Métrique en Ligne
P = préposition
C = clitique
M = voyelle masculine
F = "e" féminin
| = césure
MEN_4/MEN39
Catulle MENDÈS
LE SOLEIL DE MINUIT
1875
II
Snorra, Snorro
SNORRA
Ce soir, du pis gonflé | des rennes, par trois fois, 6+6
Le sang, au lieu du lait, | a jailli sous mes doigts : 6+6
J'ai frémi d'espérance | à ce riant présage ! 6+6
Certes, la mort attend | le vieil homme au passage ; 6+6
5 Gravissant neige et roc, | guettant à l'horizon 6+6
Un filet de fumée | au toit de sa maison, 6+6
Lui-même il tend le cou | sous la hache levée, 6+6
Et son dernier retour | n'aura pas d'arrivée. 6+6
UNE VOIX LOINTAINE
Grâce !
SNORRA
J'entends son cri ! |
LA VOIX
Fils ! me frapperas-tu ? 6+6
SNORRA
Quoi donc ! Il parle encore ? |
LA VOIX
Oh ! je meurs !
SNORRA
10 Il s'est tu. 6+6
Son chef tombe, ressaute, | et roule par secousses, 6+6
Lutte, accroche ses poils | aux ronces, mord les mousses, 6+6
Lapidé d'un torrent | de pierres qui le suit, 6+6
Et tandis qu'il emporte | aux gouffres dans la nuit 6+6
15 La suprême clameur | qu'un prompt silence abrège, 6+6
Le tronc décapité | saigne en haut sur la neige ! 6+6
Réjouis-toi, mon sein ! | tu ne serviras plus 6+6
De couche humiliée | au lourd dormeur perclus. 6+6
Il est mort, son baiser | stérile, aux lèvres blanches ! 6+6
20 Et mes flancs fécondés | élargiront mes hanches, 6+6
Fiers de porter, vivace | et frappant de grands coups, 6+6
Un mâle, où revivra | le beau tueur de loups ! 6+6
Chaud du meurtre de l'autre, | il vient, le nouveau maître : 6+6
Il voit ses champs de neige | où ses rennes vont paître ; 6+6
25 Il enjambe sa douve, | il tire le barreau 6+6
De sa porte. Salut, | mon Agnar. — C'est Snorro ! 6+6
SNORRO
Femme ! Ce jour fut bon | pour le pêcheur des côtes. 6+6
SNORRA
Qui donc jeta son râle | aux solitudes hautes ? 6+6
SNORRO
Mon panier s est rompu, | mais la proie est dedans ! 6+6
30 Ah ! ah ! le chef barbu, | le morse aux longues dents, 6+6
Croyait fuir le harpon | qu'une corde ramène ; 6+6
J'ai hissé par son cou | la bête à face humaine ! 6+6
Maintenant, mon vieux chien | m'a léché sur le seuil ; 6+6
Je m'assieds sous mon toit ; | l'âtre me fait accueil ; 6+6
35 J'ai chaud ; je vois tes yeux | pleins de ton âme franche ; 6+6
Et Snorro satisfait | rit dans sa barbe blanche. 6+6
SNORRA
Quand le pétrel se plaint | dans l'espace endormi, 6+6
Parfois l'écho trompé | croit qu'un homme a gémi. 6+6
SNORRO
Levé d'orge et de miel, | le suc brun de la baie 6+6
40 Fait que l'œil se rallume | et que le cœur s'égaie ; 6+6
Je viderai vingt fois | la tasse de bouleau ! 6+6
L'antique hiver transmue | en glace toute l'eau 6+6
Pour qu'aux liqueurs de feu | l'homme garde ses lèvres. 6+6
Verse, femme ! le vin | m'emplit de jeunes fièvres 6+6
45 Et son flot répandu | brunit mes poils grisons. 6+6
On compte mal les ans | dans le Nord sans saisons 6+6
Comme on voit peu les plis | d'une mare dormante, 6+6
Et le sang n'est pas vieux | qui dans mon cœur fermente ! 6+6
SNORRA
Tu t'abuses, vieillard | glacé, dans la boisson. 6+6
SNORRO
50 Le violent geyser | couve sous un glaçon ! 6+6
SNORRA
L'âge a pétrifié | l'eau vive et le bitume. 6+6
SNORRO
Non, femme aux yeux plus chauds | cent fois que de coutume ! 6+6
Et sache qu'en buvant | j'ai formé le dessein 6+6
De semer cette nuit | ma race dans ton sein. 6+6
SNORRA
55 La louve concevra, | mais d'un loup plein de force. 6+6
SNORRO
Parfois un rameau vert | sort d'une vieille écorce ! 6+6
SNORRA
Dors plus loin ton sommeil | par l'ivresse épaissi. 6+6
SNORRO
Pourquoi Snorra, ce soir, | m'est-elle rude ainsi ? 6+6
Veut-elle qu'on la prie | et qu'on la complimente ? 6+6
60 Toi qui fus d'un vieillard | la compagne clémente, 6+6
Comme la polémoine | au flanc du glacier dur 6+6
Pour parfumer la neige | ouvre sa fleur d'azur ; 6+6
Gardienne au cœur zélé | des celliers économes, 6+6
Qui fermes ton vadmel | aux yeux des jeunes hommes, 6+6
65 Et n'ouvres point l'oreille | à leurs propos hardis, 6+6
Femme ! un fils te naîtra | de moi, je te le dis ! 6+6
Afin qu'aux jours prochains, | où, sans regard ni forme, 6+6
Il faudra qu'en Un lit | solitaire je dorme, 6+6
Tu baises sur un front | de ta vue ébloui 6+6
70 L'image de l'époux | que tu n'as point trahi ; 6+6
Et que l'enfant, vivant | retour d'une âme absente, 6+6
Fidèlement te paie | en tendresse innocente 6+6
L'amour candide, et sûr, | beau comme un jour vermeil, 6+6
Dont rêvera le père | en son obscur sommeil ! 6+6
mètre profil métrique : 6+6
logo du CRISCO logo de l'université