et vous mêmes appas : 12
Si mon sort est douteux, mon souhait ne l'est pas. 12
Mon cœur n'écoute point ce que le sang veut dire : 12
C'est d'amour qu'il gémit, c'est d'amour qu'il soupire ; 12
Et pour pouvoir sans crime en goûter la douceur, 12
1240 Il se révolte exprès contre le nom de sœur. 12
De mes plus chers désirs ce partisan sincère 12
En faveur de l'amant tyrannise le frère, 12
Et partage à tous deux le digne empressement 12
De mourir comme frère et vivre comme amant. 12
Dircé
1245 Ô du sang de Laïus preuves trop manifestes ! 12
Le ciel, vous destinant à des flammes incestes, 12
A su de votre esprit déraciner l'horreur 12
Que doit faire à l'amour le sacré nom de sœur ; 12
Mais si sa flamme y garde une place usurpée, 12
1250 Dircé dans votre erreur n'est point enveloppée : 12
Elle se défend mieux de ce trouble intestin, 12
Et si c'est votre sort, ce n'est pas son destin. 12
Non qu'enfin sa vertu vous regarde en coupable : 12
Puisque le ciel vous force, il vous rend excusable ; 12
1255 Et l'amour pour les sens est un si doux poison, 12
Qu'on ne peut pas toujours écouter la raison. 12
Moi-même, en qui l'honneur n'accepte aucune grâce, 12
J'aime en ce douteux sort tout ce qui m'embarrasse, 12
Je ne sais quoi m'y plaît qui n'ose s'exprimer, 12
1260 Et ce confus mélange a de quoi me charmer. 12
Je n'aime plus qu'en sœur, et malgré moi j'espère. 12
Ah ! Prince, s'il se peut, ne soyez point mon frère, 12
Et laissez-moi mourir avec les sentiments 12
Que la gloire permet aux illustres amants. 12
Thésée
1265 Je vous ai déjà dit, princesse, que peut-être, 12
Sitôt que vous vivrez, je cesserai de l'être : 12
Faut-il que je m'explique ? Et toute votre ardeur 12
Ne peut-elle sans moi lire au fond de mon cœur ? 12
Puisqu'il est tout à vous, pénétrez-y, madame : 12
1270 Vous verrez que sans crime il conserve sa flamme. 12
Si je suis descendu jusqu'à vous abuser, 12
Un juste désespoir m'aurait fait plus oser ; 12
Et l'amour, pour défendre une si chère vie, 12
Peut faire vanité d'un peu de tromperie. 12
1275 J'en ai tiré ce fruit, que ce nom décevant 12
A fait connaître ici que ce prince est vivant. 12
Phorbas l'a confessé ; Tirésie a lui-même 12
Appuyé de sa voix cet heureux stratagème : 12
C'est par lui qu'on a su qu'il respire en ces lieux. 12
1280 Souffrez donc qu'un moment je trompe encor leurs yeux ; 12
Et puisque dans ce jour ce frère doit paraître, 12
Jusqu'à ce qu'on l'ait vu permettez-moi de l'être. 12
Dircé
Je pardonne un abus que l'amour a formé, 12
Et rien ne peut déplaire alors qu'on est aimé. 12
1285 Mais hasardiez-vous tant sans aucune lumière ? 12
Thésée
Mégare m'avait dit le secret de son père ; 12
Il m'a valu l'honneur de m'exposer pour tous ; 12
Mais je n'en abusais que pour mourir pour vous. 12
Le succès a passé cette triste espérance : 12
1290 Ma flamme en vos périls ne voit plus d'apparence. 12
Si l'on peut à l'oracle ajouter quelque foi, 12
Ce fils a de sa main versé le sang du roi ; 12
Et son ombre, en parlant de punir un grand crime, 12
Dit assez que c'est lui qu'elle veut pour victime. 12
Dircé
1295 Prince, quoi qu'il en soit, n'empêchez plus ma mort, 12
Si par le sacrifice on n'éclaircit mon sort. 12
La reine, qui paraît, fait que je me retire : 12
Sachant ce que je sais, j'aurais peur d'en trop dire ; 12
Et comme enfin ma gloire a d'autres intérêts, 12
1300 Vous saurez mieux sans moi ménager vos secrets : 12
Mais puisque vous voulez que mon esprit revive, 12
Ne tenez pas longtemps la vérité captive. 12
SCÈNE II
Jocaste
Prince, j'ai vu Phorbas ; et tout ce qu'il m'a dit 12
À ce que vous croyez peut donner du crédit. 12
1305 Un passant inconnu, touché de cette enfance 12
Dont un astre envieux condamnait la naissance, 12
Sur le mont Cythéron reçut de lui mon fils, 12
Sans qu'il lui demandât son nom ni son pays, 12
De crainte qu'à son tour il ne conçût l'envie 12
1310 D'apprendre dans quel sang il conservait la vie. 12
Il l'a revu depuis, et presque tous les ans, 12
Dans le temple d'élide offrir quelques présents. 12
Ainsi chacun des deux connaît l'autre au visage, 12
Sans s'être l'un à l'autre expliqués davantage. 12
1315 Il a bien su de lui que ce fils conservé 12
Respire encor le jour dans un rang élevé ; 12
Mais je demande en vain qu'à mes yeux il le montre, 12
À moins que ce vieillard avec lui se rencontre. 12
Si Phaedime après lui vous eut en son pouvoir, 12
1320 De cet inconnu même il put vous recevoir, 12
Et voyant à Trézène une mère affligée 12
De la perte du fils qu'elle avait eu d'Aegée, 12
Vous offrir en sa place, elle vous accepter. 12
Tout ce qui sur ce point pourrait faire douter, 12
1325 C'est qu'il vous a souffert dans une flamme inceste, 12
Et n'a parlé de rien qu'en mourant de la peste. 12
Mais d'ailleurs Tirésie a dit que dans ce jour 12
Nous pourrons voir ce prince, et qu'il vit dans la cour ; 12
Quelques moments après on vous a vu paraître : 12
1330 Ainsi vous pouvez l'être, et pouvez ne pas l'être. 12
Passons outre. À Phorbas ajouteriez-vous foi ? 12
S'il n'a pas vu mon fils, il vit la mort du roi, 12
Il connaît l'assassin : voulez-vous qu'il vous voie ? 12
Thésée
Je le verrai, madame, et l'attends avec joie, 12
1335 Sûr, comme je l'ai dit, qu'il n'est point de malheurs 12
Qui m'eussent pu réduire à suivre des voleurs. 12
Jocaste
Ne vous assurez point sur cette conjecture, 12
Et souffrez qu'elle cède à la vérité pure. 12
Honteux qu'un homme seul eût triomphé de trois, 12
1340 Qu'il en eût tué deux et mis l'autre aux abois, 12
Phorbas nous supposa ce qu'il nous en fit croire, 12
Et parla de brigands pour sauver quelque gloire. 12
Il me vient d'avouer sa faiblesse à genoux. 12
« d'un bras seul, m'a-t-il dit, partirent tous les coups ; 12
1345 Un bras seul à tous trois nous ferma le passage, 12
Et d'une seule main ce grand crime est l'ouvrage. » 12
Thésée
Le crime n'est pas grand s'il fut seul contre trois ; 12
Mais jamais sans forfait on ne se prend aux rois ; 12
Et fussent-ils cachés sous un habit champêtre, 12
1350 Leur propre majesté les doit faire connaître. 12
L'assassin de Laïus est digne du trépas, 12
Bien que seul contre trois, il ne le connût pas. 12
Pour moi, je l'avouerai, que jamais ma vaillance 12
À mon bras contre trois n'a commis ma défense. 12
1355 L'œil de votre Phorbas aura beau me chercher, 12
Jamais dans la Phocide on ne m'a vu marcher. 12
Qu'il vienne : à ses regards sans crainte je m'expose ; 12
Et c'est un imposteur s'il vous dit autre chose. 12
Jocaste
Faites entrer Phorbas. Prince, pensez-y bien. 12
Thésée
1360 S'il est homme d'honneur, je n'en dois craindre rien. 12
Jocaste
Vous voudrez, mais trop tard, en éviter la vue. 12
Thésée
Qu'il vienne ; il tarde trop, cette lenteur me tue ; 12
Et si je le pouvais sans perdre le respect, 12
Je me plaindrais un peu de me voir trop suspect. 12
SCÈNE III
Jocaste
1365 Laissez-moi lui parler, et prêtez-nous silence. 12
Phorbas, envisagez ce prince en ma présence : 12
Le reconnaissez-vous ?
Phorbas
Je crois vous avoir dit
Que je ne l'ai point vu depuis qu'on le perdit, 12
Madame : un si long temps laisse mal reconnaître 12
1370 Un prince qui pour lors ne faisait que de naître ; 12
Et si je vois en lui l'effet de mon secours, 12
Je n'y puis voir les traits d'un enfant de deux jours. 12
Jocaste
Je sais, ainsi que vous, que les traits de l'enfance 12
N'ont avec ceux d'un homme aucune ressemblance ; 12
1375 Mais comme ce héros, s'il est sorti de moi, 12
Doit avoir de sa main versé le sang du roi, 12
Seize ans n'ont pas changé tellement son visage 12
Que vous n'en conserviez quelque imparfaite image. 12
Phorbas
Hélas ! J'en garde encor si bien le souvenir, 12
1380 Que je l'aurai présent durant tout l'avenir. 12
Si pour connaître un fils il vous faut cette marque, 12
Ce prince n'est point né de notre grand monarque. 12
Mais désabusez-vous, et sachez que sa mort 12
Ne fut jamais d'un fils le parricide effort. 12
Jocaste
1385 Et de qui donc, Phorbas ? Avez-vous connaissance 12
Du nom du meurtrier ? Savez-vous sa naissance ? 12
Phorbas
Et de plus sa demeure et son rang. Est-ce assez ? 12
Jocaste
Je saurai le punir si vous le connaissez. 12
Pourrez-vous le convaincre ?
Phorbas
Et par sa propre bouche.
Jocaste
À nos yeux ?
Phorbas
1390 À vos yeux. Mais peut-être il vous touche ;
Peut-être y prendrez-vous un peu trop d'intérêt, 12
Pour m'en croire aisément quand j'aurai dit qui c'est. 12
Thésée
Ne nous déguisez rien, parlez en assurance, 12
Que le fils de Laïus en hâte la vengeance. 12
Jocaste
1395 Il n'est pas assuré, prince, que ce soit vous, 12
Comme il l'est que Laïus fut jadis mon époux ; 12
Et d'ailleurs si le ciel vous choisit pour victime, 12
Vous me devez laisser à punir ce grand crime. 12
Thésée
Avant que de mourir, un fils peut le venger. 12
Phorbas
1400 Si vous l'êtes ou non, je ne le puis juger ; 12
Mais je sais que Thésée est si digne de l'être, 12
Qu'au seul nom qu'il en prend je l'accepte pour maître. 12
Seigneur, vengez un père, ou ne soutenez plus 12
Que nous voyons en vous le vrai sang de Laïus. 12
Jocaste
1405 Phorbas, nommez ce traître, et nous tirez de doute ; 12
Et j'atteste à vos yeux le ciel, qui nous écoute, 12
Que pour cet assassin il n'est point de tourments 12
Qui puissent satisfaire à mes ressentiments. 12
Phorbas
Mais si je vous nommais quelque personne chère, 12
1410 Aemon votre neveu, Créon votre seul frère, 12
Ou le prince Lycus, ou le roi votre époux, 12
Me pourriez-vous en croire, ou garder ce courroux ? 12
Jocaste
De ceux que vous nommez je sais trop l'innocence. 12
Phorbas
Peut-être qu'un des quatre a fait plus qu'il ne pense ; 12
1415 Et j'ai lieu de juger qu'un trop cuisant ennui… 12
Jocaste
Voici le roi qui vient : dites tout devant lui. 12
SCÈNE IV
Œdipe
Si vous trouvez un fils dans le prince Thésée, 12
Mon âme en son effroi s'était bien abusée : 12
Il ne choisira point de chemin criminel, 12
1420 Quand il voudra rentrer au trône paternel, 12
Madame ; et ce sera du moins à force ouverte 12
Qu'un si vaillant guerrier entreprendra ma perte. 12
Mais dessus ce vieillard plus je porte les yeux, 12
Plus je crois l'avoir vu jadis en d'autres lieux : 12
1425 Ses rides me font peine à le bien reconnaître. 12
Ne m'as-tu jamais vu ?
Phorbas
Seigneur, cela peut être.
Œdipe
Il y pourrait avoir entre quinze et vingt ans. 12
Phorbas
J'ai de confus rapports d'environ même temps. 12
Œdipe
Environ ce temps-là fis-tu quelque voyage ? 12
Phorbas
1430 Oui, seigneur, en Phocide ; et là, dans un passage… 12
Œdipe
Ah ! Je te reconnais, ou je suis fort trompé : 12
C'est un de mes brigands à la mort échappé, 12
Madame, et vous pouvez lui choisir des supplices ; 12
S'il n'a tué Laïus, il fut un des complices. 12
Jocaste
1435 C'est un de vos brigands ! Ah ! Que me dites-vous ? 12
Œdipe
Je le laissai pour mort, et tout percé de coups. 12
Phorbas
Quoi ? Vous m'auriez blessé ? Moi, seigneur ?
Œdipe
Oui, perfide :
Tu fis, pour ton malheur, ma rencontre en Phocide, 12
Et tu fus un des trois que je sus arrêter 12
1440 Dans ce passage étroit qu'il fallut disputer ; 12
Tu marchais le troisième : en faut-il davantage ? 12
Phorbas
Si de mes compagnons vous peigniez le visage, 12
Je n'aurais rien à dire, et ne pourrais nier. 12
Œdipe
Seize ans, à ton avis, m'ont fait les oublier ! 12
1445 Ne le présume pas : une action si belle 12
En laisse au fond de l'âme une idée immortelle ; 12
Et si dans un combat on ne perd point de temps 12
À bien examiner les traits des combattants, 12
Après que celui-ci m'eut tout couvert de gloire, 12
1450 Je sus tout à loisir contempler ma victoire. 12
Mais tu nieras encore, et n'y connaîtras rien. 12
Phorbas
Je serai convaincu, si vous les peignez bien : 12
Les deux que je suivis sont connus de la reine. 12
Œdipe
Madame, jugez donc si sa défense est vaine. 12
1455 Le premier de ces trois que mon bras sut punir 12
À peine méritait un léger souvenir : 12
Petit de taille, noir, le regard un peu louche, 12
Le front cicatrisé, la mine assez farouche ; 12
Mais homme, à dire vrai, de si peu de vertu, 12
1460 Que dès le premier coup je le vis abattu. 12
Le second, je l'avoue, avait un grand courage, 12
Bien qu'il parût déjà dans le penchant de l'âge : 12
Le front assez ouvert, l'œil perçant, le teint frais 12
(on en peut voir en moi la taille et quelques traits) ; 12
1465 Chauve sur le devant, mêlé sur le derrière, 12
Le port majestueux, et la démarche fière. 12
Il se défendit bien, et me blessa deux fois ; 12
Et tout mon cœur s'émut de le voir aux abois. 12
Vous pâlissez, madame !
Jocaste
Ah ! Seigneur, puis-je apprendre
1470 Que vous ayez tué Laïus après Nicandre, 12
Que vous ayez blessé Phorbas de votre main, 12
Sans en frémir d'horreur, sans en pâlir soudain ? 12
Œdipe
Quoi ? C'est là ce Phorbas qui vit tuer son maître ? 12
Jocaste
Vos yeux, après seize ans, l'ont trop su reconnaître ; 12
1475 Et ses deux compagnons que vous avez dépeints 12
De Nicandre et du roi portent les traits empreints. 12
Œdipe
Mais ce furent brigands, dont le bras…
Jocaste
C'est un conte
Dont Phorbas au retour voulut cacher sa honte. 12
Une main seule, hélas ! Fit ces funestes coups, 12
1480 Et par votre rapport, ils partirent de vous. 12
Phorbas
J'en fus presque sans vie un peu plus d'une année. 12
Avant ma guérison on vit votre hyménée. 12
Je guéris ; et mon cœur, en secret mutiné 12
De connaître quel roi vous nous aviez donné, 12
1485 S'imposa cet exil dans un séjour champêtre, 12
Attendant que le ciel me fît un autre maître. 12
Thésée
Seigneur, je suis le frère ou l'amant de Dircé ; 12
Et son père ou le mien, de votre main percé… 12
Œdipe
Prince, je vous entends, il faut venger ce père, 12
1490 Et ma perte à l'état semble être nécessaire, 12
Puisque de nos malheurs la fin ne se peut voir, 12
Si le sang de Laïus ne remplit son devoir. 12
C'est ce que Tirésie avait voulu me dire. 12
Mais ce reste du jour souffrez que je respire : 12
1495 Le plus sévère honneur ne saurait murmurer 12
De ce peu de moments que j'ose différer ; 12
Et ce coup surprenant permet à votre haine 12
De faire cette grâce aux larmes de la reine. 12
Thésée
Nous nous verrons demain, seigneur, et résoudrons… 12
Œdipe
1500 Quand il en sera temps, prince, nous répondrons ; 12
Et s'il faut, après tout, qu'un grand crime s'efface 12
Par le sang que Laïus a transmis à sa race, 12
Peut-être aurez-vous peine à reprendre son rang, 12
Qu'il ne vous ait coûté quelque peu de ce sang. 12
Thésée
1505 Demain chacun de nous fera sa destinée. 12
SCÈNE V
Jocaste
Que de maux nous promet cette triste journée ! 12
J'y dois voir ou ma fille ou mon fils s'immoler, 12
Tout le sang de ce fils de votre main couler, 12
Ou de la sienne enfin le vôtre se répandre ; 12
1510 Et ce qu'oracle aucun n'a fait encore attendre, 12
Rien ne m'affranchira de voir sans cesse en vous, 12
Sans cesse en un mari, l'assassin d'un époux. 12
Puis-je plaindre à ce mort la lumière ravie, 12
Sans haïr le vivant, sans détester ma vie ? 12
1515 Puis-je de ce vivant plaindre l'aveugle sort, 12
Sans détester ma vie et sans trahir le mort ? 12
Œdipe
Madame, votre haine est pour moi légitime ; 12
Et cet aveugle sort m'a fait vers vous un crime, 12
Dont ce prince demain me punira pour vous, 12
1520 Ou mon bras vengera ce fils et cet époux ; 12
Et m'offrant pour victime à votre inquiétude, 12
Il vous affranchira de toute ingratitude. 12
Alors sans balancer vous plaindrez tous les deux, 12
Vous verrez sans rougir alors vos derniers feux, 12
1525 Et permettrez sans honte à vos douleurs pressantes 12
Pour Laïus et pour moi des larmes innocentes. 12
Jocaste
Ah ! Seigneur, quelque bras qui puisse vous punir, 12
Il n'effacera rien dedans mon souvenir : 12
Je vous verrai toujours, sa couronne à la tête, 12
1530 De sa place en mon lit faire votre conquête ; 12
Je me verrai toujours vous placer en son rang, 12
Et baiser votre main fumante de son sang. 12
Mon ombre même un jour dans les royaumes sombres 12
Ne recevra des dieux pour bourreaux que vos ombres ; 12
1535 Et sa confusion l'offrant à toutes deux, 12
Elle aura pour tourments tout ce qui fit mes feux. 12
Oracles décevants, qu'osiez-vous me prédire ? 12
Si sur notre avenir vos dieux ont quelque empire, 12
Quelle indigne pitié divise leur courroux ? 12
1540 Ce qu'elle épargne au fils retombe sur l'époux ; 12
Et comme si leur haine, impuissante ou timide, 12
N'osait le faire ensemble inceste et parricide, 12
Elle partage à deux un sort si peu commun, 12
Afin de me donner deux coupables pour un. 12
Œdipe
1545 Ô partage inégal de ce courroux céleste ! 12
Je suis le parricide, et ce fils est l'inceste. 12
Mais mon crime est entier, et le sien imparfait ; 12
Le sien n'est qu'en désirs, et le mien en effet. 12
Ainsi, quelques raisons qui puissent me défendre, 12
1550 La veuve de Laïus ne saurait les entendre ; 12
Et les plus beaux exploits passent pour trahisons, 12
Alors qu'il faut du sang, et non pas des raisons. 12
Jocaste
Ah ! Je n'en vois que trop qui me déchirent l'âme. 12
La veuve de Laïus est toujours votre femme, 12
1555 Et n'oppose que trop, pour vous justifier, 12
À la moitié du mort celle du meurtrier. 12
Pour toute autre que moi votre erreur est sans crime, 12
Toute autre admirerait votre bras magnanime, 12
Et toute autre, réduite à punir votre erreur, 12
1560 La punirait du moins sans trouble et sans horreur. 12
Mais, hélas ! Mon devoir aux deux partis m'attache : 12
Nul espoir d'aucun d'eux, nul effort ne m'arrache ; 12
Et je trouve toujours dans mon esprit confus 12
Et tout ce que je suis et tout ce que je fus. 12
1565 Je vous dois de l'amour, je vous dois de la haine : 12
L'un et l'autre me plaît, l'un et l'autre me gêne ; 12
Et mon cœur, qui doit tout, et ne voit rien permis, 12
Souffre tout à la fois deux tyrans ennemis. 12
La haine aurait l'appui d'un serment qui me lie ; 12
1570 Mais je le romps exprès pour en être punie ; 12
Et pour finir des maux qu'on ne peut soulager, 12
J'aime à donner aux dieux un parjure à venger. 12
C'est votre foudre, ô ciel, qu'à mon secours j'appelle : 12
Œdipe est innocent, je me fais criminelle ; 12
1575 Par un juste supplice osez me désunir 12
De la nécessité d'aimer et de punir. 12
Œdipe
Quoi ? Vous ne voyez pas que sa fausse justice 12
Ne sait plus ce que c'est que d'un juste supplice, 12
Et que par un désordre à confondre nos sens 12
1580 Son injuste rigueur n'en veut qu'aux innocents ? 12
Après avoir choisi ma main pour ce grand crime, 12
C'est le sang de Laïus qu'il choisit pour victime, 12
Et le bizarre éclat de son discernement 12
Sépare le forfait d'avec le châtiment. 12
1585 C'est un sujet nouveau d'une haine implacable, 12
De voir sur votre sang la peine du coupable ; 12
Et les dieux vous en font une éternelle loi, 12
S'ils punissent en lui ce qu'ils ont fait par moi. 12
Voyez comme les fils de Jocaste et d'Œdipe 12
1590 D'une si juste haine ont tous deux le principe : 12
À voir leurs actions, à voir leur entretien, 12
L'un n'est que votre sang, l'autre n'est que le mien, 12
Et leur antipathie inspire à leur colère 12
Des préludes secrets de ce qu'il vous faut faire. 12
Jocaste
1595 Pourrez-vous me haïr jusqu'à cette rigueur 12
De souhaiter pour vous même haine en mon cœur ? 12
Œdipe
Toujours de vos vertus j'adorerai les charmes, 12
Pour ne haïr qu'en moi la source de vos larmes. 12
Jocaste
Et je me forcerai toujours à vous blâmer, 12
1600 Pour ne haïr qu'en moi ce qui vous fit m'aimer. 12
Mais finissons, de grâce, un discours qui me tue : 12
L'assassin de Laïus doit me blesser la vue ; 12
Et malgré ce courroux par sa mort allumé, 12
Je sens qu'Œdipe enfin sera toujours aimé. 12
Œdipe
Que fera cet amour ?
Jocaste
1605 Ce qu'il doit à la haine.
Œdipe
Qu'osera ce devoir ?
Jocaste
Croître toujours ma peine.
Œdipe
Faudra-t-il pour jamais me bannir de vos yeux ? 12
Jocaste
Peut-être que demain nous le saurons des dieux. 12
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
Dymas
Seigneur, il est trop vrai que le peuple murmure, 12
1610 Qu'il rejette sur vous sa funeste aventure, 12
Et que de tous côtés on n'entend que mutins 12
Qui vous nomment l'auteur de leurs mauvais destins. 12
D'un devin suborné les infâmes prestiges 12
De l'ombre, disent-ils, ont fait tous les prodiges : 12
1615 L'or mouvait ce fantôme ; et pour perdre Dircé, 12
Vos présents lui dictaient ce qu'il a prononcé : 12
Tant ils conçoivent mal qu'un si grand roi consente 12
À venger son trépas sur sa race innocente, 12
Qu'il assure son sceptre, aux dépens de son sang, 12
1620 À ce bras impuni qui lui perça le flanc, 12
Et que par cet injuste et cruel sacrifice, 12
Lui-même de sa mort il se fasse justice ! 12
Œdipe
Ils ont quelque raison de tenir pour suspect 12
Tout ce qui s'est montré tantôt à leur aspect ; 12
1625 Et je n'ose blâmer cette horreur que leur donne 12
L'assassin de leur roi qui porte sa couronne. 12
Moi-même, au fond du cœur, de même horreur frappé, 12
Je veux fuir le remords de son trône occupé ; 12
Et je dois cette grâce à l'amour de la reine, 12
1630 D'épargner ma présence aux devoirs de sa haine, 12
Puisque de notre hymen les liens mal tissus 12
Par ces mêmes devoirs semblent être rompus. 12
Je vais donc à Corinthe achever mon supplice. 12
Mais ce n'est pas au peuple à se faire justice : 12
1635 L'ordre que tient le ciel à lui choisir des rois 12
Ne lui permet jamais d'examiner son choix ; 12
Et le devoir aveugle y doit toujours souscrire, 12
Jusqu'à ce que d'en haut on veuille s'en dédire. 12
Pour chercher mon repos, je veux bien me bannir ; 12
1640 Mais s'il me bannissait, je saurais l'en punir ; 12
Ou si je succombais sous sa troupe mutine, 12
Je saurais l'accabler du moins sous ma ruine. 12
Dymas
Seigneur, jusques ici ses plus grands déplaisirs 12
Pour armes contre vous n'ont pris que des soupirs ; 12
1645 Et cet abattement que lui cause la peste 12
Ne souffre à son murmure aucun dessein funeste. 12
Mais il faut redouter que Thésée et Dircé 12
N'osent pousser plus loin ce qu'il a commencé. 12
Phorbas même est à craindre, et pourrait le réduire 12
1650 Jusqu'à se vouloir mettre en état de vous nuire. 12
Œdipe
Thésée a trop de cœur pour une trahison ; 12
Et d'ailleurs j'ai promis de lui faire raison. 12
Pour Dircé, son orgueil dédaignera sans doute 12
L'appui tumultueux que ton zèle redoute. 12
1655 Phorbas est plus à craindre, étant moins généreux ; 12
Mais il nous est aisé de nous assurer d'eux. 12
Fais-les venir tous trois, que je lise en leur âme 12
S'ils prêteraient la main à quelque sourde trame. 12
Commence par Phorbas : je saurai démêler 12
Quels desseins…
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1660 Un vieillard demande à vous parler.
Il se dit de Corinthe, et presse.
Œdipe
Il vient me faire
Le funeste rapport du trépas de mon père : 12
Préparons nos soupirs à ce triste récit. 12
Qu'il entre… Cependant fais ce que je t'ai dit. 12
SCÈNE II
Œdipe
Eh bien ! Polybe est mort ?
Iphicrate
Oui, seigneur.
Œdipe
1665 Mais vous-même
Venir me consoler de ce malheur suprême ! 12
Vous qui, chef du conseil, devriez maintenant, 12
Attendant mon retour, être mon lieutenant ! 12
Vous, à qui tant de soins d'élever mon enfance 12
1670 Ont acquis justement toute ma confiance ! 12
Ce voyage me trouble autant qu'il me surprend. 12
Iphicrate
Le roi Polybe est mort ; ce malheur est bien grand ; 12
Mais comme enfin, seigneur, il est suivi d'un pire, 12
Pour l'apprendre de moi faites qu'on se retire. 12
Œdipe
1675 Ce jour est donc pour moi le grand jour des malheurs, 12
Puisque vous apportez un comble à mes douleurs. 12
J'ai tué le feu roi jadis sans le connaître ; 12
Son fils, qu'on croyait mort, vient ici de renaître ; 12
Son peuple mutiné me voit avec horreur ; 12
1680 Sa veuve mon épouse en est dans la fureur. 12
Le chagrin accablant qui me dévore l'âme 12
Me fait abandonner et peuple, et sceptre, et femme, 12
Pour remettre à Corinthe un esprit éperdu ; 12
Et par d'autres malheurs je m'y vois attendu ! 12
Iphicrate
1685 Seigneur, il faut ici faire tête à l'orage ; 12
Il faut faire ici ferme et montrer du courage. 12
Le repos à Corinthe en effet serait doux ; 12
Mais il n'est plus de sceptre à Corinthe pour vous. 12
Œdipe
Quoi ? L'on s'est emparé de celui de mon père ? 12
Iphicrate
1690 Seigneur, on n'a rien fait que ce qu'on a dû faire ; 12
Et votre amour en moi ne voit plus qu'un banni, 12
De son amour pour vous trop doucement puni. 12
Œdipe
Quel énigme !
Iphicrate
Apprenez avec quelle justice
Ce roi vous a dû rendre un si mauvais office : 12
Vous n'étiez point son fils.
Œdipe
Dieux ! Qu'entends-je ?
Iphicrate
1695 À regret
Ses remords en mourant ont rompu le secret. 12
Il vous gardait encore une amitié fort tendre ; 12
Mais le compte qu'aux dieux la mort force de rendre 12
A porté dans son cœur un si pressant effroi, 12
1700 Qu'il a remis Corinthe aux mains de son vrai roi. 12
Œdipe
Je ne suis point son fils ! Et qui suis-je, Iphicrate ? 12
Iphicrate
Un enfant exposé, dont le mérite éclate, 12
Et de qui par pitié j'ai dérobé les jours 12
Aux ongles des lions, aux griffes des vautours. 12
Œdipe
1705 Et qui m'a fait passer pour le fils de ce prince ? 12
Iphicrate
Le manque d'héritiers ébranlait sa province. 12
Les trois que lui donna le conjugal amour 12
Perdirent en naissant la lumière du jour ; 12
Et la mort du dernier me fit prendre l'audace 12
1710 De vous offrir au roi, qui vous mit en sa place. 12
Ce que l'on se promit de ce fils supposé 12
Réunit sous ses lois son état divisé ; 12
Mais comme cet abus finit avec sa vie, 12
Sa mort de mon supplice aurait été suivie, 12
1715 S'il n'eût donné cet ordre à son dernier moment, 12
Qu'un juste et prompt exil fût mon seul châtiment. 12
Œdipe
Ce revers serait dur pour quelque âme commune ; 12
Mais je me fis toujours maître de ma fortune ; 12
Et puisqu'elle a repris l'avantage du sang, 12
1720 Je ne dois plus qu'à moi tout ce que j'eus de rang. 12
Mais n'as-tu point appris de qui j'ai reçu l'être ? 12
Iphicrate
Seigneur, je ne puis seul vous le faire connaître. 12
Vous fûtes exposé jadis par un Thébain, 12
Dont la compassion vous remit en ma main, 12
1725 Et qui, sans m'éclaircir touchant votre naissance, 12
Me chargea seulement d'éloigner votre enfance. 12
J'en connais le visage, et l'ai revu souvent, 12
Sans nous être tous deux expliqués plus avant : 12
Je luis dis qu'en éclat j'avais mis votre vie, 12
1730 Et lui cachai toujours mon nom et ma patrie, 12
De crainte, en les sachant, que son zèle indiscret 12
Ne vînt mal à propos troubler notre secret. 12
Mais comme de sa part il connaît mon visage, 12
Si je le trouve ici, nous saurons davantage. 12
Œdipe
Je serais donc Thébain à ce compte ?
Iphicrate
1735 Oui, seigneur.
Œdipe
Je ne sais si je dois le tenir à bonheur : 12
Mon cœur, qui se soulève, en forme un noir augure 12
Sur l'éclaircissement de ma triste aventure. 12
Où me reçûtes-vous ?
Iphicrate
Sur le mont Cythéron.
Œdipe
1740 Ah ! Que vous me frappez par ce funeste nom ! 12
Le temps, le lieu, l'oracle, et l'âge de la reine, 12
Tout semble concerté pour me mettre à la gêne. 12
Dieux ! Serait-il possible ? Approchez-vous, Phorbas. 12
SCÈNE III
Iphicrate
Seigneur, voilà celui qui vous mit en mes bras ; 12
1745 Permettez qu'à vos yeux je montre un peu de joie. 12
Se peut-il faire, ami, qu'encor je te revoie ? 12
Phorbas
Que j'ai lieu de bénir ton retour fortuné ! 12
Qu'as-tu fait de l'enfant que je t'avais donné ? 12
Le généreux Thésée a fait gloire de l'être ; 12
1750 Mais sa preuve est obscure, et tu dois le connaître. 12
Parle.
Iphicrate
Ce n'est point lui, mais il vit en ces lieux.
Phorbas
Nomme-le donc, de grâce.
Iphicrate
Il est devant tes yeux.
Phorbas
Je ne vois que le roi.
Iphicrate
C'est lui-même.
Phorbas
Lui-même !
Iphicrate
Oui : le secret n'est plus d'une importance extrême ; 12
1755 Tout Corinthe le sait. Nomme-lui ses parents. 12
Phorbas
En fussions-nous tous trois à jamais ignorants ! 12
Iphicrate
Seigneur, lui seul enfin peut dire qui vous êtes. 12
Œdipe
Hélas ! Je le vois trop ; et vos craintes secrètes, 12
Qui vous ont empêchés de vous entr'éclaircir, 12
1760 Loin de tromper l'oracle, ont fait tout réussir. 12
Voyez où m'a plongé votre fausse prudence : 12
Vous cachiez ma retraite, il cachait ma naissance ; 12
Vos dangereux secrets, par un commun accord, 12
M'ont livré tout entier aux rigueurs de mon sort : 12
1765 Ce sont eux qui m'ont fait l'assassin de mon père ; 12
Ce sont eux qui m'ont fait le mari de ma mère. 12
D'une indigne pitié le fatal contre-temps 12
Confond dans mes vertus ces forfaits éclatants : 12
Elle fait voir en moi, par un mélange infâme, 12
1770 Le frère de mes fils et le fils de ma femme. 12
Le ciel l'avait prédit : vous avez achevé ; 12
Et vous avez tout fait quand vous m'avez sauvé. 12
Phorbas
Oui, seigneur, j'ai tout fait, sauvant votre personne : 12
M'en punissent les dieux si je me le pardonne ! 12
SCÈNE IV
Œdipe
1775 Que n'obéissais-tu, perfide, à mes parents, 12
Qui se faisaient pour moi d'équitables tyrans ? 12
Que ne lui disais-tu ma naissance et l'oracle, 12
Afin qu'à mes destins il pût mettre un obstacle ? 12
Car, Iphicrate, en vain j'accuserais ta foi : 12
1780 Tu fus dans ces destins aveugle comme moi ; 12
Et tu ne m'abusais que pour ceindre ma tête 12
D'un bandeau dont par là tu faisais ma conquête. 12
Iphicrate
Seigneur, comme Phorbas avait mal obéi, 12
Que l'ordre de son roi par là se vit trahi, 12
1785 Il avait lieu de craindre, en me disant le reste, 12
Que son crime par moi devenu manifeste… 12
Œdipe
Cesse de l'excuser. Que m'importe, en effet, 12
S'il est coupable ou non de tout ce que j'ai fait ? 12
En ai-je moins de trouble, ou moins d'horreur en l'âme ? 12
SCÈNE V
Œdipe
1790 Votre frère est connu ; le savez-vous, madame ? 12
Dircé
Oui, seigneur, et Phorbas m'a tout dit en deux mots. 12
Œdipe
Votre amour pour Thésée est dans un plein repos. 12
Vous n'appréhendez plus que le titre de frère 12
S'oppose à cette ardeur qui vous était si chère : 12
1795 Cette assurance entière a de quoi vous ravir, 12
Ou plutôt votre haine a de quoi s'assouvir. 12
Quand le ciel de mon sort l'aurait faite l'arbitre, 12
Elle ne m'eût choisi rien de pis que ce titre. 12
Dircé
Ah ! Seigneur, pour Aemon j'ai su mal obéir ; 12
1800 Mais je n'ai point été jusques à vous haïr. 12
La fierté de mon cœur, qui me traitait de reine, 12
Vous cédait en ces lieux la couronne sans peine ; 12
Et cette ambition que me prêtait l'amour 12
Ne cherchait qu'à régner dans un autre séjour. 12
1805 Cent fois de mon orgueil l'éclat le plus farouche 12
Aux termes odieux a refusé ma bouche : 12
Pour vous nommer tyran il fallait cent efforts ; 12
Ce mot ne m'a jamais échappé sans remords. 12
D'un sang respectueux la puissance inconnue 12
1810 À mes soulèvements mêlait la retenue ; 12
Et cet usurpateur dont j'abhorrais la loi, 12
S'il m'eût donné Thésée, eût eu le nom de roi. 12
Œdipe
C'était ce même sang dont la pitié secrète 12
De l'ombre de Laïus me faisait l'interprète. 12
1815 Il ne pouvait souffrir qu'un mot mal entendu 12
Détournât sur ma sœur un sort qui m'était dû, 12
Et que votre innocence immolée à mon crime 12
Se fît de nos malheurs l'inutile victime. 12
Dircé
Quel crime avez-vous fait que d'être malheureux ? 12
Œdipe
1820 Mon souvenir n'est plein que d'exploits généreux ; 12
Cependant je me trouve inceste et parricide, 12
Sans avoir fait un pas que sur les pas d'Alcide, 12
Ni recherché partout que lois à maintenir, 12
Que monstres à détruire et méchants à punir. 12
1825 Aux crimes malgré moi l'ordre du ciel m'attache : 12
Pour m'y faire tomber à moi-même il me cache ; 12
Il offre, en m'aveuglant sur ce qu'il a prédit, 12
Mon père à mon épée, et ma mère à mon lit. 12
Hélas ! Qu'il est bien vrai qu'en vain on s'imagine 12
1830 Dérober notre vie à ce qu'il nous destine ! 12
Les soins de l'éviter font courir au-devant, 12
Et l'adresse à le fuir y plonge plus avant. 12
Mais si les dieux m'ont fait la vie abominable, 12
Ils m'en font par pitié la sortie honorable, 12
1835 Puisqu'enfin leur faveur mêlée à leur courroux 12
Me condamne à mourir pour le salut de tous, 12
Et qu'en ce même temps qu'il faudrait que ma vie 12
Des crimes qu'ils m'ont faits traînât l'ignominie, 12
L'éclat de ces vertus que je ne tiens pas d'eux 12
1840 Reçoit pour récompense un trépas glorieux. 12
Dircé
Ce trépas glorieux comme vous me regarde : 12
Le juste choix du ciel peut-être me le garde ; 12
Il fit tout votre crime ; et le malheur du roi 12
Ne vous rend pas, seigneur, plus coupable que moi. 12
1845 D'un voyage fatal qui seul causa sa perte 12
Je fus l'occasion ; elle vous fut offerte : 12
Votre bras contre trois disputa le chemin ; 12
Mais ce n'était qu'un bras qu'empruntait le destin, 12
Puisque votre vertu qui servit sa colère 12
1850 Ne put voir en Laïus ni de roi ni de père. 12
Ainsi j'espère encor que demain, par son choix, 12
Le ciel épargnera le plus grand de nos rois. 12
L'intérêt des Thébains et de votre famille 12
Tournera son courroux sur l'orgueil d'une fille 12
1855 Qui n'a rien que l'état doive considérer, 12
Et qui contre son roi n'a fait que murmurer. 12
Œdipe
Vous voulez que le ciel, pour montrer à la terre 12
Qu'on peut innocemment mériter le tonnerre, 12
Me laisse de sa haine étaler en ces lieux 12
1860 L'exemple le plus noir et le plus odieux ! 12
Non, non : vous le verrez demain au sacrifice 12
Par le choix que j'attends couvrir son injustice, 12
Et par la peine due à son propre forfait, 12
Désavouer ma main de tout ce qu'elle a fait. 12
SCÈNE VI
Œdipe
1865 Est-ce encor votre bras qui doit venger son père ? 12
Son amant en a-t-il plus de droit que son frère, 12
Prince ?
Thésée
Je vous en plains, et ne puis concevoir,
Seigneur…
Œdipe
La vérité ne se fait que trop voir.
Mais nous pourrons demain être tous deux à plaindre, 12
1870 Si le ciel fait le choix qu'il nous faut tous deux craindre. 12
S'il me choisit, ma sœur, donnez-lui votre foi : 12
Je vous en prie en frère, et vous l'ordonne en roi. 12
Vous, seigneur, si Dircé garde encor sur votre âme 12
L'empire que lui fit une si belle flamme, 12
1875 Prenez soin d'apaiser les discords de mes fils, 12
Qui par les nœuds du sang vous deviendront unis. 12
Vous voyez où des dieux nous a réduits la haine. 12
Adieu : laissez-moi seul en consoler la reine ; 12
Et ne m'enviez pas un secret entretien, 12
1880 Pour affermir son cœur sur l'exemple du mien. 12
SCÈNE VII
Dircé
Parmi de tels malheurs que sa constance est rare ! 12
Il ne s'emporte point contre un sort si barbare ; 12
La surprenante horreur de cet accablement 12
Ne coûte à sa grande âme aucun égarement ; 12
1885 Et sa haute vertu, toujours inébranlable, 12
Le soutient au-dessus de tout ce qui l'accable. 12
Thésée
Souvent, avant le coup qui doit nous accabler, 12
La nuit qui l'enveloppe a de quoi nous troubler : 12
L'obscur pressentiment d'une injuste disgrâce 12
1890 Combat avec effroi sa confuse menace ; 12
Mais quand ce coup tombé vient d'épuiser le sort 12
Jusqu'à n'en pouvoir craindre un plus barbare effort, 12
Ce trouble se dissipe, et cette âme innocente, 12
Qui brave impunément la fortune impuissante, 12
1895 Regarde avec dédain ce qu'elle a combattu, 12
Et se rend toute entière à toute sa vertu. 12
SCÈNE VIII
Nérine
Madame…
Dircé
Que veux-tu, Nérine ?
Nérine
Hélas ! La reine…
Dircé
Que fait-elle ?
Nérine
Elle est morte ; et l'excès de sa peine,
Par un prompt désespoir…
Dircé
Jusques où portez-vous,
1900 Impitoyables dieux, votre injuste courroux ! 12
Thésée
Quoi ? Même aux yeux du roi son désespoir la tue ? 12
Ce monarque n'a pu…
Nérine
Le roi ne l'a point vue,
Et quant à son trépas, ses pressantes douleurs 12
L'ont cru devoir sur l'heure à de si grands malheurs. 12
1905 Phorbas l'a commencé, sa main a fait le reste. 12
Dircé
Quoi ? Phorbas…
Nérine
Oui, Phorbas, par son récit funeste,
Et par son propre exemple, a su l'assassiner. 12
Ce malheureux vieillard n'a pu se pardonner ; 12
Il s'est jeté d'abord aux genoux de la reine, 12
1910 Où, détestant l'effet de sa prudence vaine : 12
« si j'ai sauvé ce fils pour être votre époux, 12
Et voir le roi son père expirer sous ses coups, 12
A-t-il dit, la pitié qui me fît le ministre 12
De tout ce que le ciel eut pour vous de sinistre, 12
1915 Fait place au désespoir d'avoir si mal servi, 12
Pour venger sur mon sang votre ordre mal suivi. 12
L'inceste où malgré vous tous deux je vous abîme 12
Recevra de ma main sa première victime : 12
J'en dois le sacrifice à l'innocente erreur 12
1920 Qui vous rend l'un pour l'autre un objet plein d'horreur. » 12
Cet arrêt qu'à nos yeux lui-même il se prononce 12
Est suivi d'un poignard qu'en ses flancs il enfonce. 12
La reine, à ce malheur si peu prémédité, 12
Semble le recevoir avec stupidité. 12
1925 L'excès de sa douleur la fait croire insensible ; 12
Rien n'échappe au dehors qui la rende visible ; 12
Et tous ses sentiments, enfermés dans son cœur, 12
Ramassent en secret leur dernière vigueur. 12
Nous autres cependant, autour d'elle rangées, 12
1930 Stupides ainsi qu'elle, ainsi qu'elle affligées, 12
Nous n'osons rien permettre à nos fiers déplaisirs, 12
Et nos pleurs par respect attendent ses soupirs. 12
Mais enfin tout à coup, sans changer de visage, 12
Du mort qu'elle contemple elle imite la rage, 12
1935 Se saisit du poignard, et de sa propre main 12
À nos yeux comme lui s'en traverse le sein. 12
On dirait que du ciel l'implacable colère 12
Nous arrête les bras pour lui laisser tout faire. 12
Elle tombe, elle expire avec ces derniers mots : 12
1940 « allez dire à Dircé qu'elle vive en repos, 12
Que de ces lieux maudits en hâte elle s'exile ; 12
Athènes a pour elle un glorieux asile, 12
Si toutefois Thésée est assez généreux 12
Pour n'avoir point d'horreur d'un sang si malheureux. » 12
Thésée
1945 Ah ! Ce doute m'outrage ; et si jamais vos charmes… 12
Dircé
Seigneur, il n'est saison que de verser des larmes. 12
La reine, en expirant, a donc pris soin de moi ! 12
Mais tu ne me dis point ce qu'elle a dit du roi ? 12
Nérine
Son âme en s'envolant, jalouse de sa gloire, 12
1950 Craignait d'en emporter la honteuse mémoire ; 12
Et n'osant le nommer son fils ni son époux, 12
Sa dernière tendresse a toute été pour vous. 12
Dircé
Et je puis vivre encore après l'avoir perdue ! 12
SCÈNE IX
Cléante
La santé dans ces murs tout d'un coup répandue 12
1955 Fait crier au miracle et bénir hautement 12
La bonté de nos dieux d'un si prompt changement. 12
Tous ces mourants, madame, à qui déjà la peste 12
Ne laissait qu'un soupir, qu'un seul moment de reste, 12
En cet heureux moment rappelés des abois, 12
1960 Rendent grâces au ciel d'une commune voix ; 12
Et l'on ne comprend point quel remède il applique 12
À rétablir sitôt l'allégresse publique. 12
Dircé
Que m'importe qu'il montre un visage plus doux, 12
Quand il fait des malheurs qui ne sont que pour nous ? 12
Avez-vous vu le roi, Dymas ?
Dymas
1965 Hélas, princesse !
On ne doit qu'à son sang la publique allégresse. 12
Ce n'est plus que pour lui qu'il faut verser des pleurs : 12
Ses crimes inconnus avoient fait nos malheurs ; 12
Et sa vertu souillée à peine s'est punie, 12
1970 Qu'aussitôt de ces lieux la peste s'est bannie. 12
Thésée
L'effort de son courage a su nous éblouir : 12
D'un si grand désespoir il cherchait à jouir, 12
Et de sa fermeté n'empruntait les miracles 12
Que pour mieux éviter toute sorte d'obstacles. 12
Dircé
1975 Il s'est rendu par là maître de tout son sort. 12
Mais achève, Dymas, le récit de sa mort ; 12
Achève d'accabler une âme désolée. 12
Dymas
Il n'est point mort, madame ; et la sienne, ébranlée 12
Par les confus remords d'un innocent forfait, 12
1980 Attend l'ordre des dieux pour sortir tout à fait. 12
Dircé
Que nous disais-tu donc ?
Dymas
Ce que j'ose encor dire,
Qu'il vit et ne vit plus, qu'il est mort et respire ; 12
Et que son sort douteux, qui seul reste à pleurer, 12
Des morts et des vivants semble le séparer. 12
1985 J'étais auprès de lui sans aucunes alarmes ; 12
Son cœur semblait calmé, je le voyais sans armes, 12
Quand soudain, attachant ses deux mains sur ses yeux : 12
« prévenons, a-t-il dit, l'injustice des dieux ; 12
Commençons à mourir avant qu'ils nous l'ordonnent ; 12
1990 Qu'ainsi que mes forfaits mes supplices étonnent. 12
Ne voyons plus le ciel après sa cruauté : 12
Pour nous venger de lui dédaignons sa clarté ; 12
Refusons-lui nos yeux, et gardons quelque vie 12
Qui montre encore à tous quelle est sa tyrannie. » 12
1995 Là, ses yeux arrachés par ses barbares mains 12
Font distiller un sang qui rend l'âme aux Thébains. 12
Ce sang si précieux touche à peine la terre, 12
Que le courroux du ciel ne leur fait plus la guerre ; 12
Et trois mourants guéris au milieu du palais 12
2000 De sa part tout d'un coup nous annoncent la paix. 12
Cléante vous a dit que par toute la ville… 12
Thésée
Cessons de nous gêner d'une crainte inutile. 12
À force de malheurs le ciel fait assez voir 12
Que le sang de Laïus a rempli son devoir : 12
2005 Son ombre est satisfaite ; et ce malheureux crime 12
Ne laisse plus douter du choix de sa victime. 12
Dircé
Un autre ordre demain peut nous être donné. 12
Allons voir cependant ce prince infortuné, 12
Pleurer auprès de lui notre destin funeste, 12
2010 Et remettons aux dieux à disposer du reste. 12
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